Les premières images nocturnes instaurent d’emblée une atmosphère étrange, à la lisière du fantastique. Une barque accoste sur le rivage, filmée en caméra subjective. L’absence de musique laisse vibrer  un environnement sonore magnifiquement mis en valeur: le bruit de l’eau se mêle aux chants, si l’on peut dire, des insectes et animaux créant une ambiance à la fois inquiétante et familière. Ce dispositif auditif, fruit d’un travail mixant une multitude de sources sonores, va imprégner tout du long, Los Silencios, fable envoûtante et singulière, plus contemplative que réellement silencieuse.

Dans ce climat, en pleine nuit, Amparo, et ses deux enfants, Nuria, 12 ans, et Fabio, 9 ans, débarquent sur une île, Fantasia (un nom prédestiné), située au cœur de l’Amazonie. Fuyant le régime colombien en pleine guerre civile, elle se réfugie chez sa tante, totalement démunie, son mari étant porté disparue, probablement décédé avec un de ses fils. Dès son arrivée, dans cette contrée marquée par la pauvreté, mais apaisante, loin de la fureur et de la violence des balles, elle tente de s’intégrer.  Elle se démène comme elle peut pour offrir à ses enfants un minimum de sécurité.

Los Silencios : Photo

Copyright Pyramide Distribution

Le second long métrage de la jeune réalisatrice Beatriz Seigner affiche une très grande maturité dans la manière d’introduire son récit, avec une douceur tranchant avec la gravité du sujet. Elle ne cherche pas l’adhésion immédiate du spectateur avec un style coup de poing, hérité d’une forme de néo-réalisme de pacotille. Au contraire, elle prend son temps, impose un rythme assez lent, trop sans doute, privilégiant les longs plans larges et fixes baignant dans une lumière splendide, essayant alors d’étoffer un fond par la seule puissance des images. Pas de caméra à l’épaule, ni de gros plans sur les visages, mais des cadrages soigneusement élaborés cherchant davantage à cerner une vérité, à capter une authenticité topographique en filmant les lieux avant de dévoiler la véritable nature d’un film qui emprunte au départ la voie d’un drame social crédible.

Beatriz Seigner décrit avec beaucoup de justesse le quotidien de ces expatriés, plus précisément de ces déplacés, devant se confronter aux difficultés administratives: les inscriptions à l’école et à la cantine, la déclaration de la disparition du mari afin de toucher une compensation financière, la recherche du travail, la demande du statut de réfugiés. Sans effet mélodramatique, ni insistance, la réalisatrice observe minutieusement cette famille, se démenant pour survivre, en adoptant le plus souvent le point de vue de la jeune fille, Nuria, personnage mutique et attachant. Le film privilégie dans un premier temps un regard pédagogique distancié sur la situation précaire des conditions de vie difficile sur l’île, pour s’orienter ensuite vers le conte allégorique introduisant un élément surnaturel: l’apparition du père. Los silencios n’entretient aucun doute, basculant délibérément du côté du film de fantômes. Cette intrusion bienveillante du fantastique s’intègre le plus naturellement du monde à son approche réaliste. La combinaison entre l’élément irrationnel et le contexte social distingue le film du tout venant de la vague de productions provenant d’Amérique du sud. Les morts s’invitent et se confondent au milieu des vivants, reprennent leur place d’origine. Ils ne sont pas effrayants, ils incarnent juste l’image forte et poétique de citoyens qui devraient être présents aux côtés de leurs proches si la Colombie n’était pas ravagée par la guerre civile.

Los Silencios : Photo

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Cette dimension politique, parabole habile sur un possible pardon, est filmée avec le regard apaisé d’une artiste qui aborde le cinéma à la manière d’un peintre, sachant redonner de la dignité et de la splendeur à un décor sordide et surtout à des silhouettes anonymes victime d’une guerre qui les dépasse.

Porté par de remarquables comédiens, professionnels ou non, Los silencios s’avère une œuvre ambitieuse et atypique qui, derrière sa chronique sociale inspirée, dérive vers des contrées plus troubles, imprégnée par le réalisme magique cher à la littérature sud-américaine, mais aussi, plus éloigné géographiquement, par le cinéma fantomatique d’Apichatpong  Weerasethakul ou du Kiyoshi Kurosawa de Vers l’autre rive. Avec cette sensibilité commune de filmer les morts, comme des êtres de chair et de sang, redonnant espoir à l’humanité.

(France/ Brésil / Colombie -2018)  de Beatriz Seigner avec  Maleyda Soto, Doña Albina, Yerson Castellanos Enrique Díaz

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