Comment ne pas penser, en découvrant le titre du dernier film de Shunji Iwai, à un récit d’enfance, tout droit sorti de la bibliothèque rose ou de la série du Club des Cinq ? Les héroïnes du film pourraient même rappeler par leur débrouillardise et leur entêtement le garçon manqué des Famous Five. Mais la ressemblance s’arrête là tant Hana et Alice mènent l’enquête déjoue les codes du récit d’aventure ou de l’investigation policière en ne déroulant jamais le fil attendu de son intrigue. Ainsi, derrière ce titre un peu convenu se cache une chronique adolescente surprenante où la beauté le dispute à la cruauté.

            Hana et Alice mènent l’enquête est en fait le prequel d’Hana et Alice, un film de 2004 initialement tourné comme une série de courts métrages qui évoquait le quotidien de deux amies inséparables prises au cœur d’un triangle amoureux. Mais ce deuxième film s’inscrit dans un double décrochage par rapport au premier : décrochage poétique d’abord puisqu’il s’agit d’un film d’animation et non d’un film “live” et que les images y sont absolument splendides, décrochage thématique d’autre part puisqu’il met en scène la rencontre entre Hana et Alice et raconte la naissance d’une amitié profonde en reléguant la romance sentimentale à l’arrière-plan.

Copyright Eurozoom

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            Le film s’ouvre sur l’emménagement de Tetsuko et de sa mère dans une nouvelle ville. Leur maison est située tout près de la « villa florale », où une mystérieuse voisine passe ses journées à observer la rue depuis sa fenêtre. En défaisant ses cartons, l’héroïne découvre dans un placard de sa chambre d’étranges documents, qu’elle parvient à mettre en relation avec une sombre histoire de meurtre commis dans le collège Ishinomori où elle est désormais scolarisée. Si le film commence comme une véritable enquête, il prend des virages inattendus et n’est finalement jamais où on l’attend. Shunji Iwai propose ainsi plusieurs films en un seul, comme autant d’épisodes quasiment autonomes, explorant à chaque fois un aspect de la vie de l’héroïne : sa renaissance sous le nom d’Alice, sa rencontre avec Hana à la faveur d’une étonnante « violation de domicile », sa filature ratée… La surprise naît aussi des personnages, jamais univoques. Ils présentent tous des facettes contradictoires, à l’instar de cette jeune lycéenne, bourreau de ses camarades et manipulatrice de génie, d’autant plus enthousiaste dans son sadisme qu’elle a été martyrisée par ceux-là même qu’elle terrorise à présent.

            Fasciné par l’adolescence, Shunji Iwai réussit dans Hana et Alice mènent l’enquête à brosser le portrait terriblement attachant d’une jeunesse aussi fanfaronne que fragile. Il met en scène un univers féroce où, loin du regard des adultes, dominent les rapports de force, où les réputations se font et se défont, et où pour survivre en milieu hostile, il est nécessaire de persécuter et d’humilier. Parents et enfants semblent évoluer dans deux mondes parallèles.  la mère d’Alice, fraîchement divorcée de son mari, est un écrivain fantasque complètement déconnectée du réel. Les pères, eux, sont fantomatiques, quand ils ne sont pas carrément absents. Seule l’amitié permet de se (re)construire, de faire le deuil des amours imaginaires et d’en finir avec les fausses culpabilités.

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          Même s’il n’est pas le seul cinéaste (Richard Linklater en est l’exemple parfait) à avoir été tenté par l’animation au milieu de sa carrière, quel étonnant parcours décidément que celui de Shunji Iwai, cinéaste qui nous a habitué à des oeuvres  aussi bouleversantes que fantasques (les magnifiques Love Letter, Swallowtail and Butterfly, All About Lily Chou-Chou).  Dans cet univers excentrique qui n’appartient qu’à lui, la beauté du sentiment se mêle à la rêverie farfelue et à la culture pop. Avec Hana et Alice mènent l’enquête, il ne renie pas pour autant ce ton si particulier. Si l’on peut par moments déplorer une bande-son un peu tire-larmes, le propos du film, lui, n’est jamais mièvre et les images sont particulièrement éblouissantes. La rotoscopie, technique cinématographique qui consiste à se servir d’images filmées en prise de vue réelle pour donner à l’image d’animation l’illusion du mouvement, apporte une vraie originalité à la forme du film : des personnages de manga déambulent avec légèreté et vélocité au sein de décors soignés, qui évoquent des aquarelles ou des estampes. Cette superposition formelle harmonieuse fait écho à une combinaison narrative originale, celle qui fait se rejoindre un récit réaliste empreint d’une certaine dureté et un conte de fées, réécrit et retravaillé par un humour délicat et mélancolique.

Durée : 1h40

A propos de Sophie Yavari

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