Claire Denis – "Les Salauds"

Accueilli avec ambivalence à Cannes, Les Salauds met mal à l’aise autant qu’il se détourne presque frénétiquement de la plupart des apparats du polar, et des clichés du film de vengeance auprès desquels il va pourtant puiser bases et ressorts.

 
Durant la séance des Salauds, c’est une sensation de requiem qui règne : non pas seulement en raison de la gravité des thèmes convoqués, mais aussi parce que Claire Denis (parfois donnée récemment comme étant un peu au bout dans son esthétique) semble étrangement nous compiler son cinéma sous le prétexte de ce pitch de polar vu et revu. Cela passe notamment par un défilé presque méthodique de la plupart de ses acteurs fidèles en second rôle : Alex Descas, Michel Subor, Grégoire Colin, Florence Loiret-Caille… Sans oublier que Lindon même fut la tête d’affiche de Vendredi Soir, dont il rejoue presque avec le personnage de Chiara Mastroianni une contre-variation dans la partition amoureuse.
 
Mais surtout il y a ces images en forme de blocs presques solides, qui semblent épuiser jusqu’à la moelle le sensualisme de la réalisatrice de Nénette et Boni, à l’instar de cette longue pluie ocre en ouverture, qui envahissait déjà au niveau sonore les logos de production.. puis s’en suit cette quasi icône, une jeune fille déambulant nue dans les rues nocturnes, comme le fantôme inatteignable d’une série d’horreur subies. Image risquée mais globalement la réalisatrice s’en tire… Pus tard l’étrange continuera de passer dans ces plans de chaussures étalées d’une entreprise en faillite, ces appartements haussmaniens où l’on se terre comme dans des grotte, ou encore le lieu des exactions même, particulièrement abstrait. Toutes ces images sont offertes brutalement au spectateurs, qui découvre lambeaux après lambeaux en fin de compte.
 
Il y a un peu de requiem enfin dans ce détour encore une fois par la fascination palpable (autobiographique visiblement) pour le post-colonial, que Lindon porte finalement encore bien dans ce personnage de marin d’un autre temps, qui en se coupant de son monde le paye par un monstrueux retour, submergé à tous degrés par ce qui est aussi les conséquences de sa fuite… Les siens ici quand ils sont quittés ne sont jamais retrouvés. C’est l’une des grandes cruauté du film.
 
La réalisatrice laisse peu de place à l’émotion même, mais semble pousser plus fort que jamais le desespoir et l’impasse comme expérience à faire partager: elle piège son héros implacablement malgré tout son appareillage intial (unififorme, Alfa Roméo clinquante, grand appartement de planque). Claire Denis joue moins de la révélation et du vertige que d’un processus sans issue où le mal a des figures aussi violentes et brutales que dérisoires et invisibles. En ne choississant pas comme on pouvait d’abord le croire le seul point de vue de Lindon, elle ne fait pas mieux par ailleurs que de nous laisser finalement dans un vide assez abyssal, notamment pour le spectactle de sa dernière séquence… Le film reprend à rebrousse poils tous les Dahlia Noir et autres Get Carter, partageant pourtant à priori une victimologie du même ordre. Mais on sort des clichés de l’obsession et de la tragédie de la vengeance, pour des mécanismes épurés, évidés, qui s’avèrent bien plus violents concrètement.
 
Les dernières images, clip granuleux esthétisé sur la musique des Tindersticks, interroge par ailleurs véritablement le spectateur sur la nature de ce qui est filmé et de ce qu’on l’invite à ressentir (le visage de Lola Créton y sera resté aussi peu expressif du début à la fin sur le drame de son personnage) : qu’est-ce qui amène d’ailleur ce montage, cette mise en scène des images à l’écran ? On ne se souvient que d’une caméra au plafond dans la visite du « lieu de tournage » mais finalement c’est un snuff movie qui se déroule, presque autonome. La texture de l’image travaillée par Agnès Godard et la musique finissent par tout submerger en laissant le spectateur faire le point seul sur ses émotions et sur le tabou représenté. Mais jamais Claire Denis ne jubile de son dispositif comme un Haneke, on arrive plutôt à un point final totalement lessivé…
 
Jamais un seul moment confortable, et parfois même agaçant pour le spectateur dans son installation étouffante, ou de par quelques scènes un peu artificielles (l’accident de voiture où la réalisatrice cherche à retrouver ses effets de transe de naguère), Les Salauds fascine pourtant tant il s’en va frapper à la porte de l’abject sans chercher à savoir s’il pourrait y avoir un retour. Claire Denis dans ses dires en interview semble avoir choisie de traiter son sujet la tête dans le guidon. Il en résulte un film qui parait toujours entier, ne se retournant jamais sur la nature de sa narration, ni peut-être sur ses manqués.: c’est un implacable vu d’abord comme sensation qui nous brutalise d’autant plus.

A propos de Guillaume BRYON

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