Et si Scooby-Doo, la série animée des années 60, avec ses intrigues mystérieuses et ses scélérats masqués, devait tout à John Huston ? Plus précisément au Dernier de la liste, qu’il signe en 1963, après Freud et juste avant La Nuit de l’iguane. Pris en sandwich entre ces deux films majeurs, Le Dernier de la liste ressemble à une récréation pour le réalisateur et les acteurs célèbres qui s’y amusent à jouer dissimulés sous de lourds maquillages. Le Dernier de la liste devient alors un véritable jeu de pistes, tant pour les personnages que pour les spectateurs, invités à découvrir qui se cache sous quel rôle.

Seulement, le jeu de pistes et la chasse aux fantômes qui constituent le cœur des aventures de Scooby-Doo est ici remplacée par celle, plus classique, d’un assassin en série, véritable as du déguisement. Adrian Messenger, écrivain à succès, meurt dans l’étrange explosion d’un avion. Auparavant, il avait eu le temps de donner une liste à Anthony Gethryn, ancien agent des services secrets, afin de vérifier si les hommes qui y figurent sont toujours vivants. L’accident d’avion se révèle être un attentat et la mort de plusieurs individus de la liste suscite la suspicion de l’officier en retraite. Avec son ami Raoul Le Borg, rescapé de l’avion qui a pu recueillir les dernières paroles de Messenger, il va enquêter afin de découvrir qui a tué le romancier et pourquoi…

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Affublé d’un scénario a priori dénué d’originalité, qui enchaîne les invraisemblances dans sa première demi-heure et propose des personnages principaux lisses et sans grande profondeur, Le Dernier de la liste ne semble pas promettre un spectacle de première qualité. Le film souffre avant tout d’une écriture sans grand relief, avec un traitement linéaire dans lequel le suspense est rapidement éventé, le tueur étant dévoilé très rapidement. Seulement, John Huston arrive à faire de cette œuvre relativement convenue et anonyme un spectacle divertissant esthétiquement soigné et ponctué de motifs chers au cinéaste.

Il ne faut pas s’étonner de voir certaines scènes s’attarder dans le Londres populaire, de décrire des quartiers et des individus marginalisés, John Huston ayant toujours eu de l’affection pour les laissés pour compte. Le Dernier de la liste, qui ne manque pas non plus de porter un regard ironique sur une certaine aristocratie, montre l’écart qui existe entre riches et pauvres, à quel point ces derniers restent les victimes privilégiées d’une classe supérieure et hautaine. La pièce, éclairée d’une lumière blafarde, d’une des victimes du tueur souligne sa solitude et son dénuement. Finalement, le film de John Huston peut se lire d’une façon très moderne avec l’histoire de cet homme qui, souhaitant réintégrer son rang social, écrase les témoins de sa déchéance, autant d’obstacles et de concurrence à son désir de reconnaissance.

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Seulement, nul ne semble échapper à son destin et les invraisemblances du début apparaissent comme autant de signes qui s’alignent pour mener le tueur vers sa perte. Elle se fera de façon symbolique sur une roue, comme pour dire que sa chance a tourné. Le film de Huston réunit une série d’éléments qui le font basculer du simple suspense vers un fantastique diffus, comme la scène gothique du gitan, brume en excédent, ou ce passage se déroulant près des docks londoniens, entre plongée réaliste dans un pub et éclairage issu de l’expressionnisme allemand.

Le Dernier de la liste s’érige alors un peu au-dessus de sa banale intrigue et finit par raconter autre chose, notamment en décrivant un certain entre-soi bourgeois, milieu très fermé dans lequel évolue pourtant John Huston. Le réalisateur, dont la passion pour la chasse reste notoire, saisit d’ailleurs l’occasion pour tourner sur sa propriété irlandaise, avec ses propres chiens de chasse. Il met ainsi en scène deux longues séquences de chasse au renard et y joue même un petit rôle.

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Plus tard, l’acteur Jan Merlin raconte avoir été approché par Kirk Douglas afin de jouer les différents personnages maquillés. Le contrat spécifiait qu’il ne serait pas crédité ; il est donc inutile de chercher son nom au générique de fin. À la place, un épilogue durant lequel les différents rôles costumés sont attribués à ces acteurs connus, tombant le masque face à la caméra. Toujours selon Jan Merlin, seul Robert Mitchum joue le jeu, derrière son camouflage. Finalement, Le Dernier de la liste déçoit, avec toutes ses stars cachées et qui n’annoncent en définitive qu’un jeu de dupes, une imposture… Bref, une mystification comme dans un bon épisode de Scooby-Doo : avec de la duplicité et de la déchéance sociale, des meurtres et une énigme à tiroirs, un méchant masqué et une légende, que raconte ici le Marquis de Gleneyre en conclusion, pour le côté vaguement fantastique. Autant d’ingrédients que n’auraient pas renié Joseph Barbera et William Hanna.

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Le DVD : Cette édition se résume au strict minimum et n’offre aucun bonus, même la bande annonce du film brille par son absence. La qualité de la copie s’avère bonne avec une image claire et propre. Le film est proposé dans sa version originale, avec sous-titres amovibles, et, pour ceux qui veulent saigner des oreilles, dans son horrible véhef d’époque. Un doublage d’autant plus pénible étant donné que Kirk Douglas n’y bénéficie pas de sa voix française habituelle, celle du regretté Roger Rudel.

Le Dernier de la liste
(USA – 1963 – 98min)
Titre original : The List of Adrian Messenger
Réalisation : John Huston
Scénario : Anthony Veiller, Alec Coppel, d’après une histoire de Philip MacDonald
Direction de la photographie : Joseph MacDonald
Montage : Hugh S. Fowler, Terry O. Morse
Musique : Jerry Goldmsith
Interprètes : Kirk Douglas, George C. Scott, Robert Mitchum, Tony Curtis, Burt Lancaster, Frank Sinatra, Dana Wynter, Jacques Roux…
Disponible en DVD chez BQHL éditions.

A propos de Thomas Roland

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