Basil Da Cunha – "Après la Nuit (Até Ver La Luz)"

Sortie le 23 avril 2014

Le titre du français du premier long métrage du jeune réalisateur suisse/portugais, Basil Da Cunha, renvoie au film noir, alors que le titre original – qui signifie littéralement jusqu’à la lumière – souligne davantage, la dimension subtilement fantastique du récit (ensorcellement, superstitions et prières). Toujours est-il que le film – une belle découverte – fait se rencontrer ces univers en les mêlant dans le quotidien de “Sombra” (l’ombre), un dealer qui retourne dans son quartier, une favela portugaise, après un séjour en prison. La fiction – immergée dans les ruelles, les fêtes et les musiques – allie qualité documentaire et film d’atmosphère (plus que de genre) malgré une narration ponctuée de figures, et de scènes attendues. “Après la nuit” est moins un hybride fiction-documentaire, fatalement composite, qu’un fondu, où le scénario sert d’argument prétexte à la déambulation, afin de saisir les communautés du quartier (créole notamment) et quelques individus singuliers.

“Après la nuit” ne se distingue pas à priori par son originalité scénaristique, car le film reprend en tout point l’itinéraire inflexible du film noir avec sa figure d’antihéros un peu marginal. “Sombra” est un jeune noir rasta qui détonne dans le milieu très animé, et pourtant peu conformiste, de son quartier. C’est un individualiste, dont le mutisme, et l’indolence un peu morne, passent pour de l’irrévérence. Le chef du gang local, Olos, à qui il doit de l’argent, le prend en grippe. Lorsqu’un paquet de drogue est subtilisé après une fête, Sombra est de suite mis en accusation. Pour effacer son ardoise et prouver sa loyauté, il va devoir participer à un coup qui va mal tourner. Le personnage, explicitement nommé “Ombre”, a de plus une vive hantise du jour – il ne sort que la nuit et reste calfeutré chez lui, vivant à la lueur d’une lampe à pétrole archaïque, avec un iguane en guise de compagnon. Sa seule société consiste en une tante excentrique et un ami vagabond qui prophétise dans le vague. S’ajoutent quelques rencontres fortuites plus les visites impromptues d’une petite fille du voisinage. Si l’on met de côté son exotisme et le folklore des superstitions populaires, Sombra est une déclinaison à peine voilée du “Samouraï” de Melville, un archétype du solitaire au destin mal engagé.  

Basil Da Cunha se démarque sensiblement de la référence par la nature contemplative de son personnage (il agit et s’anime rarement, souvent avec peu d’efficacité) et par l’égalité de ton qui traverse le film – malgré quelques règlements de compte inévitables. Le gang est présenté davantage comme une communauté, fraternelle, immature, et presque familiale, d’enfants orphelins. Ensuite, c’est moins l’itinéraire de Sombra qui va compter, son chemin fatidique de l’ombre jusqu’à cette lumière qu’il craint tant, que son errance, ses points de chutes, de croisements. Sombra est le vecteur de la caméra : il s’immisce dans les appartements, à la table bancale de sans domiciles ou fait une danse de bravade, coupe-coupe en main, devant un accordéoniste aveugle et le percussionniste de fortune qui l’accompagne. D’une certaine manière, Da Cunha fait un travail sur le genre qui rappelle par exemple, celui que Claire Denis a réalisé avec “S’en fout la mort” : sans rigidité et tout en absorption des réalités rencontrées.

“Après la nuit” peut paraître simpliste avec son symbolisme appuyé, ou un peu éculé dans sa trame narrative, pourtant, malgré les clichés, le film est une séduisante variation, retenue et paradoxalement douce, toute en dilution et en étalement. Da Cunha développe une attention particulière aux visages, aux rituels et aux lieux, sans presser la narration, en laissant s’écouler placidement le temps. Le compte à rebours qui ouvre le film, celui de la dette que Sombra devra rembourser le lendemain à Olos, se voit immédiatement suspendu par l’effacement des alternances diurnes. Les jours n’existent plus pour Sombra, qui est une créature mystérieuse et un peu possédée. Da Cunha fabrique une nuit distendue. L’espace quotidien y devient fantastique, c’est une suite de murs et de toits arpentés, un terrain sinueux fait de rencontres et d’accidents. Sombra n’aura pour seule activité réelle, que de se perdre d’une nuit à l’autre, en creusant chaque recoin d’ombre comme un chat errant. C’est cette fascination sans but, attentive aux ruines, aux passages, aux sons, qui produit un récit en soi, aussi prenant, si ce n’est plus, que son double policier, volontairement désamorcé.

 

A propos de William LURSON

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