Le titre, ironique certes, est-on ne peut plus juste, en accord avec un récit étouffant, circonscrit dans un environnement clos coupé du monde. Car il s’agit bien de cela, d’adultes sur qui pèsent de lourdes responsabilités, confinés dans des chambres “closes” où se joue l’avenir d’un pays, et par extension de tous les autres pays européens. Dans ces lieux presque sacrés, loin de tout univers médiatique, des politiciens théorisent, réfléchissent, échafaudent des plans, fondent des stratégies, comme des joueurs professionnels embarqués dans une course effrénée contre la montre. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un jeu mais d’une réalité sociale et politique ayant fait trembler tout un continent, et en particulier, la population grecque, directement concernée. Petit rappel des faits : en 2015, après 7 ans de crise ayant ruiné le pays, la Grèce est au bord du gouffre. Mais un espoir subsiste : les élections amènent un souffle, une reprise possible en ouvrant les portes à une gauche radicale et humaniste, équivalent grec de nos Insoumis, en plaçant à la tête du pays Alexis Trispas et surtout le ministre des finances Yanis Varoufakis dont le film s’avère l’adaptation homonyme de son roman. Une position partisane que Gavras assume avec courage dans Adults in the room, retour gagnant d’un cinéaste que l’on croyait perdu après quelques errances au royaume de la médiocrité, quand on songe à des ratages comme Le capital ou Le couperet. Il renoue avec ses plus grandes réussites, en l’occurrence Etat de siège, Missing et Music box.

Adults in the Room : Photo Alexandros Bourdoumis, Christos Loulis

Le film raconte comment Yanis Varoufakis, sorte de chevalier blanc à la rescousse de tout un peuple, va mener un combat drastique face à une commission européenne favorable à l’austérité pour sauver la face, quitte à appauvrir encore davantage une population plongée dans la misère. Cette logique politique, qui oublie la compassion et le moindre sens humain, donne lieu à un bras de fer inégal entre Yanis Varoufakis et tous les autres ministres européens. On croise les figures bien connues de Michel Sapin, Jean-Claude Dunker, Christine Lagarde, Angela Merkel et … Emmanuel Macron, dans une séquence où notre cher président n’est pas mis en valeur, petite pique bien sentie d’un artiste qui n’a rien perdue de sa virulence.

Cette épopée passionnante en plein Grexit relate les 5 mois et 9 jours où le Robin des bois grec tenta de sauver son peuple en présentant un programme permettant de sortir de la crise sans priver les gens de nourriture. A 86 ans, Costa-Gavras revient sur sa terre natale et signe sans doute son meilleur film depuis très longtemps, une tragédie grecque sur la destinée d’un pays en pleine déroute, retrouvant fugacement un espoir grâce à la gauche, avant les cruelles désillusions suivant le référendum du 5 juillet 2015. Sur le papier, Adults in the room ne parait pas très sexy. Qui a réellement envie d’assister à un film saturé d’informations sur l’économie, les relations diplomatiques entre les membres de l’Union européenne? Personne, je crois.

Adults in the Room : Photo Daan Schuurmans, Josiane Pinson

Pourtant, de réunion en réunion, réduisant les extérieurs au strict minimum fonctionnel, le film suit à la trace le parcours d’un homme qui prend l’allure d’une bataille pour la sauvegarde de la démocratie. Prenant la forme d’un thriller haletant, ce film dossier a l’intelligence de ne jamais perdre le spectateur en acceptant la redondance des situations. C’est cette redondance, cet effet de répétition qui nous accroche, nous captive, empêchant de devenir un pensum indigeste gavé de termes techniques. Le scénario est remarquablement construit, ne laissant rien au hasard, illustré par une mise en scène nerveuse, sans temps mort. Costa-Gavras utilise à merveille ses espaces clos, comme autant de lieux étouffants où les joutes verbales fusent, où les discours s’opposent entre utopistes et conservateurs, entre deux visions du monde qui ne peuvent que nous interpeller et nous inquiéter. En citoyen engagé et lucide, Gavras livre une œuvre dense et cruelle possédant l’efficacité des meilleurs films hollywoodiens sur le sujet, rappelant parfois le cinéma de Sidney Lumet.

Adults in the Room : Photo Christos Loulis

Une fois n’est pas coutume, il aborde un sujet de l’intérieur, lui qui n’a que très rarement évoqué les problématiques de son pays. Se pose alors un écueil dans sa vision partisane en épousant le point de vue du ministre des finances. En effet, des voix discordantes discréditent l’action menée par Yanis Varoufakis, en l’occurrence par une lettre ouverte adressée au cinéaste sur Mediapart par Zoe Konstantopoulou, ex-présidente du parlement grec, lui reprochant de n’avoir basé le film que sur le récit subjectif d’un seul homme sans tenir compte de tous les autres paramètres, aboutissant alors à des contre-vérités. Mais au fond ceci est une autre histoire, le courage du cinéaste s’avère plus universel, démontrant par les moyens du cinéma, les ravages du capitalisme dans nos sociétés où nous ne sommes que de pauvres pantins subissant une politique archaïque et conservatrice tout entière régie par la loi du profit.

Malgré quelques réserves, notamment lorsque le cinéaste s’essaie maladroitement à l’onirisme -lourdeur métaphorique d’un épilogue inutile-, Adults in the room se révèle un excellent thriller politique, porté par un acteur exceptionnel, le méconnu Cristos Loulis, aperçu dans quelques productions locales et magnifiquement éclairé par le chef opérateur Yórgos Arvanítis, connu pour son travail sur les films de Théo Angelopoulos.

Lire dans le dossier “Le cinéma en question” la réponse de Costa-Gavras et Michèle Ray Gavras à la question “Voyez-vous une évolution de votre métier depuis que vous êtes réalisateur ?”

 

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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