Doit-on sauver Luc Besson ? On peut parfois avoir l’impression qu’au motif assez fallacieux d’une sorte de patriotisme cinématographique, les films de l’auteur du Grand Bleu, devraient faire l’objet d’une inexplicable indulgence, d’un soutien de principe. Il paraîtrait qu’ils contribuent à faire bouger les lignes et les normes au sein de la production hexagonale. On attend toujours le début d’une démonstration allant en ce sens. Quitte à s’abaisser au niveau de la réflexion évoquée, avouons que cette approche supportériste du 7ème art nous dépasse et posons une autre question : que reste-t-il intrinsèquement de français dans ces réalisations ? On serait tenté de répondre pas grand-chose. Passé cette mise au point, sur un plan factuel, constatons qu’après une décennie à accumuler les déceptions et les revers commerciaux (on abordera l’artistique plus tard) le réalisateur star, parvient – à la surprise générale – à signer le plus gros succès de sa carrière avec Lucy en 2014 (17ème annuel au box-office mondial). Largement aidé par la présence (cache misère) en tête d’affiche de Scarlett Johansson, sortant alors de deux de ses plus belles performances (Her et Under The Skin) et définitivement devenue populaire grâce à son rôle de Black Widow à travers les productions Marvel (Iron Man 2, Avengers, Captain America : le soldat de l’hiver), porté par un pitch fumeux attisant la curiosité, ce film d’action de SF casse la baraque et déjoue touts les pronostics. De quoi envisager de mettre en chantier le projet le plus onéreux jamais produit en France en adaptant la bande-dessinée de Christin et Mézières, Valérian et la cité des milles planètes, qui se solde à contrario, par un échec globalement cuisant, mettant sévèrement en péril Europa Corp, sa société de production et distribution créée une vingtaine d’années auparavant. Anna, son dix-huitième long-métrage, prend l’allure d’un quitte ou double, sur lequel celui qui, depuis plus de trente ans, s’impose comme un acteur incontournable du cinéma franchouillard joue, sinon sa survie, un précieux sursis. Soutenu par une distribution internationale collectionnant Helen Mirren, Luke Evans, Cillian Murphy et pour le rôle titre, Sasha Luss (mannequin Russe, brièvement aperçue dans Valérian), nous voici revenu entre la fin des années 80 et le début 90, plongés au cœur d’un récit d’espionnage se présentant avec quelques questions laissées en suspens. Qui est cette Anna ? Une simple vendeuse de poupées moscovite ? Un top model établi en France ? Une tueuse ? Un agent double ? Une redoutable joueuse d’échecs ?

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Attendait-on quelque chose d’Anna ? Non. A-t-on été surpris ? Non plus. Va-t-on alors s’amuser à tirer sur l’ambulance ? Pas nécessairement. On pourrait ménager nos efforts et détruire en quelques lignes un objet filmique qui n’a strictement aucune chance de réconcilier Luc Besson avec ses nombreux détracteurs. Construction scénaristique pseudo alambiquée à coups de rebondissements dont le désir d’imprévisibilité crée l’effet inverse, décors et situations aussi peu originales que répétitives, géopolitique fiction bêta et irréaliste (à pleurer de rire si l’on essaie de la prendre deux minutes au sérieux), alternance dans le dialogue entre citations qui se veulent prestigieuses afin de créer l’illusion d’intelligence (Dostoïevski, Tchekhov, Kasparov) et répliques bas de gamme (« I’m in KGB, baby ! ») pour feindre une coolitude définitivement ringarde, accents russes forcés et grotesques, imagerie beauf et racoleuse (le briquet en forme de grenade !), invraisemblances, incohérences et anachronismes en pagaille (une clé USB en 1990, sérieusement ? À moins qu’il ne s’agisse d’un clin d’œil adressé aux fans de Lucy)… En guise de best-of de la médiocrité Bessonienne, le film se donne donc aisément les moyens de ses ambitions. Rendons-lui toutefois un précieux mérite, celui de dissiper avec une certaine vigueur un malentendu qui traîne depuis trop longtemps : les supposées vertus féministes qui parcourent les œuvres de son auteur. L’héroïne est ici une marionnette, à la merci de fantasmes pas très évolués (top model, tueuse…) et d’images rétrogrades (victime en détresse dont le salut dépend essentiellement de la gent masculine), articulée autour du jeu monolithique de son interprète. Constamment objectivée à l’écran, malmenée, utilisée, manipulée, violée au gré des péripéties (tout cela bien sûr à dessein, espérant donner de la consistance à ses rêves d’émancipation et de liberté), le mythe de la femme forte souvent vanté se prend inévitablement un mur en se complaisant dans sa propre caricature. Histoire de tenter de noyer le poisson, le réalisateur a la naïveté (ou le cynisme) de se laisser aller à un ultime dialogue qui se voudrait militant et ouvertement féministe (sur un mode plus proche de la subtilité d’un Steven Seagal que celle de Simone de Beauvoir), tentative d’une balourdise sans nom, hypocrite en plus de faire preuve d’un opportunisme effarant, anéantie par un mot de la fin recollant par inadvertance (du moins on l’espère) avec la misogynie crasse et rance caractéristique du long-métrage.

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Un film peut-il en cacher un autre ? Par-delà son inintérêt quasi total, Anna se transforme paradoxalement en un intrigant objet d’étude, résumant entre les lignes l’impasse dans laquelle est désormais prisonnier son auteur. Au sein de cette vaine tentative consistant à répéter une formule initiée il y a près de trente ans avec Nikita (qui rappelons-le, lui ouvre, à l’époque, les portes du marché américain), depuis décliné ad nauseam, usée jusqu’à la moelle, entre ses réalisations et productions, apparaît derrière le calcul commercial, quelque chose de l’ordre du pathétique et du désespoir. L’action elle-même majoritairement située en 1990, renvoie, outre le contexte de guerre froide, à une période bénie pour le réalisateur, alors plus que jamais à la mode. Tandis que le temps est en art vecteur de prospérité, les tendances, elles, ont vocations à changer, le cinéma de Luc Besson fortement marqué par les années 80 tombe progressivement en désuétude, voire, n’ayons pas peur des mots, dans la ringardise pure et simple. Son Valérian, malgré ses moyens colossaux, paraît dépassé dès sa sortie par (au minimum) une décennie de blockbusters américains quand Lucy ressemble à une gigantesque blague (qui a visiblement amusé beaucoup de monde) et que Malavita nous propose une énième fois Robert De Niro dans un registre autoparodique déclinant, exercice dont on avait fait le tour dès les premiers Mafia Blues et Mon Beau-père et moi. Ce retour à ce qui constitue factuellement le temps fort de sa carrière témoignerait presque d’un geste inconscient en vue de retrouver une effervescence passée. Recrachant telle une obsession des motifs qu’il a déjà dupliqué un nombre incalculable de fois, il tente même lors d’une séquence de rejouer la fameux passage du restaurant de Nikita, tout en affublant son héroïne de la coiffure de Lucy/Scarlett Johansson, fusionnant ainsi ses deux personnages féminins les plus célèbres. L’intrigue de la scène en question est à peu près similaire à celle de son modèle : le protagoniste chargé d’exécuter un contrat se retrouve piégé, avec la nécessité de s’en sortir en vie, l’absence d’originalité censée être compensée par une surenchère et un étirement de la durée. S’il l’on peut brièvement constater sur la forme une sorte de petite efficacité (la même qui, autrefois, fait illusion) en raison d’une copie légèrement plus soignée que les dernières, la chorégraphie est parasitée par des idées de scénario dont la stupidité suffit à saborder le premier degré de la situation (combat à base d’assiettes nous renvoyant à celui à coups de brosse à dents ponctuant le final de Colombiana, écrit et produit en 2011). Courant après sa gloire d’antan pour sauver sa peau, Luc Besson injecte inconsciemment un début de supplément d’âme à un film par ailleurs complètement désincarné : c’est très insuffisant, mais on ne lui en demandait pas tant.

 

 

 

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A propos de Vincent Nicolet

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