Luigi Comencini – « Delitto d’Amore ».

Les oiseaux morts de l’Italie. 

Delitto d’Amore est réédité en salles. C’est l’occasion de (re)découvrir ce film méconnu de Luigi Comencini, sorti en 1974. Sous les apparences simples et touchantes d’un mélodrame, il sonde l’Italie des années 70, révélant toutes les violences d’un monde en pleine mutation.

Le film s’ouvre sur un crime. Un jeune homme au regard fiévreux se fraie un chemin au milieu d’ouvriers en grève, sort une arme et tire sur une figure en imperméable brejnévien -le patron de l’usine, suppose-t-on. La séquence, prégénérique, fonctionne comme un prologue tragique. Nous reste à découvrir, dans un mouvement de flashback, quel engrenage a mené à la catastrophe. 

C’est celui, bien connu, de l’amour impossible:  

Entre deux ouvriers d’une usine lombarde se noue une idylle que tout concourt à mettre à mal. Carmela (Stefania Sandrelli) est sicilienne, fraîchement arrivée de sa région natale pour trouver un emploi, un peu perdue dans ce monde du Nord aux moeurs libérées, victime du racisme ordinaire qui s’exerce à l’égard des déplacés économiques. Elle vit avec sa famille dans une sorte de taudis. Nullo (Giuliano Gemma) est milanais, un peu plus éduqué, un peu plus aisé. S’il n’est pas riche, il l’est suffisamment pour que la distance entre eux deux paraisse infranchissable aux yeux de la jeune femme, accablée par un sentiment de honte sociale. Elle est catholique; il est athée et communiste. Sur l’un comme sur l’autre, les impératifs familiaux pèsent de tout leur poids. Carmela évolue sous la surveillance féroce de son sicilien de frère ; Nullo subvient aux besoins de ses parents et de ses frères, peu prompts à le laisser vivre sa vie en dehors de l’étouffant cadre familial. Pour comble de malheur, Carmela, qui travaille aux fours, est intoxiquée par les fumées qui en émanent. La voyant mourante, les deux familles acceptent enfin un mariage. Mais c’est trop tard. Bientôt, Nullo se retrouve veuf. Désespéré, il tue le patron de l’usine: la scène finale fait écho à la première. La boucle tragique est bouclée. 

Derrière cette belle unité formelle se dessine un monde tout en tensions. Les figures du choc et du chassé-croisé informent le récit. 

La scène de rencontre des amoureux est à ce titre magnifiquement programmatique. Deux files d’ouvriers se font face devant la pointeuse. Carmela fait partie de ceux qui sortent. Nullo attend pour entrer. La jeune femme est en pleurs et veut partir sans pointer. Nullo la rattrape et la convainc de ne pas perdre bêtement une journée de salaire. C’est finalement lui qui renonce à la sienne pour la suivre. Il lui colle littéralement aux fesses ( “ne le prends pas mal, mais elles sont toujours là et font toujours leur effet”, lui lance-t-il lorsqu’elle s’en plaint!), la suivant dans le bus puis dans les rues de plus en plus désolées qu’elle emprunte. Le périple pour parvenir à la zone ravagée dans laquelle elle vit semble sans fin. Carmela se défend de son poursuivant, mais assez mollement. Survient enfin cet échange: 

-Tu sais pourquoi tu es ici? 

-Non(…)

-Je suis amoureuse de toi depuis mon premier jour à l’usine.(…) Tu ne dis rien?

-Eh bien… J’aime tes yeux.

-Trop tard. Tu aurais dû me remarquer plus tôt. Je suis à l’usine depuis trois mois. Tu entres quand je sors. Je ris pour que tu me remarques et tu ne me vois que quand je pleure. Non merci, c’est trop tard. 

Tout est en germe ici: les personnages vivent dans deux temporalités et dans deux espaces différents, comme inconciliables. Ils se croisent, se poursuivent, se chassent. Tout semble advenir « trop tard » ou à contre-temps. 

Carmela en particulier ne cesse de se débattre dans ses propres contradictions. Avec elle, les démonstrations d’audace bravache succèdent aux renoncements, les reniements aux aveux. Ce que l’on prend d’abord pour un excès de minauderie est en vérité le résultat d’une lutte permanente pour trouver sa voie entre les différentes injonctions auxquelles elle est soumise: celles d’une famille religieuse, celles de collègues de travail -des Italiennes du Nord- plus délurées qui parlent amour et sexualité dans les vestiaires, celles d’une époque qui oscille encore entre tradition et modernité. Celles de son propre désir.

Tout dans la mise en scène souligne ce motif du heurt.

La bande-son fait alterner des moments dialogués, des cordes mélodramatiques, des chants traditionnels, et le fracas des machines, utilisées comme de véritables instruments de musique tout au long du film, dans lequel les ruptures sonores sont particulièrement remarquables. 

Le décor est placé sous le signe du gris. Gris de l’usine, gris des objets qui y sont manufacturés, gris des barres d’immeubles dans lesquelles s’entassent les ouvriers. Gris de cette brume de pollution qui enveloppe la ville du début à la fin. Mais partout, des touches de rouge, de rose, viennent donner un côté presque pop et années 80 à l’image, venant comme défier l’esthétique réaliste dominante, très « seventies ». 

Quelque chose, toujours, déjoue les moments de symbiose. Les rencontres que le scénario ménage aux amoureux ont lieu dans des endroits sordides. C’est dans les toilettes pour dames de l’usine ( chacun occupant une cabine différente!) que Carmela conduit Nullo pour qu’il lui fasse sa déclaration d’amour ( il s’accomplit avec réticence, d’ailleurs, puisque, affirme-t-il, “on ne dit plus Je t’aime »! ). Une promenade mène les jeunes gens dans un décor qui aurait pu être champêtre, n’étaient le fleuve recouvert d’une mousse suspecte et les innombrables déchets industriels qui s’entassent sur ses rives. Dans cette scène située au milieu du film, une Carmela déchirante confie ses doutes et ses peurs, accompagnée par les cordes du beau “Tema Di Carmela”, composé par Carlo Rustichelli. Puis, elle remarque que le sol est jonché d’oiseaux morts et commence à les enterrer de ses mains, bientôt rejointe par Nullo. La jeune femme se trompait bien, lorsqu’elle affirmait, plus tôt dans le film: “au fond, si on est heureux, tous les endroits sont beaux ». La laideur du Nord industriel crève l’écran, et personne n’est heureux: “On peut être contents, mais pas heureux. On est de pauvres gens”, dit Nullo. Qu’enterrent-ils donc de concert? L’illusion d’un monde meilleur? 

 

Il y a pourtant un espoir dans le film. Il réside dans ce que nous appellerions aujourd’hui l’intersectionnalité. Lors d’une réunion du parti communiste, où enfin la couleur envahit l’écran, une ouvrière du Sud prend la parole. En robe rouge sur fond rouge, elle déclare: 

“ Camarades, on ne change pas les mentalités en un jour. Nous avons le parti, donc une conscience politique. Mais les ouvrières non politisées sont prisonnières de leurs familles. Quand on arrive dans le nord, on ne fréquente que des compatriotes. Ainsi, on reste collées aux traditions. J’ai fait pareil. (…) j’ai obtenu ma liberté car je devais travailler. On ne peut pas être communiste à l’usine et réactionnaire en famille!”

Delitto d’Amore est un film de contrebande: derrière la belle ligne claire du mélodrame se déploient un drame social, un pamphlet féministe, un cri d’alarme écologiste précurseur. Et un appel vibrant à la conjonction des luttes, qui ne peut laisser insensible. 

 

Sortie en salles le 13 avril 2022, Les films du Camélia. 

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A propos de Noëlle Gires

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