Pauline Kalioujny – Rose ?  (Le Père Castor)

J’aime bien la couleur rose
C’est une couleur si triste
C’est la moindre des choses
Quand on a l’âme artiste

Comme Jean Guidoni chantait un amour du rose non exclusivement dédié aux demoiselles, avec l’humour qu’on lui connaît, Pauline Kalioujny s’attaque aux stéréotypes de genre. Les filles aiment le rose et les garçons le bleu ? Mais NON ! répondent en chœur la voix et le crayon moqueurs de l’illustratrice, et ce dès son titre « rose » rejoint par un beau point d’interrogation.

Nous suivrons les pas d’une petite fille qui à la première page, naît dans une fleur – illustrant le célèbre poncif – pour mieux s’échapper des couleurs qu’on veut lui imposer : imposer à la fillette avant d’imposer à la femme. Rose ? est joyeusement féministe et effronté, appelant à l’insoumission face aux règles stupides, aux préjugés qui persistent à régner dans l’éducation. S’il tombe à point nommé en plein contexte de redéploiement du féminisme, Rose ? n’a cependant rien d’opportuniste. Pauline Kalioujny a travaillé à cet ouvrage pendant quatre ans et sa joie de voir la fleur enfin éclose est indescriptible. L’illustratrice évoque la liberté de choix de chacun et chacune à aimer les couleurs qui attirent le plus intimement. Il s’agit dans l’enfance de se créer son identité propre, y compris son identité esthétique.

Aussi minuscule que Poucette, aux teintes parfois presque effacées au milieu des couleurs florales, aux limites de la silhouette, elle brille par sa blancheur, la blondeur de ses cheveux, son allure potelée. S’étirer sur un tournesol ! S’endormir dans un chrysanthème, somnoler dans un artichaut, rêver près d’un chardon, se cacher dans un dahlia noir… autant de possibilités qui s’offrent à notre héroïne qui parcourt le vaste monde végétal. Tantôt elle s’attarde sur certaines, tantôt elle s’enfuit de la page, et l’on n’aperçoit que ses deux pieds puisqu’elle a probablement déjà atteint la page suivante. La captivité, se laisser enfermer dans la routine, ça n’est pas son truc !

La fillette traverse donc chaque page comme autant de couleurs et de fleurs qu’on lui propose pour cerner ses préférences. A travers ce bel apprentissage, Rose ? s’avère également être un voyage au pays des couleurs comme avait pu l’être Le magicien des couleurs d’Arnold Lobel, avec un procédé similaire. Au-delà de cette aventure, Pauline Kalioujny parle à travers Rose ? de son propre travail d’artiste, de son rapport aux couleurs et de ses choix. On peut aussi supposer que cet album lui a permis d’expérimenter la manière de dessiner diverses espèces de fleurs en poursuivant son investigation graphique. D’ailleurs, en guise de générique de fin, Pauline Kalioujny cite tous les acteurs fleurs, par ordre d’apparition. « Ce sont de vraies fleurs du jardin qui ont posé pour moi ! », se plait-elle à dire. Elle dessine au trait –  crayon, stylo, gouge et crayons de couleur – et emploie sa technique familière de linogravure pour les aplats et dégradés de couleur en arrière-plan.

Plus la petite fille se délivre des contraintes, plus elle grandit… au point, en guise de conclusion, de s’endormir sur un tapis de gerberas. Si Rose ? n’est pas ouvertement pédagogique, l’ouvrage n’en reste pas moins une bénédiction pour les petits lecteurs – fille ou garçon – qui liront entre les lignes combien il est indispensable de s’affranchir des clichés qui ont décidément la vie dure. La seule règle à adopter est celle de se laisser guider par ses goûts les plus purs, dans une soif de découverte, de croquer la beauté de la vie pour s’y épanouir, comme une fleur. (O.R.)

Anne Herbauts – Le petit souci (Casterman)

Quand on sait que l’étymologie du nom “Archibald” signifie “naturel audacieux”, on inspire à fond, plein d’optimisme. On se dit que le petit souci dont il est question dans cette réédition d’un  album d’Anne Herbauts de 1999 ne va pas faire long feu, ou plutôt qu’il va flamber comme un feu de Bengale. Archibald, archi gros ours à l’allure pataude. Archibald au corps moelleux archi réconfortant, dans lequel se réfugierait n’importe quel enfant (même grand), a bien de la matière à cacher, et par conséquent bien de la matière à montrer.

Ainsi, ce réveil qui sonne à 8h du matin pour annoncer au grand jour qu’il n’y aura pas aujourd’hui de soleil dehors. Pas grave. Si le soleil manque au ciel, le réveil le remplacera symboliquement, tel un doudou : il est dessiné comme un astre de feu scintillant. Le petit souci passe donc brillamment l’épreuve de la page suivante, comme une balle à qui le pied aurait donné un bel élan. Et ainsi de suite jusqu’au plus vif, jusqu’au sensible : le coeur. Il jaillit dans un petit moment de régression, lien soudainement formulé entre affectif et nourriture, miraculeusement mis en mots et en images : maman / manque / pot de miel / sucre / réconfort. Vibration originelle. L’angoisse s’exprime, l’émotion existe enfin.

Les illustrations de cet album sont réalisées avec des crayons et de la peinture à l’eau. Un petit peu de gouache par-ci, un petit peu d’acrylique par-là, mélange intuitif et intime, et hop, le miracle s’accomplit. L’essentiel du savoir secret de l’imagerie n’a ici qu’un objet : que le doré du miel et du monde émerge toujours.

Anne Herbauts, on le sait, (lien article précédent) ne cesse de développer son apprivoisement de l’émotionnel. On le constate avec cet album qui a déjà vingt ans : elle le fait au fil du temps avec un tel entêtement et une telle générosité, qu’elle initie forcément chacun – elle-même en premier lieu – à ses secrets. Le texte est illustré : on a coutume de dire dans ces cas-là que c’est “donc” un album “pour les enfants”. Oui, on peut le dire puisque ce n’est pas faux. Mais en secret il se murmure que si l’adulte – cet enfant devenu grand – n’a pas eu l’occasion de comprendre pourquoi dans la vie il est ému ou bousculé, il a toutes les chances d’amorcer ou de réamorcer cette connaissance avec Anne Herbauts. Fort de ses découvertes et du bien-être ressenti à la lecture de ses livres, l’adulte peut redevenir l’enfant curieux qu’il était. Ce livre “Un petit souci” est une chance pour les petits et les grands. Car rencontrer sur sa route un petit caillou et apprendre à le nommer est une aubaine, une manière d’éprouver le jour qui se lève, une manière de l’ensoleiller, une manière fondatrice d’éloigner la tristesse et la mélancolie. (P.V.)

Gaya Wisniewski – Chnourka (MeMo)

De la bienveillance et de l’évasion, voilà ce qu’exprime avant tout la nouvelle merveille de Gaya Wisniewski et son dessin très libre aux formes non cloisonnées, telles des esquisses fondues dans la peinture à l’eau. Elle troque la grisaille mélancolique de Mon Bison contre un monde de couleurs marquées qui permettent des lavis très doux. On pourrait considérer Chnourka comme plus enfantin, plus léger, plus simple peut-être. Mais ce serait ignorer son incroyable poésie, son éloge de l’instant comme un mode de vie – et de l’amitié. Un matin d’hiver, un bison, un chat, un grand oiseau et un petit ours viennent rendre visite à Chnourka, leur amie, une petite fille encore plongée dans le sommeil. Commencent alors une succession de moments complices, en osmose souvent silencieuse, entre les tasses de chocolat et les gâteaux partagés. Gaya Wisniewski. évoque la beauté du « rien » qui est tout, celle d’être ensemble, ces choses les plus simples, comme profiter de la présence de l’autre, de savoir regarder le bonheur au présent, sans avoir la nostalgie des moments passés. Ces petits personnages ont tous un tempérament bien singulier ; entre Tomek, le sage guide bison (déjà l’animal totem de l’œuvre de Gaya Wisniewski), Mirko, le chat impatient et gourmand, Zachary l’ourson discret et contemplatif. S’ils correspondent à une certaine tradition de la littérature jeunesse animalière, ils renvoient aussi à leur dimension métaphorique, à la manière du Vent dans les saules. Ils incarnent une amitié indéfectible, solidaire entre êtres solitaires. Chnourka ou le renard aiment leur solitude tout en goûtant la présence de l’autre. Chnourka a beau raconter une histoire classique, il puise sa beauté rare ailleurs, dans une chaleur précieuse, celle du coin du feu tout comme celle d’un amour évident entre les êtres, des pincements de cœur, des au revoir ou de l’émotion intense des effusions sentimentales, des blotissements l’un contre l’autre. Croquer un morceau, lire ensemble en regardant tomber la neige par la fenêtre. Gaya Wisniewski capte ces moments muets et indescriptibles où l’existence paraît si parfaite qu’on ne la voit pas. Cette essentialité invisible. En plus d’être une formidable illustratrice, Gaya possède un autre talent rare, celui de conteuse. On pense un peu à Mélanie Rutten, mais elle apparait surtout comme la digne héritière d’un Arnold Lobel, de ses fables existentielles, ballades (?) poétiques qui installaient des bulles de philosophie tranquille. Nous ne serions pas étonnés de voir arriver chez Chnourka, Ranelot, Buffolet ou Hulul. En l’espace de deux albums, Gaya Wienewskia inventé un univers particulier – auquel elle ajoute cette fois des couleurs Ces aquarelles nous font voyager et nous guident dans la neige, aspirant dans ses bleus turquoise, l’orange du feu ou les ombres de bois. Ce sont les couleurs vives de l’enfance, comme celles que capta si bien Kurosawa dans ses Rêves.

Gaya Wisniewski nous a apprivoisés. Elle nous accueille dans cette maison chaleureuse, provoquant notre envie de cheminée fumante, de lit douillet et de pot de confiture. Nous ne reprendrons pas le traîneau de retour. Nous nous resservirons plutôt une tasse de tisane avec ceux que nous aimons pour tenter de prolonger l’éphémère. Etre avec eux, au chaud, avec la neige dehors. (O.R.)

Kate Banks, Boris Kulikov – Comment trouver un éléphant ?  (Pastel)

Oui, en effet, comment trouver un éléphant ? Telle est la question que se pose ce petit héros endossant son casque d’explorateur pour partir à la recherche de l’animal mythique. Cette question s’adresse en réalité tout autant au lecteur, convié à scruter les pages pour y découvrir la créature cachée dans les dessins. Car cet album drolatique concocté par Kate Banks et Boris Kulikov dissimule des figures à l’intérieur d’autres figures ; le dessin est lisible de plusieurs manières, cultivant l’art du camouflage, et les possibilités arcimboldesques. Les illustrations de Kulikov particulièrement inventives trouvent les formes adéquates à la confusion de la perception : les tronc d’arbres semblent les pattes d’un troupeau imaginaire, les branches s’emmêlent comme des trompes (l’œil), et brusquement les contours de la maison laissent entrevoir une toute autre forme, découpée comme une ombre chinoise inversée. Depuis le début il était donc là, comme les indiens d’Amazonie capables de se rendre invisibles en se confondant au feuillage. Ce livre très « joueur » – sans être un livre-jeu, heureusement ! – incite à revenir en arrière pour constater qu’on a raté plusieurs fois l’animal. Comment trouver un éléphant ? aiguise le regard. Arroseur arrosé, le petit garçon armé de patience et de jumelles a donc été aveugle depuis le début en la présence de l’intrus.

Comment trouver un éléphant ? offre également un bel éloge de l’imaginaire et du rêve qui confirme qu’on fait parfois les plus beaux voyages derrière sa fenêtre. Il est à supposer que ce petit garçon n’a peut-être jamais bougé de sa chambre. Partir à la recherche d’un éléphant « par un temps gris et maussade » « un jour où les nuages flottent dans le ciel comme des vaisseaux spatiaux », c’est être capable de s’échapper de la réalité pour y voir ce qui n’existe pas. Des animaux dans les nuages, des monstres sur le mur, des créatures de l’esprit créées par la géométrie de la pièce. Le graphisme particulier de Boris Kulikov a souvent toujours rappelé le style d’un Carll Cneut. Mais ici, il se fait plus discret pour mieux laisser vagabonder le lecteur dans les pages, lui laisser son propre espace et offrir à l’album de nouvelles interprétations. Il travaille à l’ancienne, utilisant des techniques à l’eau, de l’aquarelle à l’acrylique, ajoutant probablement quelques touches de peinture à l’huile qui estompent les contours. Kulilov commence une illustration au crayon, et semble passer ensuite son dessin à l’encre. Puis il met en couleur à l’aquarelle. La montée en matière se fait à la gouache puis à l’acrylique. A l’heure de la tablette graphique, il est beau de retrouver ce sens de l’artisanat, avec notamment des découpages manifestement réalisés à la main. Le parti pris esthétique séduit par une restitution fidèle de la réalité avec des ajouts de fantaisie ici et là, pour jouer la carte de la modernité et de l’inventivité. Son classicisme constitue donc une jolie feinte, mise en abime de l’embellissement de l’ordinaire par la devinette graphique constante.

Sans bouger de sa maison, malgré la monotonie d’une journée, chacun a le pouvoir de trouver son éléphant ; de se laisser trimballer sur son dos jusque vers les étoiles. Le voyage est offert à ceux qui se laissent éloigner du quotidien et à ceux qui liront ce bel album. (O.R.)

Taï-Marc le Than, Christine Roussey – Gordilok (La Martinière jeunesse)

Oh qu’il est méchant ce Gordilok, ce monstre aussi crado que les tâches étranges de Brian Froud, aimant se cacher dans les endroits les plus sales de la maison avant de finir sous le lit des enfants. Tel un Candyman pour bambins, il suffit d’entonner trois fois une comptine comme une incantation pour qu’il apparaisse et qu’on ne puisse plus s’en débarrasser. 

Gordilok, gordilok
S’il m’attrape, il me croque,
Gordilok
Personne, de lui, ne se moque.

Horreur ! Malheur ! Evidemment, comme l’album de Taï-Marc le Than et Christine Roussey est très ludique et que consciencieusement nous avons lu à haute voix l’album à nos enfants, il est déjà trop tard. Il est probablement là ! derrière nous ! L’auteur – peut-être de mèche avec le monstre – nous a bien bernés. Des oreilles de lapin, un groin de cochon, une queue de castor et 3 dents du bas à la Nosferatu : l’effrayant Gordilok est surtout très drôle. Cet animal ratatiné tout vert va provoquer bien plus d’éclats de rire que de cris de terreur. Des bulles BD viennent parsemer les pages de « AAAAH » d’angoisse ou des « Burp » qui s’échappent de la gueule du monstre. Le jeu sur les proportions s’avère également amusant car plus on avance dans le livre, plus le monstre géant en pleine page s’avère en réalité minuscule, pas plus haut qu’une fleur, qu’un crayon et capable de prendre pour berceau un bloc désodorisant de WC. Finalement pour s’en débarrasser, il suffisait de tirer la chasse !

Avec ses dessins mis en couleur aux feutres à alcool pour les fonds et aplats et aux feutres classiques, dirait-on, pour les détails, le dessinateur joue la carte de l’enfantin, des coloriages d’école primaire, ce qui a des chances de parler aux très jeunes auditeurs /lecteurs. Ce graphisme sur fond blanc, comme pour mieux rappeler les feuilles de Canson de l’école, avec une naïveté art brut qui rappelle les premières éditions des Contes du chat perché, est particulièrement efficace… et l’on entend déjà les jeunes voix murmurer « encore une fois ! » (O.R.)

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