Cet été, l’actualité cinématographique est marquée par la sortie d’Amnesia de Barbet Schröder et de Lena de Jan Schomburg, deux films allemands qui abordent la question de la mémoire et de la construction identitaire. Alors que le film de Barbet Schröder revient sur l’héritage de l’Allemagne nazie et met en scène l’amnésie volontaire du personnage principal, Jan Schomburg dans Lena propose un récit à la fois plus intimiste et plus universel : celui d’une femme qui perd soudainement la mémoire, oubliant tout de sa propre histoire. On connaît le potentiel d’un tel sujet au cinéma, mais aussi les écueils qu’il recèle. Avec Lena, Jan Schomburg refuse le spectaculaire ou le pathos et, loin des recettes toutes faites, propose une intrigue sobre aux enjeux néanmoins complexes et profonds.

Lena, la quarantaine, universitaire charismatique, enseigne la théorie du genre. Brillante essayiste, figure de proue d’un certain milieu artistique de gauche, elle rappelle par certains aspects l’intellectuelle militante Susan Sontag. Lena est mariée à Thor, un architecte qui dirige le chantier des travaux de la cathédrale de Cologne. Un soir, elle perd connaissance et on l’amène aux urgences. Lorsqu’elle se réveille, Lena a perdu la mémoire, oubliant qui elle est et ne reconnaissant personne autour d’elle. De retour chez elle, elle va tenter de se réapproprier son passé et son identité, non sans interroger les choix ou les goûts de celle qu’elle était avant son accident. Cette étrangeté à elle-même et aux autres va lui faire emprunter des chemins inattendus, matérialisés entre autres par la rencontre avec un jeune journaliste séducteur et peu scrupuleux. Surtout, elle va susciter l’incompréhension et l’étonnement de ses proches, incapables de reconnaître « leur » Lena.

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@ PANDORA FILM OWEN GUMP

Lena n’est jamais là où on l’attend. Déjà, L’amour et rien d’autre épousait les soubresauts de son héroïne, comme un électrocardiogramme, plongeant au plus profond d’une dépression sans issue, et ménageait un très surprenant retour à la lumière, à l’apaisement. En suivant cette autre héroïne et ses réactions imprévisibles, Jan Schomburg confirme son amour déroutant de la rupture de ton. Si Lena commence comme un drame, il en abandonne vite les codes et les archétypes pour glisser vers un genre moins identifiable, comme si le cheminement de l’héroïne contaminait la forme du film. Les premières minutes du film ne laissent a priori aucun doute sur la tragédie qui s’annonce. Les couleurs sombres, qui se détachent sur la neige hivernale, et la position en surplomb de la caméra confèrent une véritable intensité dramatique à cette ouverture et semblent vouer le personnage à un destin funeste. Le générique va rompre brutalement avec cette atmosphère ténébreuse et glacée en déclinant une palette de couleurs acidulées et une musique pop : les images diffractées du visage de Lena renvoient à une esthétique psychédélique, à la manière d’un trip sous LSD. Sur un mode un peu grinçant mais jamais grave, la suite du film organise la confrontation de la société et de l’individu et invite à redéfinir les rapports amoureux à travers une succession de saynètes comiques. L’absence d’empathie de Lena, sa totale liberté vis-à-vis du qu’en dira-t-on et des convenances, conséquences de son amnésie, vont l’amener à jouer les trouble-fêtes, dévoilant involontairement les petits secrets de son entourage et créant des situations grotesques. A travers son personnage, grain de sable dans l’engrenage bien huilé des relations sociales, Jan Schomburg jette un regard amusé sur les prétentions de ce milieu dont l’intellectualité proclamée se voit concurrencée par les petites mesquineries du quotidien et qui devient vite le théâtre d’un mini vaudeville. L’ironie est encore plus efficace quand elle s’exerce aux dépens de l’héroïne, rattrapée par ses préjugés. Sa perte de mémoire occasionne en effet une mise à distance du personnage d’intellectuel, de l’écrivain radical qu’elle a pu être et la nouvelle Lena a bien du mal à comprendre son jargon et ses lubies passés. Dénuée de toute idée préconçue, l’amnésique démonte les biais et les failles de celle qui enseignait à ses étudiants à quel point notre identité est surdéterminée. On a alors plaisir à voir l’héroïne se mêler innocemment à une foule de fidèles pour assister à la guérison miraculeuse de malades dans une église fondamentaliste ou déambuler dans les rues de Cologne en manteau de fourrure, jogging et baskets – tenue improbable qu’aurait désavoué l’ancienne Lena.

Au-delà de cette oscillation constante entre drame et comédie, le film surprend aussi par le regard qu’il pose sur l’amnésie, voie d’accès vers la liberté. La perte de mémoire, hantise commune, devient pour l’héroïne une occasion de rebondir, de s’affranchir d’un passé ou d’une identité écrasante pour tout recommencer. Comme dans l’Amour et rien d’autre, Jan Schomburg apparaît comme le cinéaste de l’identité fracturée, déconstruite et reconstruite. L’effacement du passé et le refus de se conformer à ce qu’on attend d’elle constitue paradoxalement pour Lena un moyen de se libérer de ses habitudes et d’effectuer sa mue, à quarante ans passés. Dès lors, le constat de la perte laisse place au récit d’une renaissance.

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@ PANDORA FILM OWEN GUMP

Dans Lena, Jan Schomburg déplace les enjeux liés à la perte de la mémoire au cinéma. Le modèle de la quête subsiste mais celle-ci ne concerne plus tant la reconquête du passé que l’exploration du corps et des émotions. Une fois sortie de l’hôpital, le personnage principal va tenter de recoller les morceaux de son identité, comme on mènerait l’enquête. Pour Lena, la reconstruction passe aussi par l’expérimentation quotidienne : en fouillant dans ses journaux intimes, dans ses écrits plus théoriques, en regardant des photos d’elle-même ou en visionnant longuement des vidéos où elle apparaît, Lena cherche à coller à son image passée. Dans ce travail de reconstruction par imitation, Lena n’est pas loin de ressembler à une actrice médiocre qui mettrait au point son jeu. D’où l’impression par moments que l’actrice joue faux – impression vite démentie puisque c’est ici le jeu peu convaincant du personnage qui est en cause. C’est en cela peut-être que le film est le plus intéressant : Jan Schomburg exhorte en effet son spectateur à interroger l’authenticité des attitudes de son personnage et le convie à l’enquête. Il l’invite à relire un geste qu’on aurait interprété d’une certaine manière. Le réalisateur parie ainsi sur l’intelligence de son spectateur, constamment appelé à jouer un rôle d’enquêteur, à déchiffrer l’attitude du personnage principal. Le film invite ainsi son spectateur à questionner la nature d’une émotion et à se défier des apparences. C’est dans ce sens qu’on peut comprendre la répétition presque incantatoire du mot « fantasmagorie » dans la bouche de Lena, si l’on se rappelle que ce terme renvoie à l’art de faire voir des fantômes ou des figures par illusion d’optique. Enfin, Jan Schomburg n’a pas fait mystère de l’influence du cinéma muet dans l’expression et le jeu de son actrice, dont la performance est magistrale.

Ce dédoublement vertigineux et plus largement la question de la transparence est subtilement redoublée par l’architecture et la très belle photographie du film. Les surfaces en verre et les miroirs devant lesquels se trouve Lena, loin de signaler la transparence du personnage à lui-même, forment une frontière ténue mais infranchissable qui sépare la Lena d’autrefois de celle d’aujourd’hui. De même, la maison tout en verre qu’habitent Lena et son mari s’apparente à son retour de l’hôpital à une prison, déjouant ainsi l’impression de liberté procurée par l’ouverture sur l’extérieur.

Ainsi, le réalisateur de Lena réussit le pari de surprendre son spectateur et d’explorer les soubassements philosophiques de la question de la perte de mémoire, interrogeant toujours aussi finement la construction de l’identité et rendant en filigrane un bel hommage à l’art de l’acteur.

A propos de Sophie Yavari

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