Stéphane Fière – "Double bonheur" (Prix de l’Inaperçu 2011)

C’est un héros-caméléon que Stéphane Fière présente dans “Double bonheur”, son troisième roman : “François Lizeaux” pour la République française, “Lizeaux” pour le consulat français de Shanghai où il débarque à vingt-quatre ans comme interprète, “Li Fanshe” pour les Chinois, “Xiao Li” pour les femmes et “mon Laogong” pour la belle An Lili. Guidé par “la sensation indéfinissable et difficilement compréhensible d’une certaine étrangeté, d’une certaine inadéquation, […] en constant décalage, dépaysé de l’intérieur“, François Lizeaux vivra en Chine une véritable épopée identitaire et idéologique, livrée dans un récit-fiction dont la finesse dépasse de loin le témoignage exotique ou l’analyse sociologique.Entre anecdotes cocasses, intrigue et introspection, on se laisse volontiers emporter par cette histoire dont le souffle est savamment dosé, dans la forme et le contenu. Le ton est vif, humble et léger, que ce soit pour conter les frasques des équipes expatriées, faire le constat des paradoxes de la culture chinoise ou décrire les péripéties et vibrations intérieures du personnage principal. D’un registre à un autre, le second degré affleure en permanence : “finalement le communisme réussit plutôt bien à la Chine“, puis s’efface lors d’intermèdes poétiques absolument crédibles. Par la richesse de ces différents niveaux d’appréhension, l’identification à cet apatride, parachuté dans un fascinant microcosme, est inconditionnelle.

L’adéquation est aussi amenée par le style, travaillé dans l’humour, la spontanéité et une certaine recherche de l’oralité. Le pittoresque décalé y occupe une place de choix, notamment dans la traduction littérale des noms de lieux : Lizeaux loge au “Pavillon de la Cultivation de la morale” ou celle d’expressions chinoises typiques : “Laogong décidément le printemps arrive lentement dans ton jardin“. Entre inventions de langage et clins d’oeil, les personnages s’envoient de “courtes lettres” (short message) et boivent des “queues de poule” (cocktail). Les répétitions vont bon train ainsi que les ellipses, drôles : “Dans quel pétrin mais dans quel pétrin“. Si l’on ajoute une ponctuation minimaliste et la retranscription continue des dialogues, le fil du récit court ainsi, vivant, sans manquer sa cible : “Bofu ne comprenait pas pourquoi je n’étais pas diplômé de Harvard, papa il est français pas américain et j’avais lu la perplexité sur son visage la France n’était donc pas un Etat de l’Amérique, plus maintenant Bofu mais ça reviendra bientôt très bientôt nous l’espérons tous“.

Roman sur le thème du vrai et du faux, “Double bonheur” opère un croisement éblouissant entre illusion et désillusion. Le consciencieux traducteur s’efforce d’œuvrer pour la vérité au sein d’une culture dont les codes s’attachent à préserver les apparences : “j’avais compris que dans ce monde coloré en rose, en dépit de mes efforts et de ma bonne volonté, il fallait reconnaître l’importance d’une donné simple, mais déterminante : la vérité ne doit pas être dévoilée, ni répétée tout haut, et encore moins être apprise, c’est pourquoi il était impératif de toujours sauvegarder les apparences, à n’importe quel prix“. La subtilité de cette contradiction, particulièrement intense du fait de la double implication du personnage, professionnelle et amoureuse, complète la qualité de ce roman, fin et accessible : “si j’avais un jour envie d’arrêter l’interprétariat je pourrais aisément me recycler dans le journalisme. Le vrai, le faux, personne ne sait faire la différence et avec un peu d’imagination les couleurs locales apparaissent plus distinctement“.

Paru aux Editions Métailié.

Rencontrez l’auteur le 6 avril à la Maison de la Chine.

A propos de Sarah DESPOISSE

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