Abel Ferrara – «L’ange de la vengeance (Ms .45)» (1981)

Genre cinématographique hautement controversé, puisant ses racines dans le western et sa mythologie, le « vigilante movie » connaît son heure de gloire durant les années 70, en opposition à une époque marquée par le mouvement hippie et la libération des mœurs. Porté par des films comme L’Inspecteur Harry de Don Siegel ou Death Wish de Michael Winner, il renvoie (en apparence) l’Amérique à des valeurs séculaires aussi simplistes et réactionnaires que l’auto-justice, le bien-fondé du port d’arme et la légitimité d’en user pour défendre son intégrité physique. Érigés en porte-paroles de la majorité silencieuse, ces justiciers semblent les derniers remparts contre la corruption et l’incapacité de la police à protéger le « brave citoyen ». Alors que les héros virils font régner l’ordre dans les villes à coups de Magnum et de relents de loi du Talion, leurs pendants féminins ne tardent pas à émerger au sein de films héritant de l’appellation de « rape and revenge » (littéralement « viol et vengeance »). Des œuvres comme Thriller, A Cruel Picture (alias Crime à froid ou They Call Her One Eye, réalisé par Bo Arne Vibenius, ancien assistant d’Ingmar Bergman sur Persona), Day of the Woman de Meir Zarchi ou La femme scorpion de Shun’ya Itô (pour le versant nippon), visent à représenter l’horreur de l’agression, frontalement, parfois avec complaisance, exposant de jeunes filles dénudées à la merci d’hommes libidineux et violents, subissant les pires outrages, afin de rendre, le moment venu, leur revanche la plus jouissive possible pour le spectateur/voyeur. La frontière entre exploitation crapoteuse ou au, contraire, mise en valeur de la femme enfin en pleine possession de ses moyens, sacrifiant la bêtise virile dans toute sa splendeur, ne tient parfois qu’au talent du cinéaste présent à la manœuvre. Au tout début des années 80, Abel Ferrara, tout juste sorti de son slasher Driller Killer (1979), propose sa propre vision du genre, avec L’ange de la vengeance, aujourd’hui disponible en combo Blu-Ray et DVD chez ESC éditions, accompagné de nombreux bonus dont un entretien inédit dans lequel le réalisateur revient sur sa carrière et d’un livret de 16 pages signé Marc Toullec. L’histoire suit le calvaire de Thana, jeune new-yorkaise timide et muette, qui, après avoir été violée à deux reprises, décide de prendre les armes et d’abattre tous les hommes qui croiseront son chemin…

© 2006 AIM GROUP LLC. © ESC EDITIONS 2019. EDV 2588. Tous droits réservés.

Thana, référence à Thanatos, divinité de la Mort dans la mythologie grecque, est incarnée par la jeune Zoë Lund (dix-sept ans au moment du tournage), actrice, mannequin et écrivaine (entre autres) au destin tragique. La future scénariste de Bad Lieutenant (décédée prématurément en 1999) incarne ici une héroïne tour à tour fragile et violente, vulnérable et déterminée. Elle est introduite lors d’une scène où, d’abord floue et à l’arrière-plan, elle semble en retrait, noyée parmi les autres femmes, avant de s’avancer jusqu’à dévoiler son visage angélique. Discrète et réservée, elle subit sans faire de vagues les pressions de son travail (elle est petite main dans une grande ligne de prêt à porter), ainsi que les remontrances de son supérieur (« Sois comme les autres filles ») et de ses collègues visant à la faire sortir de son cocon. Elle n’exprime rien, ne se plaint de rien, ne désire rien, elle semble pure, vierge de tout vice, étrangère à tout péché (même si ce n’est jamais révélé explicitement, sa virginité ne fait pas de doute). Après avoir été violée, son handicap la condamne à ne pas pouvoir verbaliser son mal-être, elle ne peut exprimer sa colère autrement qu’à travers la violence. La brutalité qui l’entoure ou qu’elle provoque ne semble pas l’émouvoir, comme son homonyme divin, elle devient la mort incarnée, sans émotion, implacable, comme déshumanisée. Au détour de plusieurs plans, la jeune femme est même résumée à son seul pistolet (symbole phallique par excellence), réduite à l’état d’objet, ne faisant plus qu’un avec son arme, comme le prouve le titre original (Ms .45, d’après la référence du calibre utilisé). Sa croisade violente prend même une connotation religieuse, fidèle aux obsessions de Ferrara, lorsqu’elle s’habille en femme fatale et descend ainsi aux enfers (les quartiers mal famés) afin de traquer les pécheurs. Le déguisement de religieuse sexy qu’elle revêt à la fin du film synthétise à lui seul les différents visages de Thana : la vierge effarouchée et l’objet de désir. Contrairement à certains autres « rape and revenge », comme Irréversible de Gaspar Noé où ce n’est pas la victime qui traque le violeur mais son ex et son petit ami, ou encore La dernière maison sur la gauche (remake signé Wes Craven de La source de Bergman, véritable prototype du genre) où les parents d’une jeune femme décident de torturer les criminels, ici c’est l’héroïne elle-même qui endosse les rôles de martyr, juge et bourreau, la poussant aux limites de la folie, lui conférant une dimension profondément tragique. De la volonté de justice expéditive de ses agresseurs, elle se radicalise et passe peu à peu à la punition pure et simple de toute forme de sexualité ou de désir, allant jusqu’à choisir comme cible tout individu masculin qui n’oserait que poser le regard sur elle. Pourtant, loin de vouloir s’impliquer dans un quelconque combat féministe, elle n’aspire qu’à la tranquillité, à l’indifférence, elle ne veut simplement pas qu’on la désire, qu’on la touche, qu’on l’oblige à « bien se tenir », à être comme les autres, elle écrit d’ailleurs à son patron « Je veux seulement qu’ils me laissent tranquille ». Une volonté de se noyer dans la masse, de ne pas se faire remarquer qui s’oppose à un autre justicier new-yorkais culte auquel L’ange de la vengeance rend pourtant hommage (la protagoniste s’entraînant à dégainer son arme en se regardant dans le miroir), Travis Bickle, héros de Taxi Driver et son désir de devenir « quelqu’un ».

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New York, qui connaissait alors une vague de crimes sans précédent, est l’autre personnage principal, évoquant certains films de genre des années 80 comme Vigilante ou Maniac de William Lustig. Alors en pleine auscultation des bas-fonds de la Grosse Pomme (à travers China Girl, New York deux heures du matin ou Bad Lieutenant) Abel Ferrara filme l’ambiance délétère de ses avenues et de ses ruelles (souvent sans autorisation, à l’insu des passants) comme les organes gangrenés d’un corps moribond. Cette putréfaction est présente dans toutes les strates de la société, Thana est ainsi une proie aussi bien pour les macs minables, et les petits délinquants arpentant les trottoirs (en témoignent les nombreux plans où ses amies et elle deviennent de simples corps à la merci du regard lubrique des hommes), que pour les dirigeants de la société dans laquelle elle travaille et les émirs milliardaires paradant en limousines. Le premier plan du long-métrage présente ainsi un quartier aux teintes grises, grouillant de monde, que le montage enchaîne avec un défilé de mode luxueux et privé dans les locaux de la firme. Dans les deux cas, un univers hostile pour les femmes (simples objets de désir ou silhouettes ne servant qu’à exposer des vêtements hors de prix) et pour l’innocence. Les autres personnages semblent habitués à cette atmosphère et à cette mentalité, ils semblent armés pour affronter l’Amérique des 80’s balbutiants, la protagoniste, elle, est fragile et permissive (elle accepte toutes les remontrances et les avances), se retrouvant victime du jugement d’autrui (et principalement des hommes), qu’on lui reproche sa vie trop secrète, trop réservée, ou au contraire son virage sexy. Ainsi lorsque le deuxième violeur (qui entre chez elle par effraction) la découvre tuméfiée et en état de choc, il la sermonne presque d’être dans cet état et lui demande d’un ton accusateur « Qu’est-ce qui t’est arrivé ?», comme si elle était responsable de l’outrage qu’elle vient de subir. Les rôles féminins ne sont pas en reste, comme ses collègues se moquant de son mutisme et de sa timidité, ou cette voisine inspectant tous ses faits et gestes, de son maquillage à l’heure à laquelle elle rentre de soirée, allant jusqu’à taxer la nouvelle attitude provocante de la jeune femme de sorcellerie (« she’s a witch » déclare-t- elle). Cette vision d’un monde hostile et profondément misogyne, jusque dans ses institutions (le réalisateur donna sa propre version de l’affaire DSK avec Welcome to New York en 2014), se révèle d’une actualité étonnante, la croisade de l’héroïne et sa justice expéditive trouvant un écho particulier à l’heure de #balancetonporc et de #metoo.

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Violent et sans concessions (parfois jusqu’à la surenchère), le film baigne dans une ambiance crue et poisseuse, à l’image des deux scènes de viol, filmées en très gros plans malaisants sur les visages de Thana et de son agresseur. À cette occasion, Ferrara introduit des références aux contes de fées avec cette pomme rouge présente dans les deux séquences (lors de la seconde, l’objet de tentation se change même en arme létale), dont l’écho se retrouvera tout au long du film à travers l’importance de cette couleur et son rapport avec la violence et la mort, des tenues sexy de la jeune femme, décidée à servir d’appât aux prédateurs, comme un petit chaperon sanglant prêt à en découdre avec le grand méchant loup, à une clef ou un feu de signalisation annonçant la venue de cet ange exterminateur. Le réalisateur n’hésite cependant pas à parsemer Ms .45 de touches comiques ou ironiques, comme ce fer à repasser, traditionnellement objet de soumission pour la femme, l’enfermant dans son rôle de ménagère, devenant une lame tranchante entre les mains de la jeune fille, ces cadavres transformés en viande hachée pour le plus grand plaisir du chien de la voisine, ou encore ce plan sarcastique où l’héroïne, les yeux dans le vague, est cadrée devant la porte des toilettes affichant en majuscules le mot MEN, un indice cocasse sur la place réelle qu’occupe le genre masculin dans son esprit. Au détour de quelques visions traumatiques, le film prend une tournure plus onirique, plus cauchemardesque, comme lorsque Thana, paralysée, incapable de se déshabiller, de révéler son propre corps à son regard, observe, terrifiée, le siphon du lavabo rejeter les morceaux de chair de l’une de ses victimes. Une dimension surréaliste et presque éthérée qui trouve son point d’orgue dans l’incroyable fusillade finale au montage très découpé, sorte de relecture en forme de gunfight du bal de Carrie de Brian DePalma, où les convives d’une soirée huppée (tous très portés sur le sexe) se retrouvent pris au piège de la furie vengeresse de la nonne sanguinaire, baignant dans une lumière stroboscopique et un ralenti hypnotique, accentuant la fascination presque mystique du cinéaste pour sa créature justicière et son interprète. En 1992, ce dernier retrouvera Zoë Lund avec qui il coécrira Bad Lieutenant, une histoire où l’innocence se trouve de nouveau corrompue suite au viol d’une religieuse, un enquête qui offrira la rédemption à un flic désabusé et brutal, dans ce qui restera comme l’un des meilleurs films d’Abel Ferrara. Une forme de pardon, d’absolution accordé au sexe masculin, sous la plume de celle qui fut son bourreau quelques années plus tôt dans ce formidable Ange de la vengeance.

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Blu-Ray/DVD édité par ESC Editions

 

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A propos de Jean-François DICKELI

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