Un carton indique au début du film, en guise d’avertissement : « Les crimes sexuels sont parmi les grands problèmes de la police. 31 175 personnes en ont été victimes rien que pour l’année dernière. Il n’existe aucune loi satisfaisante. Les forces de l’ordre sont démunies. Voici l’histoire d’un homme pour qui les femmes sont des ennemies ».

Le constat est déjà édifiant en 1952 et apparaît toujours comme un sujet d’actualité on ne peut plus brûlant. Avec une telle annonce, on imagine aisément un « vigilante movie » anticipant de deux décennies des classiques tels que L’inspecteur Harry ou Un justicier dans la ville. Sauf que l’idée n’est pas de dresser un portrait sans nuance d’un monstre chassé par une police impitoyable, où un représentant de l’ordre décidant d’outrepasser les lois. Pourtant, le long-métrage d’Edward Dmytryk entretient de drôles de connivences avec celui de Don Siegel en plus d’être tous les deux tournés à San Francisco, à commencer par la personnalité d’un tueur identique dans les deux films et, plus troublant, qui utilise les mêmes méthodes pour supprimer ses victimes.

Seulement, le point de vue diverge à 180 degrés. La misanthropie de Dirty Harry laisse place à une vision plus humaine, plus nuancée, brandissant des idéaux aussi surannés que moraux.

Cette introduction est trompeuse. Il ne s’agit pas d’un réquisitoire contre la violence des hommes, mais plutôt le portrait ambigu d’un individu, Eddie Miller, solitaire et frustré. Ce cas clinique ne supporte pas le bonheur des femmes. Armé d’un fusil, il les supprime. Pas de crimes sexuels à l’écran, sans doute lié à la censure. Mais pas besoin d’être psychanalyste pour envisager que l’arme serait le prolongement du pénis du héros. Le fusil est aussi l’instrument castrateur des désirs de ce personnage que l’on n’excuse jamais, mais pour qui on éprouve de l’empathie.

Victime de pulsions qu’il ne peut refréner, Eddie souffre de son état psychique, au point de se brûler la main.

Ce portrait d’un psychopathe engoncé dans un mal-être rédhibitoire constitue sans doute l’un des films noirs les plus osés des années 50, rappelant à certains moments le M Le maudit de Joseph Losey.

Le point de vue libéral du métrage parait évident en regard de la personnalité du producteur Stanley Kramer, futur réalisateur de films engagés comme Devine qui vient dîner ? ou Le jugement de Nuremberg. Le discours du psychiatre évoquant un vrai malade que la société a créé de toute pièce en le jetant en prison plutôt qu’en le soignant se révèle plus subversif que jamais et résulte d’un vrai engagement de la part des auteurs. Cet ancrage idéologique paraît étonnement moderne, où la réflexion semble avoir régressé à l’heure actuelle, libérant sans complexe les plus bas instincts primaires. Bref, au-delà de son contenu radical, L’Homme à l’affût se déguste comme un formidable thriller psychologique, mis en scène avec une rigueur particulière par Edward Dmytryk qui, malgré un budget assez modeste, signe sans doute l’un de ses meilleurs films.

Les séquences d’assassinats impressionnent par la précision du découpage, la sécheresse du montage et l’inventivité des cadrages. La violence s’avère brutale, mais le réalisateur n’omet pas de nous montrer le visage apeuré des victimes, jamais assimilées à de vulgaires pantins. Les personnages féminins existent à l’écran, humanisés par la précision du regard d’un cinéaste, qui sait filmer la souffrance et la peur sur ses visages émouvants.

Telles des parenthèses presque cocasses, les séquences qui relatent l’enquête laborieuse menée par les flics donnent l’impression au film de piétiner, freinant le rythme trépidant du récit ; elles permettent néanmoins aux auteurs de dresser un portrait au vitriol d’une police incompétente, dépassée par les événements.

En revanche, The sniper passionne dès qu’il observe le psychopathe en action ou dans son quotidien. Il s’agit sans doute d’un des premiers films sur un tueur en série.

Avec son jeu nuancé et fragile, Arthur Franz éblouit, sait faire passer toute sa souffrance intérieure. Mais Edward Dmytryk trouve la bonne distance, se livre à une étude comportementaliste d’un modernisme étonnant, anticipant 15 ans avant un chef d’œuvre absolu comme L’étrangleur de Boston de Richard Fleischer.

Cinéaste mal aimé, sans doute parce qu’il dénonça ses camarades en pleine chasse aux sorcières (mais n’oublions pas qu’il a fait 6 mois de prison pour ses positions gauchistes), lui qui fut sympathisant communiste, Edward Dmytryk eût certes une carrière en dents de scie. Mais émerge de sa foisonnante filmographie, une poignée de films remarquables, essentiellement au sein du film noir (Adieu ma jolie) et du western (La Lance brisée, L’Homme aux colts d’or), deux genres qui ont su mettre en valeur ses talents de formaliste, particulièrement à l’aise pour diriger des scènes purement visuelles, sans dialogues. Presque sensorielles.

L’Homme à l’affût est une œuvre à redécouvrir, passionnante tant par ce qu’elle raconte que par ce qu’elle montre, résultat d’une osmose parfaite entre la forme et le fond.

Edité par Sidonis Calysta en DVD restauré

(USA-1952) de Edward Dmytryk avec Arthur Franz, Adolphe Menjou, Gerard Mohr
Format : 1.33
Langue ; français, anglais
Sous titres : français
Durée ; 88 mn
Bonus

Présentation du film par Bertrand Tavernier, Olivier Père, François Guérif et Patrick Brion

A propos de Emmanuel Le Gagne

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