Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Charles Baudelaire – Une Charogne

Quel bel objet vénéneux et quelle éprouvante expérience que ce Thanatomorphose, nous jetant dans les tréfonds de la putréfaction sans jamais s’échapper de la beauté. Ces heures passées avec un cadavre qui s’accroche désespérément à ses restes de vie réveillent toute notre peur de l’altération du corps jusqu’à sa disparition totale. Premier long métrage du jeune cinéaste québécois Eric Falardeau, Thanatomorphose évoque un monde sans Dieu, où chaque seconde, goutte à goutte, laisse le cri résonner dans le silence, où l’après-vie n’est que vermine. Cette vérité, Laura se la prend de plein fouet, après une folle nuit d’amour, comme un mauvais réveil, prélude à sa descente aux enfers. Elle remarque d’étranges plaies sur son corps qu’elle attribue d’abord à des ébats un peu violents, avant de se rendre progressivement à l’évidence : elle est en train de se décomposer ; c’est vivante qu’elle va assister à son inévitable détérioration, étape par étape.

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Thanatomorphose sera donc la naissance d’une morte. Seule dans son appartement, comme une sœur de la Carol de Répulsion, Laura s’enferme et se referme sur elle-même, avec ses hantises et la folie qui s’installe. On se souvient chez Polanski de l’avancée du pourrissement d’un lapin oublié dans son plat à mesure que Carol sombrait dans la démence. Falardeau pousse plus loin encore la métaphore et l’incarne : Laura EST au sens propre cet animal assistant impuissant à sa putréfaction, et restant conscient jusqu’à la dernière minute de ce qui lui arrive.

Falardeau envoie valser les tabous et fait fi des convenances en évitant toute complaisance : les substances et les matières impures, fluides visqueux s’échappent de toutes parts : sang, sperme et merde tout y passe, jusqu’à nous faire quasiment ressentir l’odeur fétide qui s’en dégage. Dans le terrible et méconnu I Zombie : the chronicles of pain (1998), Andrew Parkinson suivait un jeune homme devenu zombie, dans son évolution, jusqu’à sa disparition. Thanatomorphose partage avec ce film tenu comme un journal intime ce désespoir de l’inéluctable, vision d’une vie qui s’échappe dans la souffrance et l’écœurement de soi.

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Au vu d’un tel sujet, il était à craindre que Thanatomorphose se vautre dans la laideur bon marché accentuée par l’image HD. Le doute est levé dès la première séquence, étrange et belle scène d’amour filmée dans un procédé proche de la caméra thermique qui, répété, provoque fascination et mystère. Parfois totalement expérimental – Grandrieux n’est pas loin – Falardeau se montre en constante recherche de traduction formelle de la perception altérée de son héroïne : ces plans très rapprochés donne au gore une abstraction bien au-delà de l’effet de dégoût. Il nous plonge avec elle dans le questionnement de l’obscurité, l’inquiétude de ne plus comprendre et de plus rien maitriser. La peur du vide existentiel et de l’écroulement. La notre.

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Les références sautent aux yeux : l’ombre organique de Cronenberg et de ses thèmes de prédilection – la chair et à sa transformation – étaient inévitables. Mais d’autres correspondances plus inattendues nous viennent à l’esprit. Porté par sa lenteur fascinante et son découpage en trois chapitres, Thanatomorphose nous ramène parfois à la sensualité conceptuelle de Trouble Every Day de Claire Denis, dans ce fusionnement de la crudité et d’une caméra sensuelle qui colle à ses acteurs, les palpe, saisit leur sueur, leurs palpitations, violence inouïe d’une vie ultime menée par la danse de la mort. Les entêtantes cordes mélancoliques des musiques funèbres pour violon de la Guild of Funerary Violinists contribuent à envelopper Thanatomorphose dans son climat tragique et tourmenté. En contrepoint, les chansons de Black Angels décuplent la brutalité de certaines séquences. Loin des effets numériques, les incroyables maquillages et les effets spéciaux de David Scherer sont terrifiants : les plans très serrés sur la peau décharnée, les matières qui se déchirent, partent en lambeaux, élaborent ce tableau en décomposition dans des teintes qui rappellent autant les natures mortes et étals de viande de la peinture flamande que Bacon. Le grain très présent fait fourmiller l’obscurité de mille particules. Falardeau accentue cette sensation d’incertitude, de perte de contrôle et de perception en multipliant les flous, les protagonistes s’avançant comme des formes incertaines devant la caméra avant que leurs contours n’apparaissent enfin.

La radicalité formelle et le montage épousent cette thématique de l’évanouissement de l’héroïne vers la poussière et font glisser l’horreur vers le métaphysique; lorsqu’elle déambule dans la pièce et que les fondus enchainés laissent plusieurs traces spectrales, multipliant sa présence, elle semble déjà ne plus être qu’un souvenir, à la manière du “Si quelque chose noir” d’Alix Cléo Roubaud dans laquelle la photographe réfléchissait à sa mort, se représentant plusieurs fois nue dans la même pièce, allongée, agenouillée, debout et transparente comme un fantôme. On ne s’étonnera pas qu’Eric Falardeau cite volontiers Kierkegaard et son Traité du désespoir, tant il emprunte aux théories du philosophe danois qui inscrivait le désespoir au cœur même de l’existence.

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Alix Cléo Roubaud – ” Si quelque chose noir” (C) Jacques Roubaud/Hélène Giannecchini

Dans La métamorphose, Gregor Samsa cloitré chez lui se transformait lentement en insecte, confiné dans son appartement jusqu’à sa disparition finale. L’écrivain employait le fantastique comme métaphore de l’étouffement bourgeois et de l’exclusion sociale. En continuité et en écho de Kafka, Eric Falardeau, par le prisme de cette autre métamorphose fantasmée offre un parfait témoignage des tares et des terreurs de notre époque. Cette apocalypse intérieure de Laura, pourrait être l’allégorie d’une civilisation qui s’imaginait invincible, qui a connu le SIDA, qui vit dans la phobie de son extinction, minée par la solitude urbaine, le matérialisme, l’absence totale de communication et le règne d’un moi surdimensionné.

Laura ne sourit plus, son regard est éteint. La relation qu’elle entretient avec un petit ami prototype du phallus sur pattes, mâle abject qui rentre chez lui après avoir tiré son coup, est purement physique et sans joie. Laura est rentrée dans une forme de complaisance masochiste et suicidaire : se faire mal et ne pas accepter les mains tendues. Le corps ne fait qu’imiter l’esprit, poursuivre le processus, se modeler à l’image de l’intime. Elle avance comme une automate, déjà morte à l’intérieur sans doute depuis longtemps, avec le corps comme habit d’une âme végétative rongée par le cancer de l’ennui. Sa dépression infinie, s      on désespoir la liquéfient, au sens propre. En guise de bémol, on regrettera peut-être la folie homicide finale – et fantasmatique – de son héroïne qui soudain cède aux archétypes du genre et à une symbolique plus lourde. En outre, cette intervention de l’action contredit la sublime primauté du vide de Thanatomorphose, cette narration épurée, dénudée, concentrée sur l’évolution d’un état.

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Que Falardeau ait choisit une héroïne est essentiel. Le cinéaste appuie cette idée d’une épreuve du temps beaucoup plus aiguë pour la femme au sein d’une société patriarcale basée sur l’apparence et le regard de l’autre … de l’homme. Il interroge le rapport à sa féminité et aux phobies qui l’accompagne, à la panique face à la dégradation du corps, implicitement liée à la sexualité : être traitée que comme un objet de plaisir en force de l’âge, puis être rejetée lorsque les années rongent la peau, ne plus être désirée, ni aimée. Laura ne cesse d’observer et évoluer son corps avec ses seins, son sexe comme lieu de reconnaissance et de désir.

Dans Les milésiennes, Marcel Schwob met face à un miroir de la vie les jeunes filles, qui, ne supportant pas d’y lire leur avenir préfèrent se pendre :

Car l’image du miroir sinistre était déformée dans le sens naturel des choses. Semblable à elle-même dans ce miroir, la Milésienne se voyait le front parcouru de plis, les paupières coupées, la taie de la vieillesse sur les yeux suintants de la chassie, les oreilles molles, les joues en poches, les narines roussies et poilues, le menton graisseux et divisé, les épaules creusées de trous, les seins fanés et leurs boutons éteints, le ventre tombé vers la terre, les cuisses rissolées, les genoux aplatis, les jambes marquées de tendons, les pieds gonflés de nœuds. L’image n’avait plus de cheveux, et sous la peau de la tête couraient des veines bleues opaques. Ses mains qui se tendaient paraissaient de corne et les ongles couleur de plomb. Ainsi le miroir présentait à la vierge Milésienne le spectacle de ce que lui réservait la vie. Et dans les traits de l’image elle retrouvait tous les indices de ressemblance, le mouvement du front et la ligne du nez et l’arc de la bouche et l’écartement des seins, et la couleur des yeux surtout, qui donne le sens de la pensée profonde. Terrifiée par son corps, honteuse de l’avenir, avant de connaître Aphrodite, elle se suspendit aux poutres du gynécée.

C’est exactement ce qui atteint Laura en pleine jeunesse… et à l’âge où le sexe est le plus fondamental, où la soif est la plus inouïe, l’âge des possibles devenu l’impossible.

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L’acte sexuel agit d’ailleurs comme déclencheur et révélateur. Pour mieux consacrer le fusionnement de la sensualité et de la charogne, Thanatomorphose relie sexe et mort comme un couple inséparable, les entremêle comme autant de correspondances et de variations. L’héroïne se meurt après le coït et continue même agonisante de caresser un sexe devenue blessure purulente, que lui rappelle en leitmotiv cette fissure dans le mur, autre plaie suintante s’agrandissant à mesure que la maladie avance. On reste d’ailleurs estomaqué par la prestation de Kayden Rose qui se jette la tête la première pour incarner son héroïne et sans qui Laura n’aurait pas imposé une telle présence, exposant sa nudité et la beauté qui s’échappe. Jusqu’au bout, jusqu’aux tréfonds de l’abime, Laura continue de vouloir faire l’amour, de s’y abimer pour être aimée, se sentir femme et rechercher dans le sexe un ultime sursaut de vie – la preuve qu’elle existe encore.

Mais l’implacable putréfaction avance. Terrible et d’une absolue tristesse, ce splendide poème déliquescent nous rappelle à chaque minute le peu que nous sommes. Eric Falardeau enterre la rose de Ronsard au milieu du charnier.

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thanamorphose_jacquetteUne très belle édition dvd, avec un excellent making of dans lequel on retrouve le plaisir qu’on croyait perdu de faire du cinéma comme un artisan, avec ses mains, sa sueur et son enthousiasme. Les propos d’Eric Falardeau sur son film sont très intéressants, tout autant lorsqu’il évoque ses influences cinématographiques, que lorsqu’il parle des hantises métaphysiques qui parcourent Thanatomorphose. On ne pourra qu’être impressionné également par les interminables heures de maquillage de Kayden Rose qui apprit même à dormir des heures pendant qu’on la maquillait pour se réveiller au moment de tourner la scène. Présents sur le dvd, deux passionnants court-métrages d’Eric Falardeau, Purgatory et Crépuscule constituent déjà la naissance d’un univers particulièrement singulier, qui rappelle les débuts de David Lynch et esquisse déjà les obsessions de Thanatomorphose. Cette terreur de la mort et des états intermédiaires, l’idée d’un individu-marionnette est omniprésente dans Purgatory dans lequel son protagoniste est condamné à répéter ses gestes de mutilation éternellement après son suicide. Crépuscule est quant à lui un étonnant film d’animation dans lequel une étrange créature mi-ange, mi-monstre voit la vie de son peuple bouleversée après avoir observé un couple d’humains faisant l’amour. Pas de doute, un cinéaste majeur vient de naître.

DVD édité par Uncut Movies

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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