Kleber Mendonça Filho – "Les Bruits de Recife"

Les Bruits de Recife, premier long-métrage de fiction du réalisateur brésilien Mendonça Filho est un film d’un genre d’autant plus rare qu’il semble les regrouper tous : de la comédie dramatique réaliste et sociale au thriller en passant par le film d’horreur, Les Bruits de Recife épouse la multiplicité de ses directions pour mieux aboutir à une étonnante unité. Il s’affranchit des règles en inventant audacieusement son propre mécanisme.  Le pouvoir et la puissance de la bande son pourrait sembler sans égal, ou bien faire partie des cent meilleures B.O. que le cinéma nous ait offertes. Enfin, les histoires parallèles que raconte le film, possèdent une profondeur et une force sociologiques qui ouvrent tout grand une toute petite porte (blindée), celle d’un quartier « mutant » de Recife, sur le Brésil, ce pays à taille de continent.
 
L’ouverture du film renferme plusieurs ressorts symboliques, dramatiques et sonores de son histoire à venir. Sans ne rien dévoiler d’autre que son intensité, ce qui est presque de l’ordre du Vaudou c’est la capacité de cette séquence singulière à précipiter d’emblée le spectateur dans un vertigineux mélange de sensations et d’appréhension, comme au tout début d’une capoeira ou d’un film d’horreur. La manquer, ne serait-ce que d’une seconde, empêche à coup sûr de saisir sa charge quasi expressionniste, sa montée tel un flash. Cut !
Comme souvent et même si c’est un détail, l’adaptation du titre original, ici O som ao redor, l’appauvrit de son sens initial. Dans le cas des Bruits de Recife, la « réduction de sens » se fait à partir du choix du mot Bruits, à la place (exacte) du mot Sons. Le film et surtout sa B.O. mettent en relief que ces deux mots n’ont pas la même portée individuelle, sociale, politique, etc. même si l’un est contenu dans l’autre. Si les sons de Recife se laissent en permanence traverser par des bruits urbains, de chantiers, du quotidien, de la télévision, des aboiements et tant d’autres, c’est pour produire une sorte de « sample », d’interpénétration avec les autres sons plus musicaux du film, tribaux, afro latino, rétro et mêmes fantastiques.
Les personnages du film ont en commun de vivre dans le même petit îlot d’un ancien quartier chic et mixte, au sud de Recife, en pleine mutation urbaine « foncière » dans tous les sens du mot. Le bord de mer se retrouve bouché par des centaines de tours phalliques, une immense forêt de béton faite pour accueillir une classe moyenne plutôt élevée. Ce petit quartier cerné face à la mer, avec sa principale rue d’où rayonne le film, est celui où vit KleberMendonça Filho. Et à l’intérieur, comme des poupées russes, plusieurs types d’habitats cohabitent concentriquement. De vieilles maisons à l’aspect délabré pourraient être détruites. L’endroit garde pourtant une grande partie de ses résidents dans des maisons pérennes et résidentielles, modernes ou de type hacienda pour « bobos » brésiliens. Et puis, quelques immeubles opulents face à la mer grignotent un peu plus l’espace. Cette urbanisation écrasante a sauvé un parc le long de la plage. Il paraît minuscule vu du toit terrasse d’une tour mais au moins, il y a vue sur la mer.
Les personnages se préoccupent tous de sécurité, individuelle d’abord et collective ensuite. Les rues peu animées ne semblent plus servir qu’aux voitures et aux amoureux qui y peignent des messages enflammés au pied de l’immeuble de leur élu(e). Cette exigence moderne, urbaine et péri urbaine : « être en sécurité », protégé, est exacerbée dans les grandes mégapoles brésiliennes. Recife n’est pas à la taille d’une Sao Paolo mais les peurs restent les mêmes, individualistes et obsessionnelles. Jamais un décor n’aura contenu autant de grilles, doubles le plus souvent, de cours fermées, de corridors grillagés, de garages protégés, d’entrées vitrées « digicodées », de portes blindées, de serrures, de clefs et surtout de systèmes de vidéosurveillance. Les Bruits de Recife offre une vision volontairement réaliste et effrayante où vivre ensemble, c’est à la fois se protéger et en même temps surveiller… C’est aussi produire des sons, le plus souvent du bruit, en étant dérangé par ceux du voisinage. Ce qui ressemble à une sorte de paranoïa collective est vécu et relayé par toutes les catégories sociales représentées. Du laveur de voitures au propriétaire de la moitié des projets immobiliers environnants, en passant par un syndic de gestion d’un immeuble ou un gardien.
Dans un système resté pyramidal, post et néo esclavagiste, ce souci sécuritaire est censé créer du lien, tel un tronc commun à tous. S’il est possible de retrouver un lecteur CD volé proprement (vitre intacte posée contre la voiture) et de le rendre à son propriétaire, personne ne saura jamais qui a rayé avec une clef l’arrière d’une voiture flambant neuve… Les rapports sociaux qu’ils soient familiaux, amicaux, de travail, de voisinage ont quelque chose de lisse, de spontané et de chaleureux, qui laisse en suspension une impression que « tout va bien », toujours. Ça passe, transpire de partout par l’esprit, le corps, la sensualité, la nonchalance, le sexe, les bisous, les massages, les sourires, la bienveillance, la curiosité, la politesse, etc. Ce n’est qu’une longue série d’apparences codifiées, pacificatrices de l’instant où demeure rentrée une grande âpreté, une haine parfois, qu’elles soient sociales et bien réelles ou venues de loin, d’en dessous, d’avant…
La violence de classe, résultant des origines géographiques, ethniques et des métissages de chacun est sans doute la plus inhibée de toutes, et en même temps la plus véhémente et implacable lorsqu’elle s’exprime. Alors que des « canyons sociaux » ont été franchis pour améliorer le sort des plus démunis, les rapports entre dominés et dominants demeurent quasi inchangés. Le maître, descendant d’une lignée de propriétaires d’une plantation et d’esclaves, garde ses prérogatives sur son employé(e), afro américain(e)… Sous les vernis de l’habitude, de l’insouciance, d’une vraie tendresse ou d’une simple attention, chacun reste à sa place, c’est-à-dire essaie d’empiéter sur celle de l’autre en jouant sur l’affect ou en se cachant. Le contraste entre la modernité d’un décor toujours plus froid, envahissant et les vieilles coutumes de classe bon-enfant, rajoute un sentiment anxiogène et presque malsain face aux scènes domestiques, pacifiques et tribales à la fois.
Ce que le réalisateur nomme « classes moyennes » dans ses interviews, comme contour de son film, est un monde en soi à l’échelle du Brésil. Dans les pays industrialisés, il faudrait pour les « transposer » y inclure des smicards et autres CSP+. Mais ce pays de plus de deux cents millions d’âmes se vit à l’ère d’un renouveau et de la modernité, qui doit le sortir de son état de pays émergeant. Il accueille bientôt la coupe du monde de football, véritable religion nationale parmi tant d’autres plus syncrétiques. Il donne à voir tel un miracle/mirage, toujours plus de richesses naturelles et autres. Aux effets dévastateurs pour les dernières ethnies indiennes et pour l’Amazonie…
Le film dans son aspect le plus réaliste opère comme une coupe de la société brésilienne. Il choisit de n’en montrer qu’une partie avec justesse et avec plus d’acuité. Pas de favela, pas de palais de milliardaire non plus. Mais plusieurs « couches » interdépendantes qui montent jusqu’au sommet d’un immeuble chic sur la plage, dans un gigantesque triplex (ou plus ?!) occupé par une personne âgée qui règne sur son quartier et son personnel, comme ses ancêtres et lui autrefois sur leur plantation.
Des chiens de garde aux gardes du corps, titres de deux des trois parties des Nuits de Recife, le spectateur est projeté loin de ses repères classiques. Toutes les ambigüités, l’étrangeté et la violence de ce Brésil en minuscule, viennent des forces souterraines qu’il tente de dissimuler sous le béton. Des Indiens premiers aux Esclaves enchainés, ils tambourinent et ils demandent des comptes…

 

A propos de Christophe Seguin

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