Audrey Diwan – « L’Événement »

Le Lion d’or vénitien de l’année est effectivement un film très, très spécial. Entreprendre d’adapter un livre est bien souvent un projet glissant qui aboutit à des films lourds et/ou pauvres, malhabiles dans leur maniement des lieux communs du genre (la recours à une narration en voix off, par exemple) qui deviennent dans bien des cas non plus de commodes outils, mais d’impardonnables écueils. Le cas de L’Événement d’Audrey Diwan – écrivaine, journaliste, scénariste et depuis peu également réalisatrice – est donc un hapax, car il propose une version filmique et de l’ouvrage autobiographique du même nom d’Annie Ernaux, et de l’expérience personnelle (antérieure au livre de 37 ans) que l’auteure y relatait qui transcende la simple (voire simpliste) notion d’adaptation et devient une oeuvre à part entière, très digne et puissante, justement grâce à l’intelligence et la sensibilité du dialogue qu’il tisse avec ces « deux » références. Ernaux elle-même, qui a accompagné la fabrication du film en étant bien attentive à lui laisser son autonomie, accordant pleinement sa confiance à Diwan et à ses instincts de cinéaste, a sanctionné son travail de cette épithète intensément éloquente derrière ses petits airs sobres : « juste ».

Rectangle Productions

La justesse du film tient en partie au fait que L’Événement maintient finement (sans voix off !), tout du long, le rapport entre les faits et le récit des faits, ici par l’écriture. L’idée de consigner les choses sur le papier, discrètement récurrente dans le film, renvoie à la plume d’Ernaux reparcourant elle-même, des années après, son expérience en tous points bouleversante (« totale », pour reprendre son mot), et ne nous laisse jamais oublier que l’écriture est l’instrument de ce qui n’existe pas au moment des faits : la parole.

En effet, en 1963 (donc douze ans avant la Loi Veil), quand Anne (qui trouve en Anamaria Vartolomei une incarnation idéale), aspirante-écrivaine issue d’un milieu modeste qui est la première (fille) de sa famille à accéder à des études universitaires, tombe enceinte tout banalement, par simple manque de chance (comme le suggère quelqu’un plus tard dans le film), l’avortement est interdit et puni. La gageure, pour Diwan, était donc de raconter ce qui ne peut être dit (le mot lui-même n’est d’ailleurs jamais prononcé), et elle y parvient en nous faisant même assister, pendant tout le film, tandis qu’on accompagne le pénible parcours d’Anne, à cette impossibilité de dire qui fait de l’ensemble une expérience non seulement douloureuse, mais désespérante et incroyablement solitaire.

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À partir du moment où sonne le glas de ce qu’une expression toute faite appelle souvent « heureux événement », dans le cabinet de son médecin de famille, Anne est comme coupée de sa propre vie. Elle semble non seulement se trouver scindée en deux entre son esprit de prometteuse étudiante d’un côté, de l’autre son corps qui formule la double menace d’un rappel lapidaire à sa condition de prolétaire et à celle de femme (comme si ce « retour » était inéluctable, et dans ce sens, l’idée de « passer pour » et de « donner le change » discrètement présente dans le film a aussi des connotations éminemment sociales), mais surtout, elle se met à habiter deux niveaux de réalité : celle d’avant, celle des autres, où elle doit faire comme si de rien n’était, et le réel réel, celui de l’urgence qu’elle affronte seule (et qui ne cesse de se rappeler opiniâtrement à elle sous forme de nausées, fringales, etc.). De fait, collée à la nuque d’Anne, à son souffle, la caméra nous embarque dans un parcours comme halluciné, qui continue et continue, inexorable – l’impression que le temps avance sans la laisser respirer, régulier, implacable, est d’ailleurs bien rendue par les cartons égrenant les semaines qui s’additionnent, qui n’interviennent pas comme des têtes de chapitres annonçant la scène suivante mais surviennent au fur et à mesure, dans le déroulement des choses. On a l’impression de déambuler avec elle dans un réel qui se dérobe, et chaque étape de son épreuve a quelque chose de vaguement irréel.

Cet effet pénétrant d’étrange détachement du réel que partage le spectateur puisqu’il est dans le secret (de même qu’il partage l’angoisse du temps qui passe et la frustration du mur auquel elle se heurte encore et encore) est presque amplifié, par contraste, par la banalité des réactions auxquelles notre héroïne est confrontée jusqu’à « l’Événement ». Au cours de son cheminement (scandé de rapides retours chez les gentils parents qu’elle ne veut pas décevoir), elle croise un médecin qui « comprend » mais ne se pose même pas la question de l’assister, un autre, glacial, qui s’avère activement inflexible, un autre encore qu’on ne verra pas, mais dont le geste de sollicitude, discret mais capital, fait honneur au serment qu’il a prêté. Un ami lui fait d’abord une proposition presque cynique (« on ne risque rien, tu es déjà enceinte ») puis qui se repent tout à fait gracieusement. Anne fait aussi de la « sororité » une expérience mitigée, car les réactions féminines sont loin d’aller toujours dans le sens qu’on espèrerait (c’est même de la bouche d’autres filles que l’accusation de se comporter comme une « salope » sort le plus facilement, ce qui en dit long sur l’intériorisation des rôles et injonctions imposés par des siècles de patriarcat).

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Toute cette gamme nuancée, jamais caricaturale, de réactions (quoiqu’elles tendent toutes à aller dans le même sens, contraire à celui dans lequel Anne est engagée) sont présentées presque factuellement, du moins sans habillage psychologique, et surtout sans jugement. Elles ont quelque chose d’ordinaire, ou plutôt de mesuré, de prudent, qui se reflète d’ailleurs dans la mise en scène : tant dans la sobriété de la reconstitution historique proposée que dans la direction d’acteurs (au-delà de Vartolomei, absolument impeccable, on apprécie la présence sporadique mais inébranlable de Sandrine Bonnaire dans le rôle bienveillant de la mère, celle, à la fois faillible et fiable de Kacey Mottet-Klein en camarade d’études d’Anne, et celle, totalement charismatique, d’Anna Mouglalis en faiseuse d’anges aguerrie à la voix grave et chaude). L’impression est, partant, d’être immergé dans la normalité de cette époque, dans ce qui est alors considéré comme légitime ou pas, et c’est en cela que Diwan, sans effets de manches, avec une pondération qui participe du propos, réussit à traduire le plus intelligemment l’ouvrage d’Ernaux : elle arrive à recréer sans le texte, avec les instruments du cinéma, les attitudes que l’écrivaine commentait et analysait, et en permettant au spectateur de les observer selon la même perspective, elle le laisse restituer seul la réflexion qu’elles appellent.

Ce qui nous est donné à voir ici, c’est ce que signifie l’interdiction de l’avortement par la loi. La perception morale de l’acte en lui-même n’est pas en question ; le film explore avant tout la crainte qu’inspire la sanction, la manière dont la loi conditionne la perception de l’acte, et non l’inverse. Alors qu’aujourd’hui, le droit à l’avortement si difficilement conquis est remis en question voire aboli dans plusieurs pays, L’Événement n’est pas efficace parce qu’il est ouvertement militant : il l’est parce qu’il recrée très précisément la « situation de fait existante » que Simone Veil a décrit en 1974 dans son discours devant l’Assemblée nationale, opposant le fait à la loi. En 1963, le premier réflexe d’une jeune femme comme Anne, dans cette situation, est d’aller chercher une réponse à la bibliothèque parce que le monde ne lui en donne pas d’autre, et son dernier recours est, dans la solitude la plus totale, de mettre sa vie en jeu pour sauver celle, pleine et entière, qu’elle ne renoncera pas à avoir. Et cette réalité incontournable, celle du désespoir, du stigmate, des épingles à tricoter, des hémorragies souvent fatales, le beau film d’Audrey Diwan nous la met bel et bien sous les yeux sans jamais trop en faire, dignement.

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A propos de Bénédicte Prot

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