Un an après avoir joué le père Lamont pour le magnifique The Heretic de John Boorman, Richard Burton endossait à nouveau la soutane pour ce très singulier Absolution (1978) d’Anthony Page écrit par Anthony Shaffer. Il faut croire que ce rôle répété mettant en relief la figure du Mal dans toutes ses acceptions, théologiques ou cliniques, lui allait comme un gant. Troublante coïncidence, il allait la même année qu’Absolution incarner un autre scrutateur d’âme, homme d’une autre foi, en le personnage du psychiatre Martin Dysart face à l’adolescent mentalement dérangé d’Equus, adaptation par Sidney Lumet d’une pièce de Peter Shaffer… frère d’Anthony.  C’est d’autant plus intéressant que, de l’aveu d’Anthony Shaffer, ce secret de la confession, élément essentiel d’Absolution le fascine tout autant que le serment d’Hippocrate qui affirme : « Admis(e) dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. ». Dans ces trois films, Burton s’impose de façon troublante avec la même stature, celle du guide spirituel que rien ne doit ébranler, mais vite en proie au doute, à l’interrogation jusqu’au risque de remettre en cause sa mission. De Regan en lutte contre le démon (The Heretic) à Alan crevant les yeux des chevaux (Equus), en passant par les collégiens britanniques exemplaires trahissant le visage de la perversité (Absolution), il n’y a qu’un pas : Burton semble y incarner le même homme, condamné à subir des épreuves similaires. Car Absolution installe très rapidement le malaise d’un climat délétère, dès l’arrivée de celui qu’on appelle bohémien, qui en réalité ressemble plus à un hippie,  hell angel d’Easy Rider version anglaise. Si la séquence d’ouverture baigne dans le réalisme pur, cet inconnu qui fait irruption aux abords d’une institution modèle fait contraste, présage d’un élément de dysfonctionnement imminent. Il suffit de l’apparition d’un « marginal » pour troubler l’ordre des institutions. La demande intrusive de ce bohémien s’enquérant d’une place éventuelle dans l’établissement sonne comme les prémisses du désordre. Certes la révolution n’est pas si flagrante que l’arrivée de Terence Stamp dans Théorème, mais finalement, l’équation n’est pas si différente.

© Powerhouse films

Dès cette ouverture, Absolution souffle la subversion, suggérant cette idée d’une école privilégiée pour enfants de bonne famille, comme une imposture probable, symbole d’une certaine bonne conscience anglaise, telle qu’on la trouve dans le très cinglant et anarchiste If…de Lindsay Anderson. Le père Goddard a donc en charge une classe d’élèves dans les 16-17 ans, où il enseigne l’étude de textes littéraires, religieux et philosophiques, avec des thèmes aussi étendus que le doute… ou la beauté physique. L’évidence saute aux yeux : Goddard refrène ses pulsions, qu’il s’agisse de la répulsion physique à peine dissimulée envers Arthur, ou du trouble grandissant pour Benjamin, le protégé qu’il a pris son aile. La verve iconoclaste de Shaffer verse dans un humour noir coupant déjà si savoureux dans Frenzy ou Le Limier (Sleuth) ou dans l’implosion des croyances usuelles de Wicker Man. Shaffer et Anthony Page profitent de leur décor pour installer un climat presque gothique et échafauder un thriller tordu : Benjamin va s’amuser avec cette règle immuable du secret de la confession pour manipuler à loisir l’esprit de Goddard ; il l’observe s’emmêlant dans la toile d’araignée de sa culpabilité et de son trouble. Goddard esquisse un geste de recul lorsque la main de Benjamin se pose sur la sienne, plus effrayé sans doute par lui-même que par son élève. La tension homosexuelle est palpable dans les regards et les gestes, qu’il s’agisse des rapports entre le prêtre et Benjamin, entre les garçons eux-mêmes ou même en cette amitié naissante entre Benjamin et le bohémien.

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L’atmosphère d’Absolution plonge progressivement dans une nuit sexuelle aussi obsessionnelle que suggérée. Benjamin va sculpter le mensonge à l’intérieur du confessionnal, jusqu’à évoquer des pulsions meurtrières, voire même avouer un meurtre… imaginaire ou non ? Car le doute s’immisce chez le spectateur introduisant les ressorts d’un suspense psychologique vénéneux… jusqu’à une révélation finale quelque peu regrettable. Shaffer n’aimait pas ce twist de dernier moment, qui faisait brusquement basculer le film vers un changement de ton inapproprié, versant alors en plein archétype du genre.  Il aurait préféré – et on le comprend – qu’il intervienne bien avant, pour laisser justement à cette nouvelle interprétation le temps d’ouvrir sur un nouvel abîme…

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La partition de Stanley Myers épouse magnifiquement cette ambiguïté, passant subtilement d’une légèreté folk à des plages nettement plus angoissantes. La photo de John Coquillon (Straw Dogs , Le Grand inquisiteur) contribue à ce réalisme trompeur assez typique du cinéma anglais de l’époque, y compris dans les productions fantastiques de l’époque de la Hammer, de la Amicus ou même des films de Pete Walker, avec des teintes un peu ternes et automnales donnant de l’Angleterre l’image d’un pays sans couleur, dépressif aux antipodes du pop psychédélique des années 60.  Cette esthétique totalement appropriée n’en met que mieux en valeur ses moments mystérieux, glissements inattendus.  Le cinéaste contamine alors son ambiance anodine avec un certain plaisir, courtisant le fantastique dans ses scènes les plus nocturnes ou dans les déambulations dans les couloirs de son bâtiment qui prend soudain des allures de maison hantée.

C’est sans doute de Joseph Losey et d’Harold Pinter dont se rapproche le plus Absolution, et notamment d’Accident et de The Servant. Avec cette même veine jubilatoire, Anthony Page et Anthony Shaffer offrent la représentation d’un monde de privilèges où s’inversent les rapports de domination. Ce piège qui se referme inexorablement renvoie à nouveau à The Servant, lorsque l’étudiant modèle provoque le chaos et mène la danse, faisant tomber le prêtre sous son emprise. Ah, ce climat oppressant et pervers gratte le vernis des apparences sociales ! On ne sera donc pas étonné de reconnaître en Benjamin le visage du petit « Messager » de Losey (Dominique Guard), qui a bien grandi. Parmi les autres surprises, un autre enfant, mutique au physique plus ingrat, le héros de Kes de Ken Loach (David Bradley). Pour le père Goddard, l’Ange et le Diable, probablement.

© Powerhouse films

La copie proposée est très belle, à la fois nettoyée et respectant le grain d’origine. Sont proposées la version cinéma d’origine et la director’s cut de 2018.  Kevin Lyons, auteur d’une database consacré au cinéma fantastique The Encyclopedia of Fantastic Film and Television. se charge du commentaire audio, sur la version cinéma. Parmi les bonus, dans un interview exclusif (« The Devil to pay ») de 2018 Anthony Page revient sur la production et la gestation du film et notamment sur les rapports avec Anthony Shaffer. L’acteur Dominic Guard a également accordé un entretien et se remémore le tournage (“Them and Us”). Enfin, la costum designer Anne Gainsford évoque elle aussi son travail sur le film. Mais c’est sans doute (comme dans toutes les éditions Powerhouse), le livret papier de 40 pages qui demeure le plus passionnant regroupant analyses critiques, interviews, archives, réception critiques de l’époque. Un maximum d’information fondamentale de remise en valeur du film.

 

Combo Blu-Ray / DVD édité par Powerhouse films
Les films possèdent des sous-titres en anglais uniquement.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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