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Copyright JBA Production Haddock

  D’Evita ou d’Eva Peron, le spectateur n’apprendra rien dans Eva ne dort pas de Pablo Agüero. Rien sur l’extravagante disparition du corps d’Eva Peron durant 25 ans, d’abord embaumé puis caché au Vatican avant d’être restitué à l’Argentine en 1976 et d’être enterré dans des profondeurs abyssales. Au tissu historique qui donnait matière à coudre une fiction hautement romanesque, le réalisateur argentin a préféré balayer les controverses de l’Histoire pour déambuler et suivre le corps d’Eva dans les souterrains moites, humides et caverneux des dictatures successives de l’Argentine, livrant une œuvre cinématographique totalement onirique et métaphorique de l’oppression et de la disparition flottant autour du corps d’Eva qui ne dort pas, mais vit, s’envole et résiste.

C’est avec une certaine virtuosité que l’on retrouve dans des partis pris esthétiques radicaux, un scénario construit sous forme d’un triptyque mythologique (l’embaumeur, le séquestreur et le militaire) et un montage au cordeau que Eva ne dort pas séduit, force le respect par l’ambition du propos. Pablo Agüero immerge volontairement le spectateur dans l’univers suffocant d’un film intégralement tourné en souterrain et dans la pénombre, pour l’extirper subitement dans le réel bruyant et « éblouissant » de l’Histoire réelle argentine grâce à ces intermezzo réguliers que constituent les nombreuses archives intercalées d’Evita haranguant la foule ou des militaires battant le pavé de Buenos Aires.

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Après une scène d’ouverture impressionnante où l’Amiral Massera (Gael Garcia Bernal) emboîté par un escadron de militaires fend littéralement l’écran, le tempo est donné : la voix off de l’Amiral, cette voix du dedans, raconte l’obsession récurrente de l’ennemi intérieur désormais incarné par Eva Peron morte et par extension par le péronisme et tous ses successeurs à venir. La mécanique morbide se met dès lors en place dans une trilogie où fascination, terreur et rédemption tournoient dans une danse macabre autour de ce corps d’abord amoureusement embaumé, puis bringuebalé tantôt dans un cercueil de verre tantôt dans une vulgaire malle de fortune, avant la séquestration du Général Aramburu par les péronistes. Ce dernier volet qui voit dialoguer militaires et militants d’extrême gauche clôture ainsi une œuvre si maîtrisée, réfléchie et conceptualisée par son réalisateur qu’elle ne laisse malheureusement que peu de place à l’imaginaire créatif ou interprétatif du spectateur, tout en offrant de belles fulgurances visuelles.

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Et c’est là une des faiblesses du film qui à trop vouloir embrasser son sujet (la mémoire d’un corps et des corps disparus) en atténue les éclats prometteurs par des choix de mise en scène trop souvent artificiels. Car si Pablo Agüero maîtrise de bout en bout son propos, la théâtralité du montage, le procédé poussif et récitatif de la voix off tout comme la figuration très anecdotique de Gael Garcia Bernal rendent le rouage quelque peu artificiel et le propos parfois abscons. Ce maniérisme confère ainsi à l’ensemble d’une œuvre pourtant prometteuse, une raideur et froideur dont il est bien difficile de s’extraire pour réfléchir avec elle, en dehors des souterrains du Général Massera et Videla. Et pourtant, dans son processus de glissement vers le symbolique et une forme d’irréalité de l’Histoire, le dispositif reste toujours fascinant, hypnotique, conduisant parfois Eva ne dort pas aux portes du fantastique. On se surprend alors à flotter telle une âme errante « avec » et « comme » Evita, figure de proue de la résistance à la mort, à la disparition et l’oubli, telles les folles de la Place de mai, ce qui est somme toute le propos et la véritable réussite de ce film.

A propos de Laura TUFFERY

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