Spécialiste de l’étrange, de l’insolite, du bizarre, Christophe Bier fait preuve d’une érudition sans faille dans des domaines extrêmement variés : les nains, les acteurs déguisés en singe, le cinéma pornographique, la littérature de gare malfamée, la série Z improbable, la comédie désolante, la série B allemande, le dessin sadomasochiste, la BD pour adultes… Son inextinguible curiosité l’amène constamment sur des chemins de traverse, à défricher des territoires totalement méprisés ou oubliés de la culture avec un grand C. Ce goût pour les « mauvais genres » éclate une fois de plus dans le vaste projet qu’il consacre à la « Select-Bibliothèque ».

Qu’est-ce que la « Select-Bibliothèque » ? Entre 1906 et 1939 paraissent 98 romans sous cette estampille, rédigés essentiellement par un certain Don Brennus Aléra, auteur unique utilisant parfois d’autres pseudonymes : Roland Brevannes, Bernard Valonnes, Jean d’Agérur…

Dans un court récit autobiographique et palpitant, L’Obsession du Matto-Grosso, Christophe Bier raconte sa découverte de cette littérature flagellante via la réédition au Scarabée d’or de Dominique Leroy d’Attelages humains. Pour le jeune homme, ce récit masochiste à base d’animalisation d’êtres humains et de soumission est un choc. Il cherche à en savoir plus sur ces romans et s’attèle à la tâche : « A mon arrivée à Paris, fin 1988, s’amplifie l’obsession du Matto-Grosso ». Tandis qu’il loge dans une petite chambre dans un presbytère, il découvre les mœurs rétrogrades des prêtres : « Un lieu de contrainte où les visites ne sont autorisées qu’au parloir. L’abstinence est la règle. Je découvre, effaré, le patriarcat catholique le jour où je suis invité au repas du soir, dans le sous-sol du bâtiment. L’éclairage est faible. Les pères ont leurs ronds de serviette, deux religieuses servent ces commensaux et débarrassent en silence avant de regagner l’aile gauche réservée aux servantes de Dieu qui, ici-bas, sont les servantes des hommes. Je réponds aux questions sur mes activités tout en songeant au dernier roman que j’ai acheté : Le Fouet au couvent d’Aimé Van Rod. Il débute par « la nécessité du fouet pour maintenir les âmes dans la voie du Salut ». »

Débute alors une quête pour collecter tous les ouvrages de la Select-Bibliothèque, rythmée par des visites régulières chez les bouquinistes parisiens et des virées chez divers libraires d’occasion à travers toute la France. Il y a forcément quelque chose qui touchera les bibliophiles obsessionnels dans ce récit et, au fond, qu’importe l’objet de cette quête tant le plaisir tient à la recherche et à la découverte.

Bier accumule les volumes et défriche peu à peu les mystères de la Select-Bibliothèque dont le principal artisan clame qu’elle ne publie « rien de banal. Tout manuscrit qui n’est pas original, captivant, littéraire est rigoureusement écarté. »  Avec finesse et humour, il analyse les caractéristiques et les singularités d’une collection de livres où purent s’épanouir tous les fétichismes les plus improbables : féminisation forcée, modifications corporelles, masochisme zoo-mimique, la soumission volontaire, le goût des liens, du cuir verni et des talons aiguilles… Caractères qui pousseront d’ailleurs Bier à franchir le pas et à devenir lui-même auteur sous le pseudonyme de Léon Despair de romans sadomasochistes qui paraitront chez Médias1000. Il dévoile aussi peu à peu ce qu’il sait de l’auteur, un certain Paul Guérard qui aura tant compté pour l’auteur :

« L’architecte de cet univers se dérobait, une fois encore, me laissant hanté par les seules forces qu’il avait déchaînées : ses personnages, ivres de domination et d’asservissement. Toujours aux aguets, se riant de la mort, ils m’ont perverti avec un obscur roman de l’entre-deux guerres. Je suis devenu un fervent idolâtre de leur enseigne, à laquelle j’ai sacrifié des décennies de recherche. »

Pour ne pas mettre un terme à cette obsession, Christophe Bier a fait un pari fou : ressusciter la « Select-Bibliothèque » qui annonçait en 1939 la publication prochaine d’un 99ème volume. Sous le nom de Don Brennus Aléra fils, il fait paraitre deux romans à cette enseigne : Femellisé (n°99) et La Chienne fatale (n°100).
Avec leurs couvertures blanches illustrées par des dessins de Sybel (dessins qui accompagnent également le texte au cœur du roman), la reprise des codes graphiques des romans d’antan (le prix au dos du livre, la sphinge accompagnée d’un point d’interrogation et d’un énigmatique « Que sais-je » en quatrième de couverture…), ces ouvrages sont déjà un régal pour le bibliophile collectionneur.

Avec Femellisée, Christophe Bier entreprend de rédiger la suite d’Attelages humains et Ecuries humaines. Dans son hacienda du Matto-Grosso, l’excentrique et sadique Mrs Stone s’adonne à des plaisirs cruels et raffinés, n’hésitant pas à transformer ses esclaves en bêtes d’attelage :

« De son cheptel d’esclaves, ses chevaux bipèdes étaient les créatures qui passionnaient le plus l’excentrique lady. Selon elle, ils ne relevaient plus de l’espèce humaine. Dressés à leur nouvelle et définitive fonction, hommes et femmes devenaient des bêtes, à l’esprit limité, se bornant à obéir au mors, à galoper, à attendre leur pitance dans la mangeoire de leur stalle et à y dormir. »

Après s’être occupé du prince Demoudof, la richissime Lady et sa nièce Barbara entreprennent de remettre dans le droit chemin leur neveu et frère Henri D’Alaincourt. Celui-ci sera asservi cruellement et transformé en caniche femelle, pour le plus grand plaisir de divers personnages adeptes du dressage et de l’humiliation.

Qu’on ne s’y méprenne pas : aussi cruelles et crues soient les situations, le roman n’est pas à strictement parler « pornographique ». En revanche, il explore en profondeur les territoires les plus abyssaux du sadomasochisme, du fétichisme et du goût de la soumission. Comme le soulignait Jean Streff dans son ouvrage Le Masochisme au cinéma, cette inclination tient avant toute chose à un goût de la transgression (les rapports sociaux sont inversés et l’on verra ici que ce sont essentiellement les femmes qui asservissent les hommes) et de la mise en scène. Avec son style précieux et imagé, Christophe Bier restitue parfaitement ce goût de la mise en scène masochiste et ce n’est pas un hasard si l’on croise dans Femellisé les fastes d’Hollywood et son envers ou que l’auteur évoque avec un certain génie la décadence du Berlin d’entre-deux guerres et de ses cabarets érotiques dans La Chienne fatale.

Même si on ne partage pas les fétichismes de l’auteur (j’avoue que c’est mon cas), rien n’empêche d’être séduit par l’impressionnante imagination dont il témoigne et par la force d’une écriture qui ne se laisse jamais enfermer dans un quelconque carcan.

La Chienne fatale reprend d’ailleurs des personnages du roman précédent et accentue le caractère feuilletonesque de ces récits, avec des personnages que l’on croyait morts qui refont surface, des orphelines de 11 ans adoptées par de cruelles dames patronnesses et des amours improbables entre un jeune homme devenu chienne et celui qui l’a dressée.

Avec beaucoup de talent, Bier parvient à réconcilier Sacher-Masoch et Ponson du Terrail. Ses romans grouillent d’épisodes croquignolesques (une noble jetée dans une soue et contrainte à manger constamment pour être engraissée de manière ignoble), de rebondissements captivants et de notations transgressives réjouissantes. L’auteur s’amuse en effet à railler les piliers des institutions : la dépravation des classes dominantes, l’hypocrisie des prêtres et des bienfaiteurs de l’église, les militaires, comme dans ce savoureux passage :

« -Il obéit avec un zèle si prompt que je vous avoue ma lassitude. Il m’a fallu un seul dîner pour qu’il tende ses mains aux fers. Il manque d’intelligence et de fantaisie. Bah, c’est un militaire. Que dire d’autre ? Il ne dispose pas d’une sensualité d’alcôve. En meuble, il s’avachit vite. En carpette, peut-être servira-t-il. C’est pourquoi son prix est très bas. 250 francs, médailles incluses. Vous les épinglerez à même la peau, il adorera. »

Cette renaissance de la « Select-Bibliothèque » s’avère donc une réussite totale. Une plongée dans les excentricités passionnelles les plus insolites et les plus curieuses et la preuve, une fois de plus, de la toute-puissance de la littérature et de l’imaginaire lorsqu’ils ne s’imposent aucun frein…

***

L’Obsession du Matto-Grosso (2022) de Christophe Bier (Editions du Sandre, 2022). 93 p. 10€

Femellisé (2022) de Don Brennus Aléra fils [Christophe Bier] (Select-Bibliothèque n°99, 2022) 170 p. Couverture et illustrations de Sybel. 20€

La Chienne fatale (2022) de Don Brennus Aléra fils [Christophe Bier] ((Select-Bibliothèque n°100, 2022) 150 p. Couverture et illustrations de Sybel. 20€

Pour commander et plus d’informations : https://www.select-bibliotheque.com/

 

 

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A propos de Vincent ROUSSEL

1 comment

  1. Paul Meursault

    Christophe Bier est un bénedictin de la culture Z mais pas que… un véritable engagement militant contre toutes censures. Le tout dans la douceur, la culture, le respect et la bienveillance.

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