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Les Roman Pornos de la Nikkatsu nous ont réservé ces derniers mois leur lot de belles découvertes, tant dans la thématique de la transgression qu’elles exploitent régulièrement que dans l’expérimentation esthétique des cinéastes au sein même de codes délimités. Cependant, le revers de ce foisonnement est sans doute de rendre le regard toujours un peu plus exigeant. Comme dans tout cinéma d’exploitation il existe également de francs ratages ou plus simplement des œuvres qui sans être dénuées d’intérêt ne se distinguent pas vraiment de la production ambiante et ne déchainent pas d’enthousiasme. C’est le cas de deux œuvres sur trois présentées ce mois-ci, des curiosités sympathiques à défaut d’être inoubliables.

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S’il fallait inventer un sous genre pour Le violeur à la rose, on serait tenté de le qualifier de « film de violeurs ». Avec son anti-héros, sorte de violeur en série s’introduisant chez les femmes pour abuser d’elles, Le violeur à la rose ressemblerait presque à un film concept qui reprendrait l’un des leit-motiv d’Orange Mécanique pour décliner le thème sur 1h10. Le violeur à la rose appartient à une veine particulière du Roman Porno puisqu’il est quasiment l’instigateur du « pinku violent ». La violence y prend assez largement le pas sur l’érotisme,   les scènes charnelles étant elles-mêmes plongées dans la brutalité car toutes les scènes sexuelles du film ne sont que des viols. Yasuharu Hasabe est à l’origine plus un spécialiste du Sukeban (cf Le boulevard des chattes sauvages) – le film de gang de filles -et de cinéma d’action, ce qui intime à Le violeur à la rose, mené à la manière d’un thriller. un rythme particulièrement énergique. Autre élément de contrepoint formel, qu’on soupçonne également emprunté à Kubrick, l’emploi de la musique classique, le plus souvent une émouvante mélodie baroque au clavecin servant de support sonore aux scènes de viol. C’est probablement l’une des meilleures idées d’Hasabe qui place alors le spectateur dans une situation inconfortable, paradoxale et dichotomique entre l’ironie et le drame. Car la force du violeur à la rose tient au cynisme de son discours. En dehors du fait qu’il nous ressasse le cliché habituel – légion dans les pinkus – d’une vision de la femme violée qui y prend goût, il s’attaque de manière plus inattendue à l’image de la virilité japonaise, suggérant même que l’instinct de domination et la pulsion de viol constituerait le symptôme d’une homosexualité latente (l’œuvre est par ailleurs ambiguë et il est difficile de ne pas y soupçonner une certaine homophobie dans cette manière de pointer du doigt deux déviances au risque de faire de curieux amalgames). Aussi ce héros violeur poursuivi par ce gang d’homosexuels en voulant à ses fesses, devient un pitoyable pantin se révélant à lui-même. A ce titre Le violeur à la rose (ne pas se fier au titre presque romantique) frappe particulièrement fort dans sa dernière partie, et ce mix de pinku et de polar qui aurait autant pu s’appeler « violeurs versus homosexuels » frappe plus par la puissance de sa cruauté que par sa forme finalement fort convenue.

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Après les impressionnants Graine de prostituée et Journal Erotique d’une infirmière, La leçon de choses de Melle Mejika (1978) s’avère une petite déception de la part de Chusei Sone. Une nouvelle fois, Sone fait voler en éclat le vernis des institutions en racontant les aventures d’une professeur de biologie aux méthodes peu orthodoxes, provocante, écartant les jambes en classe et découvrant sa culotte en guise d’exercice pratique… ce qui dissimule une vérité nettement plus sombre, une vengeance individuelle se tramant bien évidemment derrière cette attitude. Elle dérange les esprits. En brisant le calme confortable de ce lycée elle en devient le révélateur de toutes les failles et de toute l’hypocrisie de son mécanisme. Sone se moque avec verve d’un Japon obsédé par son code de l’honneur comme le montre cette scène étonnante où le directeur s’adresse à ses élèves en pleine tempête, comme un général à son armée, tandis que Melle Mejika voit sa jupe se relever par le vent.
La société sclérosée, s’enferme dans ses principes et ses tabous comme pour mieux travestir les ignominies qui s’y dissimulent, les frustrations et les pulsions rentrées qui y bouillonnent : prostitution, assassinats, viols y apparaissent au grand jour. Le vernis saute lentement, faisant passer d’un sentiment d’une vision de propreté, d’éducation froidement hygiénique à celui de la corruption et l’ignominie. Malgré une captivante dernière partie en forme de huis-clos dans la demeure du directeur de l’établissement et du vieux fondateur assassin, cette mise à mal du pouvoir dominant, fascisant et des privilégiés sur les petites classes est poussive.Le ton oscille entre l’acerbe et le coquin, entre la comédie et la satire sociale finissant par verser dans l’archétypique et la caricature. Il manque en outre à La leçon de choses de Mle Mejika ce soupçon de tragédie qui faisait la force de Graine de prostituée et Journal érotique d’une infirmière. Loin de la complexité des deux très beaux portraits de femmes de ces deux films, Mle Mejika ne suscite aucune empathie, et l’écriture du personnage ne dépasse que peu le simple archétype de l’héroïne vengeresse usant de son corps comme arme redoutable. Mieux vaut prendre La leçon de choses de Mle Mejika pour ce qu’il est, un petit divertissement rehaussé parfois par l’esprit anarchiste de Sone.

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C’est bizarrement le réalisateur du seul vrai nanar de la collection (L’épouse, l’amante et la secrétaire) qui nous offre la belle surprise du lot avec une fable sadienne dont les mécanismes machiavéliques provoquent souvent le plaisir du vertige. En effet, cette Fleur empoisonnée distille immédiatement son parfum vénéneux pour entrainer le spectateur dans un huit clos fascinant de perversité.
Japon. 1941. Par peur de laisser abandonnée Kumiko, sa maîtresse, aux mains de son époux pervers, un artiste se laisse enfermer dans la demeure du couple pour se laisser raconter par ce marquis l’histoire de sa femme. Dès lors, à mesure que les zones d’ombres s’éclairent, un nouveau mystère s’épaissit lorsque de nouveaux hôtes tous plus inquiétants les uns que les autres viennent peupler la demeure : des officiers sadiques à la recherche d’une espionne à la solde des russes, une militaire et ses deux « serviteurs », une infirmière… comme des acteurs sur l’estrade des pulsions. Sexualité et violence ne vont pas tarder à se libérer
Katsuhiko Fuji met en place un dispositif voyeuriste où l’on ne sait plus tout à fait qui regarde et qui est regardé, passant de pièce en pièce, avec ses miroirs sans tain. La très belle mise en scène de Fleur Empoisonnée tient dans la mise en abime, mettant en exergue notre propre regard voyeur, en nous entrainant dans un spectacle gigogne. L’une des scènes les plus caractéristiques de cette sensation d’étourdissement présente la marquise et son mari faisant l’amour tout en observant à travers la vitre un autre couple en plein acte sexuel : décor emboité dans un autre, aux multiples épaisseurs, dans lequel semblent s’ouvrir toujours d’autres perspectives, d’autres réalités. Car in fine, Fuji applique également à l’intrigue le traitement du théâtre dans le théâtre qu’il fait subir à son espace, comme s’il évoquait également les labyrinthes individuels à coups de reflets trompeurs, réservant de multiples surprises. Si la réalisation de Fuji n’a pas la fièvre et la puissance poétique d’un Tanaka, elle n’en demeure pas moins extrêmement efficace, parvenant parfois à susciter un trouble similaire à celui de La maison des perversités.
Fleur empoisonnée est une œuvre à la convergence de plusieurs genres. Car à bien y réfléchir, avec ses traumas enfantins, ses situations psychanalytiques dont le simulacre débouche sur un coup de théâtre presque ironique, elle est le sujet rêvé pour un giallo. Même ce mystérieux rodeur ganté venant assommer les femmes prenant leur bain pour leur raser le pubis rappelle les tueurs fétichistes du cinéma italien des années 70. Le Fernando Di Leo des Insatisfaites poupées érotiques du Docteur Hitchcock n’aurait pas renié ce rituel déviant. Fleur Empoisonnée partage donc avec le giallo ce délicieux mélange d’élaboration graphique et de pure trivialité, ce jeu sadien sur les contraires où l’innocence ne peut être que bafouée. La beauté de Fleur empoisonnée tient donc à ce porte à faux entre la provocation symptomatique du cinéma d’exploitation et son indéniable élégance. L’arrière plan des prémices de guerre du pacifique décuple la tension et le malaise, le conduisant parfois vers les pièges de la nazisploitation, avec son ambiance de torture militaire (l’ombre de Salo pointe parfois son nez) qui permet à Fuji de céder à la tentation du bondage auquel il nous a souvent habitué.
In fine, Fleur empoisonnée reste parfaitement fidèle à son titre, baignant dans une atmosphère particulière, à la fois parfumée et corrompue, aux confins du fantastique, teintée d’absurde et avec une bonne dose d’ironie voire de cynisme qui se clôt sur le mode « La vie n’est qu’une comédie ». Esthétiquement Fuji fait parfois preuve d’un grand sens de la couleur et des contrastes, en les installant dans l’espace, dans son petit théâtre humain, qui culmine dans l’irruption irréelle d’une cavalière rouge dans la neige.

 

Le violeur à la rose (Japon, 1977 ) de Yasuharu HASEBE, avec YUDAI ISHIYAMA, Tamaki KATSURA, Natsuko YASHIRO, Rei OKAMOTO, Yuri YAMASHINA.


La leçon de chose de Mademoiselle Mejika (Japon, 1978) de Chusei SONE, avec Izumi SHIMA, Kunio OTSUKA, Hitomi SAKAE, Junichiro YAMASHITA.

Fleur Empoisonnée (Japon, 1980) de Katsuhiko FUJII, avec Yuko ASUKA, Junko MABUKI, Erina MIYAI.


dvd édités par Wild Side

 

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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