Richard Linklater – "Before Midnight"

La trilogie Before Sunrise, Before Sunset, Before Midnight a un certain atout en plus de sa constante réussite : c’est en France l’une de rares occasions de voir un film de Richard Linklater sur les écrans de cinéma. Ou comment l’un des cinéastes américains contemporains les plus intéressants peine encore à intéresser la critique française et à fixer l’intérêt des distributeurs…
Richard Linklater est un paradoxe vis à vis de l’analyse critique, mais sans doute dans le sens où lui-même a du creuser un tant sois peu la question. La séquence de son incroyable Waking Life tournant autour de l’analyse filmique et citant Bazin tendrait d’ailleurs à démontrer que le réalisateur a longuement digéré bien des chapelles et des points de conflits… Pour finalement les dépasser ? Classicisme hollywoodien, underground et dimension théâtrale de la scène indé US, nouvelle vague, avant-garde… Richard Linklater a tout brassé, s’est aventuré dans toutes les économies pour bâtir une œuvre éclectique qui rend au cinéma dans le fond une certaine simplicité, voir propose une nouvelle simplicité dépassant des années de théorie et de classifications.
Du mythe de l’auteur et même de l’oeuvre, ou l’alternative de l’artisan, Richard Linklater semble se détourner vers un parcours atypique sur le plan stylistique, une forme de cinéma ouvert. Un « work in progress » qui s’avère toutefois constamment fasciné par les métamorphoses, et cette sensation d’écoulement constant dans l’univers qui pourtant ne débouche pas sur le drame et le fatalisme, plutôt sur un certain romantisme doux difficilement définissable, même quand il évolue dans un univers aussi dépressif que celui de Scanner Darkly
Suivre un couple tous les 9 ans n’a ainsi pas vraiment été un projet, mais plutôt une série de circonstances et d’occasions, et il en découle trois films très différents. Before Sunrise paraît se suffire à lui seul aujourd’hui comme avant tout la propriété d’un Linklater qui évoque les rêves et paris de jeunesse dans un sens du cristalin assez phénoménal, comme un magicien capable de capturer le temps en bouteille. Une bulle qui se relativise dans Before Sunset et son échelle à priori plus mineure à l’écran : 1h20 pour tout changer mais dans le fond un art désarmant de se jouer des choses sur une simple promenade… Le temps ici se contracte avec l’évolution des personnages, il joue contre eux, même s’il leur offre un possible « clinamen » façon Lucrèce à jouer, qui puisse faire vibrer le spectateur. Linklater offrait à partir de ce second film une grande part du scénario à ses deux acteurs, au passage il se délivrait aussi de tout pouvoir dans une expérience de partage à trois ici renouvelée…
Mais Before Midnight change encore la donne. Il serait trop facile de décrire seulement ce nouveau basculement avec les carte de l’amer et du pessimisme, d’autant que Linklater ne se dépareille pas de sa recherche de spontanéité. Mais dans un certain sens, on se demande jusqu’où cette dernière, et par la même la possibilité de rebondir, peut aller. Si les deux premiers films étaient fascinés dans le style et la construction par la continuité, ici Linklater s’appuie sur quatre à cinq grosses scènes qui fonctionnent presque comme des mondes indépendants. Et puis cette image un peu dure de soleil couchant, auquel il manque singulièrement un « Rayon vert » cette fois, comme pour rire de l’influence rohmérienne qu’on prête aux trois films.
La séquence d’ouverture très longue dans la voiture montre Céline et Jesse enfermés et sans grande liberté dans leurs déambulations, doublant sans regret des sites historiques grecs pour une villa bourgeoise tranquille de leurs amis, un peu narquois quand à la déception à venir de leurs petites filles dormant en plage arrière… Le temps va toujours de l’avant et la conversation aussi, mais pour les deux héros tout paraît cette fois comme parsemé de clôture, d’où peut-être également les frontières plus marquées de ces grosses scènes. Comme pour évoquer aussi le poids de vies qui se sont construites, ne sont plus seulement en devenir. A cette scène de bagnole se succédera à contrario celle du repas entre amis, moment où là le temps se trouve comme annihilé dans le partage. On a l’illusion que rien ne se joue ni ne se termine, et que de toute façon on est capable d’en rire dans l’absolue, l’ironie comme arme face aux expériences différentes et aux âges contrastés de chacun (anciens, jeunes).
La ballade si chère au cinéaste dans ses deux précédents épisodes n’existe ensuite plus que pour être rejouée dans une recherche de ce qui est passé. La marche est une brève parenthèse au milieu des ruines, mais au-delà de ça ce que montre le cinéaste surtout c’est que ce sont bien les corps des personnages qui ont changé avant tout, comme l’indique ce beau plan sur les jambes joliments potelées de Julie Delpy, observée par Hawke. Dans Waking Life, il y avait cette question de la régénérescence de nos cellules : nous nous renouvelons plusieurs fois physiquement dans nos vies… ici Linklater semble à la fois en dégager une légère tristesse mais y croire toujours paradoxalement, en ne stigmatisant pas la vieillesse ou l’échec, en ayant une forme d’humour très singulier, en y cherchant quelque chose de beau malgré tout.
Le couple disserte moins des questions existentielles qu’il ne se juge lui même en permanence, affronte ces narcissismes qui pourtant les unis. La scène de la chambre d’hôtel pourrait être sinistre et virer à l’affrontement à la Tenessee Williams, mais là encore Richard Linklater est capable de montrer un sens du vivant nuancé et surprenant, prenant Céline et Jesse dans ce qui serait à priori le pire de leur routine sans pour autant le stigmatiser, en amenant le public à ne pas trop savoir quel jugement porter là dessus… Le couple ne tient qu’à un fil dans ce qui vire légèrement à l’absurde. Le glamour est cassé mais il y a une tendresse sur ce regard et quelque chose de chaleureux : si on frôle subtilement le ridicule, ça n’est jamais grotesque ni mesquin.
Est-ce la peur de la fin ou la fin elle même ? Paradoxalement dans l’affrontement, le film est en permanence habité par la question des enfants, dans un cadre recomposé ou non, tout en les montrant peu à l’écran : juste l’occasion d’un adieu à l’aéroport, d’un coup de fil, ou quelques plans sur des jumelles dont on saura peu de choses. Il se pose finalement cette question de tout ce qu’on ne voit pas à chaque fois dans les 9 ans d’ellipse pour les personnages, les films étant de purs intermèdes pour relancer la machine invisible…
Du coup le final est peut-être ce qu’il y a de moins convaincant ici, semblant rejouer finalement tour à tour les fins des deux précédents films par l’amertume… En même temps ici l’absence de choix fait forcément un peu lâche, et une ligne de dialogue un peu trop appuyée (cette obsession du « continuum » pour le cinéaste) gâche un zest le plaisir. Reste que dans ce qui aurait pu être sur un mode programmatique l’enfer grec de la crise (de couple), Richard Linklater sait toujours aller chercher des émotions et des possibilités nouvelles.

Sortie le 26 juin 2013

A propos de Guillaume BRYON

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