Si, de Tavernier à Chabrol en passant par Granier-Deferre, le cinéma français s’est régulièrement emparé des romans de Simenon, les adaptations américaines de l’écrivain belge sont nettement plus rares. Les Frères Rico constitue en cela une vraie curiosité, au même titre que A life in the balance (1950) de Harry Horner et, surtout, l’excellent Le fond de la bouteille d’Henry Hathaway.

Le scénario, co-écrit par un Dalton Trumbo dissimulé sous un pseudo à cause de la chasse aux sorcières, s’érige en modèle de rigueur dans cette tragédie familiale où l’on suit un naïf qui se fait berner par ses anciens amis de la mafia.

Ancien gangster retiré des affaires pour devenir un honnête citoyen et un mari respectable, Eddie Rico est rattrapé par son passé lorsque son parrain, le mafieux Sid Kubik, en qui il a toute confiance, lui demande de retrouver ses frères, Milo et surtout Johnny, qui s’est enfui avec sa femme enceinte. Rico ne se doute pas que Kubik n’est pas aussi fidèle qu’il le prétend même s’il doit sa vie à la mère des Rico. Milo a commis un meurtre et Johnny en était le chauffeur. Tous deux sont recherchés par la police et la mafia n’a généralement pas beaucoup de solution alternatives pour faire taire des témoins. Dès lors, pris dans un engrenage fatal perverti par les mensonges et les faux semblants, Eddie va involontairement mettre en danger la vie de ses frères.

Les Frères Rico demeure un film noir attachant et prenant, mais qui pèche par ses cinq dernières minutes, aberrantes, en contradiction radicale avec la construction fataliste du scénario. Dans quelle mesure la responsabilité de cet épilogue malheureux incombe à Phil Karlson, certainement absent lors du tournage des derniers plans imposés par les producteurs embarrassés par la noirceur du roman de Georges Simenon ?

Entre l’exécution sommaire des méchants emballés comme dans une mauvaise série B et le happy end dégoulinant de mièvrerie durant lequel nos tourtereaux marchent en direction du centre d’adoption, l’impression soudain d’assister à un grand film se tirant une balle dans le pied désole. Alors que tout concourt à se terminer mal, tradition du film noir gangrenée par le fatalisme, avec ce grand thème du passé qui vous rattrape toujours, telle une maladie incurable qui vous colle à la peau. Un stagiaire de la Columbia, débauché par des financiers peu scrupuleux, est sans doute venu exécuter la basse besogne de filmer ces séquences pervertissant l’esprit originel d’une tragédie familiale.

Passée cette impression finale déceptive, qui a probablement terni l’image d’une œuvre tombée dans l’oubli, ce drame policier mis en scène sans esbroufe, dans un style épuré, loin des plus grands fleurons du genre imprégnés par les influences post-expressionnistes, mérite une réévaluation d’urgence.

Le style clinique et direct, porté par l’architecture glaciale des décors, la photographie lumineuse évinçant les clairs obscurs de circonstance et la sobriété des plans renforcent l’aspect tendu du film.

La réalisation sert une histoire rectiligne qui va d’un point A à un point B, trajet que va littéralement entreprendre Eddie. Un parcours qui mène ses proches vers un destin funeste. Les rebondissements sont absents, la mise en scène donnant volontairement une longueur d’avance au spectateur sur le héros, mais l’intérêt est ailleurs. Figure incontournable du film noir (Quelque part dans la nuit de Joseph L. Mankiewicz, La proie de Robert Siodmak, Le mystérieux Docteur Korvo d’Otto Preminger), Richard Conte, presque de tous les plans, déroule une composition remarquable en ex-truand devenu un honnête comptable, lointain « cousin » de Carlito Brigante, personnage mythique de L’impasse de Brian De Palma.

Les seconds rôles, tous très bien tenus, insufflent une dimension humaine non négligeable, notamment grâce à deux comédiens remarquables dont Larry Gates (le docteur Kaufman dans L’invasion des profanateurs de sépulture) dans le rôle de Sid Kubik, nom aux résonnances plus méphistophéliques que maffieux, à l’instar d’un Keyser Söze. Il endosse le Mal dans toute sa splendeur et son étrange inquiétude. La scène où il ment délibérément à Eddie, lui lance des fleurs sur sa famille, lui parle d’honneur et d’honnêteté reste un grand moment de jubilation. Contrairement à Eddie, le spectateur ne se fait pas duper par cette logorrhée verbale proche du sadisme. Ce contraste entre l’apparence et la réalité fait froid dans le dos.

La courte, mais intense apparition de Kathy Grant incarnant fiévreusement la femme de Johnny, accentue le climat mélancolique et désespéré qui imprègne ce film noir au confins du mélodrame. Surtout connue pour son rôle exsangue dans Le septième voyage de Sindbad de Nathan Juran, elle prouve, en deux scènes, l’étendue de son talent, de son jeu très expressif qui arrive à instaurer une vraie tension. Elle retrouve l’année suivante, en 1958, Phil Karlson dans le très beau western crépusculaire, Le salaire de la violence.

Petite anecdote : Lamont Johnson, qui prête ses traits de playboy pour jouer le frère de Kathy Grant, deviendra par la suite un cinéaste honorable, remarqué essentiellement pour Viol et châtiment (1975) et Les guerriers de l’espace (1983).

(USA-1957) de Phil Karlson avec Richard Conte, Kathy Grant, Larry Gates, DianneFoste

Edité par SidonisCarlysta en DVD restauré

Format : 1.85 (16/9)

Langue ; français, anglais

Sous titres : français

Durée ; 92 mn

Bonus

Présentation du film par Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion

A propos de Emmanuel Le Gagne

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