D de Kabal

Photo copyright Maya Mihindou

« D de Kabal, si tu veux finir ton initiation, si tu veux devenir ce guerrier que tu prétends être, il te faut transcender la musique, tu dois devenir un lien. Un lien entre les temps et les hommes. Un lien invisible et immuable. Devient le guerrier inconnu… » [1]

« Élevé dans la hargne et la sueur, le béton et l’acier. Nourri par les précurseurs, peut pas se tromper. Une rage de vaincre, une fois inébranlable à toute épreuve. Hip-Hop légende en énergie, on s’abreuve. » [2]
Authentik !

Il est des trajectoires qui échappent aux tours de contrôle. Quand en 1998 j’entends pour la première fois le morceau, Là-bas de Kabal, c’est une fenêtre qui s’ouvre en claquant, poussée par un puissant appel d’air. Paroles, musique, refrain chanté par Hasheem : tout me frappe. On s’adresse à moi intimement, avec toute la complexité de l’être. Le groupe est Kabal, les deux maîtres de cérémonie : Djamal et D’.

« Une larme de poussière de mille ans d’âge, c’est très long. » [3]

Atypique et logique, c’est ainsi que D’ qualifie son parcours. Né à Bobigny en 1974, il commence dans une famille nombreuse d’origine martiniquaise et disparate, qui va concorder à la naissance de cette voix unique et schizophrénique, comme tout grand artiste digne de ce nom doit l’être finalement.

Avant même le rap, l’écriture est pour lui une nature dans laquelle il va prendre immédiatement un « plaisir asexué ». Le mot est fort pourtant quand il le dit, il décrit l’évidence de ce plaisir là.
Les mots sont les émotions.
L’écriture est un refuge pour l’enfant pris dans l’étau de sa condition. Sur le podium face à lui, misère sociale et affective triomphent, moins hors les murs qu’intra-muros. L’école va jouer un rôle important dans son histoire, mais pas seulement. L’école lui donne le goût d’écrire, mais elle ne sera pas la seule. La résilience  viendra par des rencontres avec des montagnes d’érudition pour l’enfant qu’il est alors. Il voudrait tout savoir, tout comprendre. S’interrogeant : comment aborder ces montagnes de la connaissance, comment les traverser, les choses se renversent comme dans le proverbe arabe :  «  Si tu ne peux pas aller à la montagne, laisse la montagne venir à toi ». Et la montagne vint à l’enfant devenu jeune homme. En place et lieu de la franchir, c’est de lui-même qu’il s’affranchît.

Il décida alors de devenir son seul sujet d’étude, et à travers, de découvrir l’humanité de son humanité. L’enfant tua l’adulte qui lui ferait, sinon, devenir un homme responsable de ce qu’il était.
Il pouvait renaître, ailleurs. L’ailleurs c’est un autre, et c’est autre c’est D’.

Sans même savoir ce que c’est, l’enfant se construit alors un autre monde, une intériorité dans laquelle il disparait pour se trouver, et sans doute aussi remplacer tous les absents.
« Aujourd’hui 90% des contacts que j’ai avec les gens viennent du fait qu’à un moment j’ai écrit un truc qui les a touché – ou pas. Mais si je n’étais pas en contact comme ça avec le monde, je serais un autiste ! »
Écrire comme pour  faire le ménage.

Radio Nova ainsi que la compilation historique, Rapattitude[4] lui donnent la claque musicale du premier cri ! Radio Nova c’est LE rendez-vous, alors : des oreilles affûtées en quêtes d’évènements. Rapattitude, l’émergence de cet iceberg brûlant qu’est le hip-hop dans l’Hexagone.

Nous sommes en 1990, trois ans plus tard se forme le groupe Kabal, constitué de Djamal, Dj Toty et de celui qui désormais se fera appelé : D’.
Un premier et unique album va sortir, Etat d’âme.
Dès l’intro le ton est donné : un extrait de Vol au dessus d’un nid de coucou. [5]

Kabal reprend ce qui nous a été à tous volé par les dominants : notre propre langue. Confisquée, notre parole suinte alors à travers le sol, que le groupe arpente pour se libérer des chaînes qu’une certaine humanité dite civilisée, se forge à grand coup d’enclume. Tandis qu’une autre la combat en la survolant d’une plume.

(Pour Le dormeur du Val, c’est l’éclectique Irlandais électrique Dr L qui fait l’architecture sonore.)

Arthur Rimbaud, repose en paix. Plus d’un siècle après toi, ta plume, entre d’autres mains, baigne encore dans les caniveaux de la lune blanche.[6]
L’album tranche avec la production habituelle du genre. Le travail de la langue va de pair avec une musique qui peut désorienter le tout-venant.
On retrouve ainsi parmi les collaborations un musicien aussi pointu que  Franck Vaillant, batteur de jazz, qui les a rejoints pour la scène et que l’on peut voir dans le prodigieux final du documentaire 93 la belle rebelle[7].
La séquence est tournée sur le toit de la Mairie de Bobigny avec une sono qui s’entend alors dans tout le quartier. De l’art brut :

Grâce à sa tante, Hélène Labarrière, qui évolue dans le milieu du jazz français, après Kabal, D’ fait des apparitions sur des projets aussi pointus que ceux d’Ursus Minor :

Il participe à quelques sessions, au début sans même savoir à qui il a à faire. « Des tueurs à gages » comme il me dira. Et une des plus fortes collaborations entre jazz contemporain et hip-hop voit le jour. Ce qui fait dire à D’ à ce moment là, qu’il veut bosser son instrument, comme un autre sa guitare. Dans le hip-hop, les danseurs sont des gros bosseurs. Les Dj sont des gros bosseurs, les graffeurs aussi. Si certain consacrent beaucoup de temps au micro, le rappeur passe un peu pour un fainéant. Ce que D’ veut faire mentir, et donc il se met à bosser. Écriture bien sûr mais aussi technique vocale. Bosser pour ne jamais se retrouver en difficulté avec une voix qui est un instrument. De travail en répétitions, la voix la plus singulière du rap français va accoucher d’une œuvre unique et majeur, dont les échos aujourd’hui plus que jamais – étant donné le sujet, continuent de frapper le pavillon de nos oreilles.

Le rap le plus long, œuvre sidérante, complexe et schizophrénique. Œuvre perturbante qui nous plonge dans le sang de bitume que draine nos citées, pour s’envoler en brouillant toutes les pistes.

« Notre hip hop a toujours pris deux formes. Une pour les censeurs, suceurs de sang et une autre hors de la norme. Caméléon musique, vous n’avez rien compris, vous avez acheté les mauvais disques. Énième ruse de guerre vous avez suivis les mauvaises pistes. Les éléments les plus dangereux se sont faits discrets. La discrétion seule sert les vrais intérêts. Pendant que vos radios, vos télés se vautraient dans l’infamie et la luxure, nous avons rapiécé nos âmes. Pratiqué à hautes doses la suture sur blessure. Je ne me posterai plus là où vous m’attendez. Vous nous avez traqués dans les nuits glaciales de nos plus beaux hivers. Vous avez tenté d’empêcher le remaniement de notre langue. De notre poésie. Nous avons dû nous terrer là où ne se pose même pas la lueur des réverbères.  Déviants, sorciers alchimistes du verbe. Experts en prise d’élan, 100% soldats affamés avec rien dans le ventre. Tout ça pour dire que nous ne sommes toujours pas compris. » [8]
Se reconnaîtra qui veut derrière ces mots. Cette scansion. Mais nous sommes des milliers à marcher, la faim dans le ventre des yeux, derrière cette voix qui dit tout ce que nous ne pouvions même plus penser à force de plier sous le joug de tout « ceux » qui veulent nous dominer, comme de tout « ce », qui le fait aussi.
Ce sentiment de la liberté intérieure, c’est une lutte permanente contre soi même. Contre ses passions. Contre ses faiblesses. Et nous ne sommes que le produit de notre environnement…

2000
Avec d’autres [9], D’ fonde le Spoke Orkestra, une expérience mais qui va pousser un peu plus loin l’univers du rappeur. Là il rencontre Franco Mannara qui vient du rock psychédélique. Le groupe attire l’attention d’un certain Serge Teyssot-Gay[10], avant qu’il ne s’embarque en Zone Libre[11] avec une certaine Casey…

Une rencontre forte qui va durer jusqu’à aujourd’hui. Franco travaille pour différents projets, et notamment le théâtre. Il s’embraque avec le Spoke et la rencontre avec D’ sera déterminante pour se dernier. Leur amitié et leur collaboration les emmènerons jusqu’au Tarmac de la Villette en 2011 pour un spectacle écrit par D’ : Les Contes Marrons.[12] Le spectacle est monté avec sa compagnie, R.I.P.O.S.T.E..

Avec le Spoke l’idée est de sortir du rap tout en mettant de la musique sur de l’a capella. Le résultat est une bastos tiré en plein cœur du conformisme qui se prend pour une avant-garde…

Et de fil de suture en aiguille, le dernier projet de D’ continue d’écrire la musique de demain avec les maux d’aujourd’hui.
Avec Blade MC, il se rend à Saint-Laurent-du-Maronie en Guyane, pendant le festival des Cultures Urbaines en avril 2014, il crée un nouveau groupe et presque un nouveau genre.

Pour compléter ce trio de mercenaires : Raphaël Otchakowsky. Il commence la batterie à l’âge de sept ans joue dans diverses formations allant du punk au métal en passant par le hip-hop. A 14 ans il débute par un premier groupe de métal pour arriver à 19 ans à son premier groupe de rap : Khod Breaker.
Parallèlement à ça il crée Plebeian Grandstand : groupe de musique extrême chamanique !
A 25 ans il quitte Albi pour se nourrir d’autres musiques et monte à Paris. Il est alors hébergé par sa grand-mère pendant trois ans. Elle a fait une grande carrière dans l’art lyrique et lui donne alors des cours autant sur la technique que sur l’interprétation.

Trioskyzophony est ainsi un collectif flottant, avec 3 versons différentes (1.0 : Otchakowski, Blade et D’ / 2.0 : Otchakowski, Franco Mannara et D’ / 3.0 : Otchakowski, Le Naun et Franco Mannara).

En grec ancien, la Métis est la ruse, souvent utilisée par les Dieux, pour tromper les hommes.
Dans la plus pur tradition hip-hop de réappropriation de la culture, le trio en use de ce métissage comme des génies humains, trompant les masques divins derrière lesquels se cachent la domination humaine.
Ouvrez vos yeux et vos oreilles humains,  le reste suivra.

« Nos peaux déposées à nos pieds. (…) Nudité totale. Hommes et Femmes de volonté, sublimés. La colère et la force. La volonté et la lutte. La pugnacité et la foi. La dignité et la révolte.  L’amour et la paix. Le temps et l’origine. La justesse et la nuance. La terre et l’eau. La chair et la pensée. Le feu et l’air. La connaissance et sa quête. L’histoire et l’oubli. Le faire et le dire. La palabre et l’écoute. La filiation et la transmission. Tous assis autour d’une même théière. (…) L’amour ne serait être autre chose. (…) Et nos faces nues de toutes peaux, nous nous raconterons en toute franchise. Nous apprendrons ensemble l’écoute de celui qui est à nos cotés. L’écoute de celui qui est en face. Et l’autre, juste à sa droite, qui fait écho à ce que portait celui qui semble si loin de moi, et finalement tellement proche de nous. (…)
C’est à cet instant quand nos chants no ferons qu’un. Que notre mélodie deviendra notre parole, c’est à cet instant que nous quitterons nos muscles, et nos os et nos nerfs. Nous déposerons précautionneusement nos blessures et nos peines. (…)
Une larme de poussières de milles and d’âge c’est très long. L’amour ne serait être autre chose. 
»[13]

A suivre de cet artiste hors murs, le travail à venir sur le masculin. Une réflexion sur ce que c’est, d’où ça vient et où ça veut aller.
Sa pièce L’homme-femme / les mécanismes invisibles sera publiée dans la Revue Ballast du mois de novembre.
http://www.oeildusouffleur.com/les-artistes/les-auteurs/d-de-kabal-2/

Toutes les infos : http://www.d2kabal.com/

Pour M. 


 

[1] Le Guerrier Inconnu, D’ de Kabal

[2] Hip Hop légende, D’

[3] Le rap le plus long, D’ de Kabal

[4] 1ère compilation de rap français

[5] Milos Forman

[6] La Lune Blanche c’est son pote Verlaine

[7] Jean-Pierre Thorn, 2011

[8] Le rap le plus long

[9] Nada, Félix J. et Franco Mannara

[10] Guitariste de Noire Désir puis de Zone Libre

[11] Du nom du groupe donc….vous dormez ??

[12] Référence évident aux Nègres marrons

[13] Le rap le plus long, D’

A propos de Vasken Koutoudjian

Laisser un commentaire