Helena Janeczek – "Les hirondelles de Montecassino"

Pour le commun des mortels, Montecassino évoque le théâtre d’une des plus terribles batailles de la seconde guerre mondiale, mêlant des centaines de milliers d’hommes, dans un combat sans merci. A l’aune de leur défaite promise, les combattants du IIIe Reich et les fidèles de Mussolini vont repousser les Alliés, perchés au sommet du mont, pendant prés de quatre mois. L’armée polonaise réussira au prix d’énormes pertes à s’emparer du monastère et ainsi ouvrir la voie aux alliés en mai 1944.

Les Hirondelles de Montecassino n’emprunte pas les voies d’un roman ordinaire ; c’est un récit à plusieurs voix, mêlant plusieurs temporalités, s’attachant à faire le lien entre présent et passé. L’auteur s’affranchit des convenances habituelles, mêlant ainsi histoire officielle, récits rapportés et invention.

Si, selon l’expression du sinistre Brasillach, les vainqueurs s’attachent à écrire l’histoire, le livre d’Helena Janeczek s’attache à ranimer la mémoire des oubliés. En effet, Monte Cassino fut non seulement une terrible bataille mais également un conflit entre des hommes venus des quatre coins du monde, lui conférant ainsi un caractère singulier dans l’histoire de la seconde guerre mondiale. Ces soldats bigarrés dont les vainqueurs eurent l’élégance, dans l’euphorie de la victoire, d’occulter leur importance, furent d’une aide précieuse si ce n’est indispensable. Que reste-t-il de l’honneur bafoué de ces hommes, libérateurs de l’Europe mais interdits de défiler sur les Champs Élysées à la libération de Paris ? L’objet du livre n’est pas polémique mais littéraire avant tout. Il n’en reste pas moins que l’écriture, comme le cinéma (avec par exemple Indigènes) contribue quelquefois à ouvrir des pages trop longtemps refermées par l’histoire officielle.

Son roman endosse ainsi les habits de ces identités qui, par contrainte ou conviction, ont combattu, avec un courage sans faille, les armées allemandes et leurs alliés jusqu’à la victoire. Le récit se calque sur les dates des combats et mêle des personnages réels ou de pure fiction. Les dates servent ici de prétextes pour introduire de courts récits. L’auteur rend compte de l’engagement d’un jeune Américain du Texas, Wilkins, et de sa découverte de la guerre. Il fera partie de ceux qui participèrent au désastre de la première offensive. « Le sergent Wilkins fut atteint en plein front et tomba à la renverse, chutant dans l’eau. Le sergent Wilkins disparut dans le Rapido la nuit du 20 janvier 1944 ». Elle mentionne également les combattants méconnus, néo-zélandais via l’évocation de Charles Maui Hira, ancien soldat du 28e bataillon maori et de son petit-fils qui partira en Italie sur ses traces. De ces mémoires individuelles transparaît une part de dignité supplantant les générations. Il est également question de dignité quand l’auteur rapporte la vie de deux jeunes gens, en Italie, confrontés au racisme au fond d’un commissariat à cause de leur origine polonaise. Ces atteintes auxquelles s’ajoute le scandale des esclaves venus d’Europe de l’Est témoignent de la fragilité de la mémoire : à ce titre, le récit apparaît salutaire tant il associe les crimes du passé et les dérapages du présent dans un récit commun.

L’histoire de ces hommes et femmes finit par rejoindre l’histoire intime d’Helena Janeczek. Dans la blessure des identités disloquées devant le Mont Cassino, l’auteur fouille les traces de son père. Enfermé dans un goulag puis réintégré dans l’armée du célébré général polonais Anders, il vivra la fin de la guerre comme un drame. La Pologne, déchirée par les ambitions des vainqueurs de la guerre, ne résistera pas à la soif de conquête soviétique. Il devra son salut à l’amour d’une Italienne. Dans cette galerie de personnages, l’auteur relate également les péripéties d’Irka, cousine de sa mère et envoyée dans les camps de la mort.

Helena Janeczek offre un récit original par sa forme, émouvant à travers ses blessures intimes qu’elle livre au lecteur et empreint d’émotions quant au sort de ces hommes broyés par la guerre. Seul regret, une écriture quelque fois fastidieuse conduisant à un roman inégal dans l’exposé des personnages.

Les hirondelles de Montecassino
Paru aux Editions Actes Sud

A propos de Julien CASSEFIERES

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