Malavida met ce mois-ci à l’honneur Arne Sucksdorff, figure incontournable du cinéma suédois en ressortant quelques-uns de ses films en copie restaurée. Il serait dommage de passer à côté de cette œuvre inclassable qui combine la splendeur du documentaire et l’émotion de la fiction. Après le succès de La Grande Aventure, son premier long-métrage primé à Cannes en 1954 (1), Arne Sucksdorff réalise L’Arc et la Flûte en 1959, où il filme la tribu des Murias, vivant dans les jungles reculées de l’Inde. Le noir et blanc de La Grande Aventure coïncidait merveilleusement avec l’hiver suédois, son manteau de neige et ses lacs brumeux. Dans L’arc et la flûte, la sobre palette monochrome a cédé la place à des couleurs éclatantes, propres à représenter les accords d’une flore luxuriante et d’une faune variée.

Copyright Malavida

Les premières secondes du film pourraient donner au spectateur l’impression qu’il a affaire à un documentaire classique, impression encore renforcée par un commentaire rétrograde en voix off sur la passion universelle des femmes pour le shopping. Il faut passer outre. Car très vite, le cinéaste donne à son documentaire un tour inattendu. Rien d’académique dans la manière dont Arne Sucksdorff filme la tribu qui se mêle aux villageois à l’occasion d’une fête locale. Le réalisateur parvient à en retranscrire le vertige en donnant au spectateur l’impression d’y participer. On se plaît à retrouver dans ce défilé rapide d’images bariolées les caractéristiques d’une fête foraine, des manèges à grandes sensations aux combats de coqs. C’est peut-être un des aspects les plus frappants du cinéma d’Arne Sucksdorff : immerger le spectateur dans un décor ou au sein d’une communauté pour lui faire vivre l’expérience au même titre que ses personnages. Ici, pas de neutralité mais une empathie puissante, une immense tendresse, qui tranchent a priori avec les codes du documentaire.

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Peut-on du reste parler de documentaire pour qualifier le cinéma d’Arne Sucksdorff ? Tout comme dans La Grande Aventure, où l’hésitation entre le genre documentaire et celui de la fiction stimulait l’intérêt et la curiosité du spectateur, l’indécision est ici aussi particulièrement féconde. Les premières séquences de L’Arc et la Flûte évoquent un reportage au sein d’une communauté séculaire et isolée mais progressivement, la description de la tribu évolue en un récit plein de rebondissements. Le réalisateur de L’Arc et la Flûte restreint le champ de son propos en s’attachant aux péripéties d’un jeune couple et de leur enfant. Ginjo et Riga, qui appartiennent à des castes différentes, se sont mariés, en dépit de l’opposition farouche de leurs proches. L’amour et l’estime qu’ils se portent, ainsi que l’adorable bébé qui leur est né compensent difficilement la désapprobation tacite ou l’indifférence hostile de la tribu à leur égard. Seul Chendra, jeune garçon espiègle et attachant, leur témoigne de l’affection et du respect. Le film retrace alors la destinée mouvementée de ce couple maudit, en marge du groupe, en prise avec la loi, les coutumes, les bêtes sauvages. La légèreté festive et les commentaires détachés des premières images cèdent ainsi la place à une tragédie implacable et bouleversante.

L’Arc et la Flûte emprunte autant à la tragédie qu’à l’épopée, orchestrant le combat des Murias contre un ennemi à la fois redoutable et familier, le léopard. « L’infâme tueur d’hommes » rôde et sa présence menaçante donne lieu aux plus belles séquences du film. La scène d’attaque du village frappe par son intensité dramatique et elle est prétexte à un intermède musical et choral incroyable où les tams-tams, relayés par les trompettes et les chants, se répondent. De même, le face-à-face du chasseur et du léopard en pleine nuit est l’occasion d’une scène splendide : sur le fond bleu électrique du ciel nocturne, des silhouettes noires se découpent sur une ligne de crête, rappelant un des passages les plus mémorables de La Nuit du Chasseur. Le spectateur devine que se joue là un affrontement primitif, aux dimensions quasi-mythiques.

Durée : 1h30

(1) voir notre article du 30 janvier 2019

A propos de Sophie Yavari

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