Au bout de quelques minutes de film apparaît son titre, sur fond noir. En deux temps. On lit d’abord le seul mot « Légionnaire ». Puis, vient se glisser à sa gauche, comme manuscrit, un discret « Mon ». Par son hétérogénéité visuelle, il proclame la visée duelle du film. Certes, il s’agira de parler de la vie de légionnaire. Et c’est un sujet que l’on sait gré à Rachel Lang, naguère soldate, de porter à l’écran avec un grand souci de véracité. Mais il s’agira surtout de sonder un heurt extrêmement brutal entre appartenance collective et revendications intimes. Comment faire survivre un petit noyau familial face à la grande famille dévorante de la Légion Étrangère? Telle est la question centrale du deuxième long métrage de la réalisatrice.

Le récit s’attache à deux couples. Celui que forment Maxime ( Louis Garrel ) et Céline   ( Camille Cottin ) semble solide et équilibré. Maxime est lieutenant; Céline est avocate : sa vie ne se résume pas aux activités aussi collectives que lénifiantes du “club des épouses” (son mari sera chargé de lui reprocher son peu d’enthousiasme à leur égard!), ni à l’éducation d’un fils tout à la fois fasciné et chamboulé par les occupations paternelles. Celui que forment Vlad (Aleksandr Kuznetsov) et Nika (lumineuse Ina Marija Bartaité) est beaucoup plus fragile. Nika, que les premières images du film nous montrent débarquant en Corse avec son sac à dos, ne parle pas français, ne sait pas conduire. Son statut de concubine l’empêche d’être logée avec les autres femmes. Pour rompre sa solitude, elle commet l’erreur de fréquenter des civils autochtones ( elle aussi encourra des reproches pour ce pas de côté : les règles, pour implicites qu’elles soient, n’en sont pas moins lourdes). À mesure qu’elle s’intègre dans le collectif féminin et que Vlad se révèle un élément prometteur de la Légion, leur union se délite. Dans toutes les familles, conserver une harmonie que des mois d’absence mettent à mal est un combat de chaque instant. 

Pour restituer la rudesse des chocs encaissés, le film fait le choix de l’âpreté, et c’est sa plus belle qualité tout comme sa plus grande audace. L’alternance entre scènes masculines, sur le terrain, et scènes féminines, dans les logements, n’a rien d’un joli petit montage parallèle. Les coupes sont extrêmement sèches. Aucun artifice de montage visuel ou sonore ne vient créer de liant entre les deux univers. Quant aux retrouvailles, elles ne font guère dans l’effusion sentimentale. Le travail sur les couleurs procède aussi de cette rudesse de la juxtaposition. Les scènes maliennes sont presque monochromes. Y dominent les bleus et les ocres un peu lunaires, crus. La poussière envahit le paysage. On est loin de la sensualité du sable chaud qu’évoque la chanson populaire. Du côté des épouses, tout est plus lumineux, coloré. Plus lisse aussi, et filmé avec une caméra plus stable. Si tous ces éléments rendent les scènes féminines visuellement moins puissantes que les autres, ils creusent la distance entre deux mondes, qui semblent jamais ne pouvoir tout à fait se confondre tant ils sont d’essence différente. 

Le défaut de communication est au coeur de la narration. Lors d’une mission au Mali, les hommes ne se précipitent guère pour téléphoner à leurs épouses: il faut les y contraindre. Problème de communication encore entre civils et militaires lorsque Maxime se retrouve pris à partie lors d’un dîner. Ses amis bobos lui reprochent de se battre au Mali pour, sous couvert de bonnes intentions, préserver les intérêts économiques d’Areva. Il reste muet.

Un véritable échange se révèle également difficile à l’intérieur de chaque groupe. Dans la Légion, tout le monde ne parle pas français. Le premier conseil, pour le moins inattendu, que le lieutenant donne à ses ouailles, est celui de bien articuler. Les scènes de guerre à proprement parler ne montrent pas les assauts. L’ennemi y est invisible.    On y voit surtout le lieutenant littéralement suspendu à son talkie walkie, s’escrimant à se faire entendre ou tapant sur son ordinateur. 

La parole est plus fluide chez les femmes. Leur groupe semble paradoxalement plus soudé que celui des hommes, éparpillés sur le terrain par nécessité stratégique. Elles forment comme un chœur qui, en marge de l’action, commente ou propose un contrepoint. On peut regretter qu’elles soient parfois utilisées pour expliciter, de façon didactique, ce que l’image seule restituerait avec plus de subtilité et de puissance, mais ce groupe volubile fait plaisir à voir: n’est-elle pas plutôt là, la grande famille? Pour autant, ce gynécée est présenté sans mièvrerie. On s’y confie, parfois crûment, on s’y invective, on s’y  déteste. 

Le film sait intelligemment naviguer hors des clichés. Les scènes de guerre sont à ce titre les plus belles, les plus originales, les plus inattendues. Dépourvues de tout lyrisme comme de tout caractère épique, elles frappent par leur aspect quotidien. Le silence et la solitude y règnent en maîtres. Sont épargnés aux spectateurs les grands numéros sur la camaraderie militaire, l’héroïsme viril ou les deuils fracassants. La b.o, essentiellement composée de chants entonnés par les légionnaires, renonce résolument à tout grandiose souffle wagnérien. La tonalité dominante est aride, quasi documentaire. 

Les deux scènes musicales, comme chorégraphiées, qui encadrent le film, tranchent avec cette dureté. Elles ne sont pas sans évoquer l’éclat ambigu de Beau Travail de Claire Denis, qui, lui aussi, mettait en scène un groupe de légionnaires. Le mouvement des corps – en boîte de nuit ou lors d’une séance d’entraînement au combat rapproché – évoque dans un même élan la tendresse, la perte, la solitude. La tragique poésie de ces deux moments, soulignée par la chanson obsédante du groupe Odezenne, ne peut manquer de laisser sur les spectateurs une empreinte durable. 

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