Alors que ses camarades cinéastes réalisent durant la Seconde guerre mondiale de violents et bellicistes films de propagande, John Huston adopte un autre point de vue : en privilégiant l’humain, il signe des documentaires dénués de spectaculaire, contre la guerre et qui mettent en évidence les conséquences sur les soldats et les populations civiles. Le tournage de son quatrième film réalisé pour l’armée le marque plus particulièrement. Let There be Light montre des hommes en proie à d’intenses traumatismes et les médecins recourent à l’hypnose pour les mener sur la voix de la guérison. Ainsi, le réalisateur états-unien découvre cette technique et se prend de passion pour la psychanalyse. Cette fascination l’amène à s’intéresser à la figure de Sigmund Freud et ses travaux puis à la réalisation de Freud, pièce maîtresse d’une œuvre déjà riche et éclectique.

Bien plus qu’un simple biopic, le film de John Huston relate l’histoire d’un combat, celui d’un homme qui essaie de faire accepter aux représentants d’un ordre bien établi des idées nouvelles, véritables avancées vers la compréhension de l’être humain et du monde qui l’entoure. Freud raconte avec minutie la naissance de la psychanalyse, comment Sigmund Freud en est arrivé à déduire le rôle et la place de la sexualité sur l’inconscient. D’où le titre français, qui pourrait induire en erreur, faisant croire à une romance. Pourtant, il est bien question de passions secrètes, de ces désirs primitifs dont personne n’est conscient et n’ose s’avouer.

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Le Sigmund Freud dépeint par John Huston doit faire face à des règles et des institutions qui se pensent immuables et contre lesquelles il doit prouver sa valeur, au risque de se retrouver en marge de la société. Ces dogmes sont représentés par la figure paternelle et un ordre médical aussi fier qu’archaïque qui refuse de voir le monde changer. Cette société ne trouve pas la force de faire face à ses démons, encore empêtrée dans un puritanisme hypocrite et répressif.

Animé par le tourment et la passion, Sigmund Freud devient alors un héros des plus hustoniens, en quête de vérité et d’absolu, quitte à rompre avec ses mentors. Montgomery Clift, après avoir incarné un psychiatre dans Suddenly, Last Summer, de Joseph L. Mankiewicz, semble avoir la carrure nécessaire lui permettant de porter la barbe du médecin viennois : regard profond et halluciné, comme habité par son personnage, l’acteur au vécu chaotique livre alors une de ses meilleures et convaincantes prestations. Son implication rend palpable les affres que traverse le psychiatre dans sa recherche de ce qu’il pense être vrai.

Title: FREUD ¥ Pers: CLIFT, MONTGOMERY ¥ Year: 1962 ¥ Dir: HUSON, JOHN ¥ Ref: FRE023AA ¥ Credit: [ THE KOBAL COLLECTION / UNIVERSAL ]

Pour s’aventurer au plus profond de la psyché humaine, John Huston et son directeur de la photographie, Douglas Slocombe, optent pour le noir et blanc. Ainsi, Vienne devient une citée obscure dans laquelle Sigmund Freud semble s’abîmer, tout à ses réflexions. Devant la caméra de John Huston, la capitale autrichienne devient un labyrinthe peuplé d’ombres, reflet de l’état d’esprit du personnage principal. Dans une courte scène durant laquelle Freud retourne voir un ancien patient, une grille d’entrée devient des barreaux de prison, la guérite du gardien le symbole d’un inconscient accusateur et culpabilisateur dans une mise en scène qui alterne cadres serrés et courtes focales. La ville réelle devient alors un espace mental plein de chausse-trapes et bien plus mystérieuse que les rêves que fait le médecin en proie à des révélations dérangeantes. L’œuvre de John Huston en devient presque fantastique et parfois baignée d’une ambiance rendue surréaliste par les songes inquiétants des personnages.

Véritable traité de la psychanalyse, Freud en décrit avec précision les rouages et les enjeux sans jamais se montrer ennuyeux ou pontifiant. Passionnant de bout en bout, le long-métrage de John Huston se présente comme un film à énigmes, au suspense prenant. Dans ce combat contre l’autorité parentale, ce Sigmund Freud défie aussi, en sous-texte, l’emprise suprême, celle de la religion et de la répression sexuelle, et se dresse pour gagner sa liberté individuelle, dégagé de toute aliénation.

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Quelques années plus tard, John Huston signe un film à la thématique voisine, peuplé de personnages obsessionnels en proie à des peurs irraisonnées, Phobia. Malgré la présence de Jimmy Sangster, Ronald Shusett et Gary Sherman au scénario, il en résulte un thriller convenu, platement réalisé et dénués de surprises, comme si John Huston se désintéressait de son histoire. La déception n’en est que plus grande à voir la façon dont il maîtrise son sujet dans Freud, qui, encore 55 ans plus tard, avec ses visions dérangeantes, ses ambiguïtés sexuelles et son refus de faire allégeance à qui que ce soit, s’avère bien plus audacieux que le plus récent A Dangerous Method, de David Cronenberg, son académisme poussiéreux et ses fausses effronteries.

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Le DVD : La copie s’avère souvent assez belle avec une profondeur de champ limpide. Cependant, certains plans peuvent se montrer plus sombres que d’autres et de légères griffures entachent l’image. Des défauts plutôt ponctuels qui n’arrivent pas à gâcher la direction de la photographie de Douglas Slocombe. Le film est proposé dans sa version originale en mono, visible avec ou sans sous-titres.
En complètement de programme, deux documentaires relativement intéressants reviennent sur la genèse du film et le rapport de John Huston à la psychanalyse.

Freud, passions secrètes
(USA – 1962 – 134min)
Titre original : Freud
Réalisation : John Huston
Scénario : Charles Kaufman et Wolfgang Reinhardt
Direction de la photographie : Douglas Slocombe
Montage : Ralph Kemplen
Musique : Jerry Goldsmith
Interprètes : Montgomery Clift, Susannah York, Larry Parks, Susan Kohner, Eileen Herlie…
Disponible en DVD chez Rimini éditions.

A propos de Thomas Roland

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