Plus de quarante ans après sa réalisation, le premier film de Patrice Chéreau voit son retour en salles, ce 2 mai. Le film, qui avait suscité l’adhésion de quelques fans inspirés par sa beauté putrescente, était tombé dans l’oubli. La version remasterisée de Tamasa déterre les cadavres et remet au goût du jour ce film déjà très maîtrisé pour un premier long.

Quels cousinages le cinéaste et homme de théâtre était-il allé chercher pour réaliser La Chair de l’Orchidée ? Adapté du roman du même titre, The Flesh of the Orchid du Britannique James Hadley Chase, le scénario co-écrit avec Jean-Claude Carrière aboutit à un thriller glaçant. Dans une atmosphère elle-même glacée par l’image bleutée, fouettée par une pluie opiniâtre, Chéreau plante un décor de rues tristes et de manoirs gris, sans âme. Le film s’ouvre sur le fracas d’un orage et d’un viol en hors-champ, dont il ne nous parvient qu’un cri, prolongé par un hennissement anticipant le raccord-image sur un cheval cabré. C’est ainsi que le destin de Claire Wegener (Charlotte Rampling) est symboliquement noué à celui de l’éleveur de chevaux Louis Delage (Bruno Cremer). Claire est la riche héritière d’un industriel, enfuie de l’asile psychiatrique où sa tante, Madame Bastien-Wegener (Edwige Feuillère), la maintenait enfermée. La jeune femme trouve refuge chez Louis Delage, dont elle s’éprend. Tandis que sa tante la recherche avec son armada de poursuivants, Louis Delage est la cible de deux tueurs, les frères Bérékian. La jeune femme devient l’otage des frères Bérékian et sert de monnaie d’échange avec Louis Delage, blessé et recueilli par Madame Bastien-Wegener.

© Tamasa Distribution

Préférant relâcher le rythme pour prendre le contrôle sur la pose, la mise en scène organise les courses-poursuites comme une mécanique macabre à la précision cinglante. Les déplacements sont codifiés et stylisés, tels un ballet. Opaques et quasi-mutiques, les personnages se confient à un jeu proche de la pantomime, voire du théâtre de marionettes. La caméra s’attarde sur ces gisants prêts à bondir, pour souligner leur part d’ombre et de mystère. En jouant sur le clair-obscur, La Chair de l’Orchidée entretient les étrangetés quasi-surnaturelles : pâleur de la chair, contre noirceur du costume et du décor. On touche ainsi à un certain sublime qui émane de la  teinte cadavérique de ces corps. Charlotte Rampling, dans la nudité accablante de sa peau et la froideur de son regard bleu, donne à son personnage l’air hagard et neutre qui sied à sa soi-disant folie. Teint opalin et corps félin, prête à trancher l’oeil, Claire est autant vulnérable qu’incisive. Face à elle, le personnage d’Edwige Feuillère se dresse comme une veuve noire encline à injecter son venin. Voilette de dentelle noire et port austère, la dame fige ses interlocuteurs par la raideur de son maintien et  l’aridité de son regard. Maître d’oeuvre d’un dessein machiavélique, la Bastien-Wegener règne depuis sa Roll’s sur un cortège de figurants qui se pressent autour d’elle. Affublée d’un fils maladif et précieux, à la loyauté douteuse, elle  confirme la dégénérescence de cette famille cupide. Tous ces personnages seraient d’une noirceur effrayante s’ils n’étaient surpassés en ignominie par les frères Bérékian, habiles lanceurs de couteaux signant leurs crimes à l’arme blanche.

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Patrice Chéreau semble avoir réglé au cordeau le jeu de ses acteurs, leurs regards et leurs postures, déléguant aux corps le pouvoir de dire plus qu’aux mots. En plus de ces personnages principaux sur lesquels repose l’action, le film déploie un personnel dramaturgique sournois et inquiétant. Telles des âmes errantes, des silhouettes peuplent l’arrière-plan et des figures scrutent les intriguants personnages : patients et villageois forment le défilé des curieux à la manière d’un choeur tragique accompagnant les personnages dans leur course contre la montre et vers la mort. Il résulte de cette outrance stylistique une distanciation quasi-brechtienne, qui frôle parfois le grotesque tant les effets scéniques sont ostentatoires. Du côté du grand-guignol, les crimes à l’arme blanche font florès et les victimes affichent deux taches sanguinolentes à la place des yeux. Ne boudant pas le plaisir de la référence au giallo, Chéreau pousse l’hommage jusqu’à déplacer l’intrigue dans un ancien cinéma italien aux murs délabrés et au décor baroque, où Lady Vamos (Simone Signoret) révèle à Claire une partie de son passé trouble. Cette ancienne circassienne liée aux frères Bérékian complète la galerie des portraits sombres et mystérieux. Tous les personnages semblent avoir connu le père de Claire et ont partie liée avec le crime. À partir de la scène du cinéma italien, l’intrigue entre davantage dans la narration, sans que l’image ne démente son goût pour la  monstration. La projection des images de cirque élargit le thème de la reconnaissance familiale à la parenté avec le cinéma de genre et parfait la mise en abîme. Dans ce dispositif, la fuite de Claire devient une quête du passé, dans laquelle les personnages tombent morts les uns après les autres.

© Tamasa Distribution

Paradoxalement, le souci d’équilibre formel tire le film vers l’épure verbale et visuelle. Avec une économie de mots, les personnages agissent comme s’ils étaient mus par des fils invisibles. Les étranges présences fantomatiques qui peuplent l’arrière-plan s’effacent soudainement, laissant planer une menace. Les personnages qui surgissent de nulle part font volte-face et disparaissent, comme cette infirmière qui veillait sur Claire. Le personnage est pur jeu, pure persona, nourri par un paradoxe où le jeu produit un figement de l’action. C’est bien un film lent, d’une lenteur redoutable même, pour un policier qui préfère s’attarder sur les attitudes plus que sur l’urgence de la fuite. C’est surtout un film qui prend son temps pour distiller le parfum vénéneux de l’Orchidée et répandre sa folie meurtrière. L’intrigue policière sert en fait de prétexte à faire converger tous les personnages dans le manoir familial des Wegener. Pour ainsi dire, la rencontre fortuite de Louis Delage et Claire Wegener crée une sorte de toile, où telle une araignée la fille de l’Orchidée tisse ses fils – car c’est ainsi que Claire est surnommée.

© Tamasa Distribution

Tous finissent par se reconnaître et la fatalité se révèle dans l’après-coup : une fois l’ultime crime accompli, on identifie les ressorts tragiques de la narration. On est d’abord trop absorbé par cette esthétique conciliant l’ostentation – noirceur gothique, dérèglement baroque des corps et des humeurs – et la sobriété – art de l’ellipse et du non-dit. Mais l’intrigue se sert de ces effets de style pour révéler les atavismes mortifères. Il faudra remonter jusqu’au père de Claire et à son passé refoulé pour comprendre les enjeux implicites de l’héritage, tant matériel que moral. Le film reste ambigu sur la psychologie de Claire, femme vulnérable ou bien atroce fleur, nul ne saura. Et cette dimension sulfureuse semble même échapper à la jeune femme, plutôt passive et manipulée. Quand, dans un hall de gare, elle ouvre la boîte à maquillage offerte par Lady Vamos, c’est comme une boîte de Pandore qui répand enfin sa poudre noire. Au même moment, la folle de la gare (Alida Valli, dans une brève apparition), prononce ces termes sur un ton mécanique :

“Vous ne devez pas avoir peur de moi. Nous sommes de la même race, vous savez. Nous n’allons pas nous faire de mal.”

Et le dénouement est on ne peut plus cynique, qui place au-dessus de l’horreur du crime la nécessité d’un retour aux affaires et à la gestion de la fortune. La Chair de l’Orchidée doit à cette froide rationalité qui abrite la folie son pouvoir de fascination.

Combo DVD – Blu-Ray

– le Blu-ray du film
– le DVD du film
– le DVD de bonus
– un livret contenant entretiens avec Patrice Chéreau et Pierre Lhomme, regards et analyses, biographies, illustrations (24 pages)
Master 2K, version restaurée supervisée par Pierre Lhomme

(Réédit de la critique du 1er mai 2018 parue à l’occasion de sa ressortie salles)

A propos de Miriem MÉGHAÏZEROU

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