« Age of rage », m.e.s. Ivo Van Hove

La Guerre de Troie aura bien lieu.

Avec Age of rage, le metteur en scène flamand Ivo Van Hove revisite la malédiction des Atrides et poursuit, en l’augmentant, sa recherche performative autour de la tragédie grecque initiée en 2019 avec Electre /Oreste. Et ce ne sont pas moins de 7 textes (Iphigénie à AulisLes TroyennesHécubeElectreOreste d’Euripide et Agamemnon d’Eschyle) qui s’enchainent sans perte de vitesse sur 3h45 de temps, sans être pour autant indigestes. Le secret de la réussite : un souci du détail et de la dramaturgie au service de la narration et un accompagnement constant du spectateur. Un constat tarte à la crème qui pourtant traduit parfaitement l’école Van Hove de ces dix dernières années.

©Jan Versweyveld

Après une rapide « mise en bouche » durant laquelle est rappelée la terrible malédiction lancée par Thyeste à son frère Atrée après que ce dernier lui ait servi ses enfants pour repas, la pièce démarre véritablement avec le sacrifice d’Iphigénie, premier d’une longue série, celle corrompue par le sang des Atrides.

La longue liste des sacrifiées…

Alors que la guerre de Troie se prépare, Agamemnon fils d’Atrée, se voit désigné commandant de l’armée achéenne. À la tête d’une flotte comptant plus de cent vaisseaux, il doit mener l’armée grecque à la victoire. Tout ne se passe pas comme prévu, puisque le devin Calachas révèle au stratège qu’il doit sacrifier sa fille Iphigénie à la déesse Artémis au risque de mettre en péril l’issue du conflit à venir.

Convaincu par son frère Ménélas, Agamemnon ment à Iphigénie, prétextant un mariage avec Achille pour la persuader de rejoindre le port d’Aulis dans lequel doit être scellée sa destinée tragique.

À partir de là et tirant le fil de la lignée maudites des Atrides, Ivo Van Hove se focalise sur l’aspect sacrificiel de l’épopée grecque mille fois mise en scène. S’en suivent une longue série d’infanticides, matricides, parricides (Polyxène, Polydore, Cassandre…) qui serviront de motif répété jusqu’à plus soif, à la première moitié du spectacle et que poursuit dans la seconde, la terrible malédiction d’Atrée incarnée par les adelphes Electre & Oreste.

Se faisant, Ivo Van Hove assoit sa proposition sur la pile ensanglantée des cadavres sacrifiés, démontrant que toute haine, quelle qu’elle soit, n’est jamais que la conséquence d’une longue chaine de causes ayant toute pour origine une même soif de pouvoir et de reconnaissance.

©Jan Versweyveld

… sur l’autel de l’inhumanité.

Comme bien souvent chez Ivo Van Hove, la mise en scène excelle dans une grandiloquence littérale quasi-pompière et une inventivité plus subtile qui transpirent tout au long du périple parmi les (nombreux) Atrides. Pas de panique : le metteur en scène aura pris soin, chemin faisant, de tenir le spectateur par la main en accompagnant le déroulé d’une ponctuation généalogique bienvenue.

Les tableaux s’enchainent ainsi, chacun déployant de manière cohérente à qui une couleur / un élément particulier (le bleu / l’eau pour Iphigénie et le port d’Aulis, l’orange / le feu pour le duo Hécube / Cassandre et les visions embrasées de cette dernière…) ou bien encore une texture précise (la boue pour la seconde moitié dédié à Electre /Oreste et la porcherie, réminiscence de la scénographie de 2019).

De la même façon, les polices gothiques iconiques soulignent l’utilisation du hard-rock germaniques en fil conducteur de la pièce, les robes à sequin très eighties répondent aux tenues hippies flower-power de l’Apollon invité en deus ex-machina à la fin de la pièce.

Ivo Van Hove évite bien heureusement la paraphrase en convoquant des éléments plus pointus que le spectateur pourra ou non remarquer.

Ainsi, à chaque fois qu’un dieu sera invoqué, l’écran en fond de scène tressaillira et le nom de la divinité appelée s’y inscrira de manière plus ou moins fugace. Chez Ivo Van Hove, les dieux sont électriques et s’expriment, si ce n’est sur scène, dans les nappes des guitares saturées, les grésillements sonores et les écrans cathodiques rendus épileptiques par une humanité en quête de sens. Zeus est une puissance impalpable qui tout investit là où les hommes et les femmes se vautrent dans la boue, la terre pour les morts et le sang pour engrais. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si c’est dans le corps même des danseurs que s’impriment la transe (chorégraphiée par Wim Vandekeybus) : à l’humanité le corps, aux dieux les éclairs et l’éther.

De sang, il en est encore question dans les litres versés depuis le plafond ou, plus subtilement, dans les cuves bouillonnant en fond de scène, menaçantes. Ces dernières constitueront la réserve dans laquelle les comédiennes et comédiens viendront marquer leur corps de la salissure indélébile des meurtres. La souillure du sang inocule un virus qui s’attrape au contact.

Mais à trop vouloir en faire, le metteur en scène étouffe parfois le spectateur sous les propositions scénographiques et les artifices. De même, faire entrer de force 7 textes sur un espace scénique contraint, émaille le fond au profit d’une forme parfois trop présente et éprouvante. Faire théâtre nécessite une épure qu’Ivo Van Hove ne concède jamais ici. On l’a connu plus subtil.

©Jan Versweyveld.

Un monde radicalisé.

Ivo Van Hove ne concède pas le fond à la forme, encore faut-il aller le chercher. Si Agamemnon accepte de sacrifier sa fille à une déesse, c’est pour assurer la victoire grecque. Si Polydore et Polyxène sont sacrifiés, ils le sont sans émotions aucunes au nom de la guerre. Si Oreste tue sa mère, ce n’est que par vengeance. Iphigénie et Cassandre le diront :  rien ne sert de fuir le sacrifice, il reste à l’accepter. Tous ont en commun un même aveuglement au nom qui de la religion, qui de l’héritage du sang. Age of Rage est ainsi et avant tout une histoire de radicalisation. Déshumanisés, et en quête de pouvoir, les hommes et les femmes se font monstres sous le regard impassibles des dieux.

De sang, de cris, de boue, l’humanité chez Ivo Van Hove s’expose dans ce qu’elle a de plus vil. Une belle proposition à la forme parfois bien trop prégnante pour en saisir le fond, pourtant passionnant.

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A propos de Alban Orsini

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