Pete Walker – “Flagellations” (1974) & “Mortelles Confessions” (1976)

Figure de proue du « Saucy Cinema » (ou Sexploitation Britannique) dans les années 60-70, Pete Walker réalise, en 1974 et 1976, deux films d’horreur politiques et engagés, offrant une vision sans fard de l’évolution des mœurs dans la société anglaise des 70’s. Longtemps introuvables, Flagellations et Mortelles Confessions ont enfin droit à des éditions Blu-Ray dignes de ce nom grâce à l’excellent travail d’Artus Films.

Flagellations (House of Whipcord) – 1974

En préambule du film, Walker adresse un message sous forme de carton, dédicaçant ainsi le bien nommé Flagellations à « ceux que le relâchement des codes moraux actuel inquiète et qui attendent impatiemment le retour du châtiment corporel et de la peine de mort ». C’est, justement, pour punir ce « relâchement » que l’ancien juge Desmond Bailey (Patrick Barr) et la cruelle Margaret Wakehurst (Barbara Markham), enferment dans leur institut de rééducation morale et religieuse, de jeunes femmes, trop libres à leur goût, afin de les condamner à se « laver de leurs péchés » à travers divers tortures et punitions. C’est le cas d’Anne-Marie (Penny Irving), jeune modèle française expatriée à Londres, qui s’y retrouve incarcérée après avoir suivi un jeune homme dénommé Mark E. Desade (référence limpide au Divin Marquis), rencontré quelques jours auparavant.

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Dans La Résidence (1970), Narciso Ibáñez Serrador utilisait les mêmes motifs (jeunes filles captives, directrice sadique, lesbianisme larvé, châtiments corporels…) pour évoquer les horreurs du franquisme à travers le destin des pensionnaires d’une école rigoriste pour jeunes filles dans la France du 19ème Siècle. Walker, lui, fait le choix d’ancrer son film dans le présent (du moins à son époque), au cœur du Swinging London. Il aborde frontalement l’opposition entre la révolution sexuelle qui battait son plein chez les jeunes dans les années 70 (Anne-Marie et ses amis) et le retour à l’ordre moral souhaité par certains de ses contemporains réactionnaires, représentés à l’écran par des personnes d’âge mûr, faisant de l’affrontement des valeurs, un choc des générations. Mary Whitehouse, chef de file des mouvements puritains anglais fut, d’ailleurs, la première source d’inspiration pour le personnage de Mme Wakehurst, avec qui elle partage les mêmes initiales. Margaret Wakehurst dont le chignon et les tailleurs stricts préfigurent, d’ailleurs, ceux d’une autre Margaret, qui ne ne tardera pas à sévir à la tête de l’État quelques années plus tard. Véritable condamnation du conservatisme et du puritanisme, le film peut également se lire comme une attaque en règle envers la censure et notamment le BBFC, impitoyable organisme britannique (responsable du classement X du film), qui, sous couvert de protéger certaines valeurs, condamne purement et simplement de nombreuses œuvres (comme ce fut le cas avec Orange Mécanique deux ans plus tôt).

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L’institut, installé dans une ancienne prison désaffectée, est un lieu coupé du monde (un plan aérien dévoile le bâtiment isolé au cœur de la campagne anglaise) et du temps (son architecture quasi-médiévale), à l’instar des personnages qui y demeurent. Ce « hors-temps » est évident dans les scènes montrant le Juge, décati et aveugle, et Margaret vivant leur vie (au sein même de la prison) selon un mode désuet, presque aristocratique, tranchant avec le quotidien spartiate des prisonnières. Les valeurs chrétiennes étant bien évidemment l’un des chevaux de bataille du duo d’obscurantistes, Walker s’amuse à parsemer son film de symboles religieux, comme les Bibles présentes dans chaque cellule, et que les captives sont obligées à lire à longueur de journée, les tenues des surveillantes, évoquant les robes portées par les nonnes ou encore cette pièce où Bailey rend la « Justice » et dont l’architecture tient à la fois de la chapelle et du tribunal. La prison elle-même, ses cellules sombres et étroites, écrasent les personnages dans une atmosphère étouffante, accentuée par la superbe photo en clair-obscur, évoquant les tableaux du Caravage. La lumière y est quasiment irréelle, avec un jeu sur les ombres évoquant le cinéma expressionniste allemand, à l’inverse des scènes montrant la jeunesse londonienne insouciante, à mille lieux de se douter de ce qui se trame, et qui baignent dans une ambiance pop et colorée. Ainsi, les passages où les amis d’Anne-Marie mènent l’enquête pour retrouver la jeune fille, agissent comme une bouffée d’air et de modernité entre deux séquences dans l’atmosphère viciée et archaïque des geôles.

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Avec le puritanisme et la bigoterie en ligne de mire, Pete Walker s’empare d’un sous-genre du cinéma d’exploitation, à savoir le « WIP film » (pour Woman In Prison) et son cahier des charges balisé (jeune nymphette emprisonnée et malmenée, gardiennes sadiques et lubriques…), tout en jouant avec ses codes afin d’y apporter une dimension politique et transgressive. Assez avare en scènes de nu, le film se détache des modèles du genre (comme 99 Women de Jess Franco par exemple), en ne choisissant pas la nudité comme une figure esthétique racoleuse, voire un plaisir voyeuriste pour mâles libidineux, mais, au contraire, comme un véritable porteur de sens. Que ce soit dans une séance de photos de charme, interrompue par les forces de l’ordre, ou ces prisonnières, qui ne se dévêtissent que pour être fouettés, le sexe et le corps (bien évidemment féminin) sont toujours punis et condamnés, que ce soit par Bailey au sein de la prison ou par la Loi, renforçant l’hypocrisie d’une Angleterre soi-disant en pleine révolution sexuelle. De même le sadisme, les châtiments corporels sont toujours relégués hors-champs, Walker préférant souvent cadrer les bourreaux en gros plans plutôt que les victimes, suggérant la mort d’une pensionnaire par la simple image d’une corde qui se balance en grinçant, ou, comme dans cette scène de flagellation où une porte se referme pudiquement pour masquer la vue du spectateur, ne laissant que le son des coups de fouets et les cris de la pauvre pécheresse pour faire ressentir sa douleur. Là encore le voyeurisme est exclu du film, voire même considéré comme une déviance qu’il attribue à la surveillante Walker (Sheila Keith), souvent filmée en train d’épier les captives sous la douche ou regardant avec une certaine excitation le corps dénudé d’Anne-Marie couvert de blessures. Sadiques, pervers, obscurantistes ou grabataires, le portrait des réactionnaires que dresse le réalisateur est sans concession, faisant de son film une charge virulente contre les rétrogrades de tout poil.

Mortelles Confessions (House of Mortal Sin) – (1976)

Il est encore question de réactionnaires dans ce film qui suit la folie meurtrière du traditionaliste Père Meldrum (formidable Anthony Sharp) à travers son obsession pour Jenny (Susan Penhaligon), une jeune femme venue se confesser dans sa chapelle. L’Église, au cœur du film, est montrée comme vieillissante et condamnée. De cette décrépitude naît chez Meldrum, une réelle peur de l’abandon, la peur que la société (et surtout la jeunesse) ne suive plus ses enseignements, ne se conforment plus aux valeurs du Christianisme.
C’est la révélation de l’avortement de Jenny, lors de sa confession, qui engendre l’obsession du prêtre pour la jeune fille (bien qu’ayant déjà poussé l’une de ses jeunes paroissiennes au suicide auparavant). Sa folie destructrice n’est pas tant une volonté de punition (le sexe, et la liberté des femmes de disposer de leurs corps est encore une fois évoquée à travers la question de l’avortement), qu’une tentative folle de sauver la pécheresse, de guérir son âme. Rien n’est gratuit dans les agissements du prêtre, il souhaite réellement remettre les brebis égarées par ce vent de révolution des 70’s dans le droit chemin de la vertu. Ainsi, fidèle à ses principes et plutôt affable, le Père Meldrum n’est jamais soupçonné par les proches de Jenny, ces derniers allant même jusqu’à douter de la santé mentale de la jeune femme. La même Église, intouchable et insoupçonnable aux yeux de tous, que celle des crimes pédophiles dans l’Irlande des années 1970.

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La charge anticléricale est plus directe et plus virulente, à l’image d’un film plus brutal dans sa représentation de la violence et des meurtres. Contrairement à Flagellations, Walker fait le choix de montrer la mort frontalement, sans complaisance mais avec une vraie perversité dans les méthodes utilisées par Meldrum : visage ébouillanté, corps calciné… Il embrasse également les codes du film de psychopathe, que ce soit le giallo via un rythme assez lent, proche de celui de la « Trilogie Animale » de Dario Argento avec son enquête parsemée de meurtres pervers, ou le slasher (encore balbutiant deux ans après la sortie de Black Christmas de Bob Clark) par la représentation du prêtre assassin dont le réalisateur ne filme souvent que la silhouette, dans l’ombre comme un « boogeyman ». Aux lames de rasoir et aux couteaux de boucher, le tueur de Mortelles Confessions préfère les objets religieux afin de commettre ses méfaits, et Pete Walker s’amuse à retourner la fonction d’un chapelet ou d’un encensoir à des fins criminelles. Là encore, la religion, y compris à travers ses représentations matérielles, est un danger. L’église où officie Meldrum est elle-même représentée comme une menace, chaque scène s’y déroulant, même la plus anodine, baignant dans une lumière lugubre et accompagnée d’une musique inquiétante. Les visages du curé et de sa complice Miss Brabazon (incarnée par la fidèle Sheila Keith) sont souvent cadrés en gros plans, comme pour capter leurs émotions, leurs tourments. La vieillesse fascine le réalisateur et les nombreux zooms brutaux qu’il utilise captent le moindre changement dans les visages ridés de ses personnages monstrueux mais pourtant complexes et, au final, pathétiques.

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Deux figures d’Hommes d’Église s’affrontent dans le film, d’un côté Xavier Meldrum, l’assassin réactionnaire, et de l’autre, le Père Cutler (Norman Eshley), jeune et séduisant prêtre progressiste. Le film n’est pas tant anticlérical (bien que fidèle aux principes du catholicisme, Cutler est clairement défini comme un personnage positif) qu’anti-traditionaliste, Meldrum représentant la religion dans tout ce qu’elle a de plus rétrograde. Walker oppose en tout points ces deux figures d’un même culte : la jeunesse contre la vieillesse, le réformisme contre le conservatisme, et surtout pulsion de vie contre pulsion de mort. Bernard Cutler est tout ce que le vieux prêtre déteste, il veut faire évoluer l’Église Catholique, se prononçant pour le mariage des prêtres, mais il est également pour l’évolution des mœurs, et, bien que provoquant malgré lui un accident de voiture au début du film (prouvant, ironiquement, que les religieux sont toujours une menace), loin des principes impérieux de son aîné, il est dans la Vie (et dans tous ses plaisirs terrestres), il mange, boit et tombe même amoureux. Le réalisateur va même jusqu’à le sexualiser en le filmant à moitié nu, la religion s’incarne, ainsi, en un corps d’homme, débarrassé des tenues noires et strictes du clergé. À l’inverse, le dernier acte du film ancre le film dans la Mort en choisissant comme décor l’antre du père Muldred (le presbytère) et en évoquant sa psyché (ses souvenirs, ses regrets, ses frustrations). Tout dans le vieil homme n’est que passé révolu qu’il se refuse à abandonner, comme ce disque jouant une mélodie nostalgique, ou les enregistrements de ses paroissiennes qu’il écoute encore et encore dans l’espoir de sauver leurs âmes. La peur de l’oubli de l’abandon, de devenir inutile à une société en pleine (r)évolution sont, ici, la source de la démence de l’homme de foi.

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Flagellations et Mortelles Confessions forment donc un diptyque politique et rageur empreint d’humour noir, construit autour de la question du puritanisme et du conservatisme en pleine période d’évolution des mœurs. Que ce soit la prison tenue par des tortionnaires réacs ou la petite église d’un curé sadique, les institutions semblent, pourtant, être hors de soupçons pour le reste de la société, qui paraît aveuglée par sa propre avancée et ne perçoit pas les dangers larvés en son sein. Pete Walker relie ses deux films par des motifs communs, comme ces séquences d’ouverture montrant une jeune femme fuyant le danger (des bourreaux, un prêtre trop intrusif), ces plans sur l’héroïne de dos, poussant une porte pour pénétrer dans un lieu (prison, église) qui agira comme un piège se refermant sur elle, ou encore ces orages, éclatant comme une punition divine, lors de scènes décisives…
David Didelot, dans son interview riche en anecdotes, présente dans les bonus de Flagellations (toute comme celle d’Alain Petit pour Mortelles Confessions), évoque même une trilogie de la Vieillesse en y ajoutant un autre film de Walker, Frightmare (également avec Sheila Keith, en vieille dame cannibale), sorti en 1974 entre les deux films proposés par Artus. Une trilogie anti-réactionnaire, anticléricale mais aussi gérontophobe qui démontre, à l’heure du triomphe public et critique de Get Out de Jordan Peele, que le cinéma de genre n’est jamais aussi bon que quand il est engagé.

 

 

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A propos de Jean-François DICKELI

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