Au départ technique propre aux effets spéciaux visant à créer le mouvement en animant un objet image par image, la stop-motion est quasiment devenue, au fil des années, un art à part entière. En témoignent les succès des films de Nick Park et du studio Aardman (Wallace et Gromit, Chicken Run…) ou des longs-métrages d’animation de Wes Anderson (comme le récent L’île aux chiens). Apparue au début du vingtième Siècle dans les productions de Wallace McCutcheon et Edwyn S. Porter, le grand public découvre cette méthode grâce au travail de Willis O’Brien. Responsable des scènes les plus spectaculaires du Monde Perdu, adaptation d’Arthur Conan Doyle en 1925, et de King Kong (1933), il a donné au procédé ses lettres de noblesse et inspiré un technicien prometteur qui se lançait alors dans le cinéma : Ray Harryhausen. Le vétéran ayant pris le jeune homme sous son aile, il lui confiera la création du gorille géant de Mighty Joe Young d’Ernest B. Schoedsack en 1949. S’ensuivra une longue carrière pour l’artiste qui fera évoluer sa discipline tout en offrant d’inoubliables scènes poétiques et grandioses, remplies de créatures fantastiques (le combat contre les squelettes dans Jason et les Argonautes, les dinosaures de La Vallée de Gwangi…). Il deviendra ainsi une référence et un modèle pour de nombreuses générations de créateurs et de cinéastes comme Sam Raimi, Peter Jackson, Tim Burton ou encore Phil Tippett (à l’œuvre sur Robocop ou Indiana Jones et le temple maudit, notamment). Entre 1949 et 1953, il réalise une série de courts-métrages inspirés d’histoires pour enfants, que Carlotta a la bonne idée de sortir dans les salles obscures, sous le titre Les contes merveilleux par Ray Harryhausen. Un programme composé de ces cinq films, l’occasion de se replonger dans l’univers, alors encore naissant, de l’un des plus grands magiciens du cinéma…

© Copyright 2004 RAY HARRYHAUSEN. Tous droits réservés.

Adaptations par Charlotte Knight (future scénariste de 20 Millions Miles from Earth, pour lequel Harryhausen créera une magnifique créature reptilienne) de contes de Charles Perrault et des frères Grimm, l’anthologie débute par Le petit chaperon rouge (1949), Hansel et Gretel (1951) et Raiponce (1951). Des versions moins sombres que les originales (la grand-mère ne se faisant, par exemple, plus dévorer par le loup), adoptant ainsi une sensibilité plus enfantine, similaire à l’approche de Walt Disney pour son Blanche Neige et les sept nains douze ans plus tôt. Les courts-métrages sont accompagnés d’une voix-off interprétant les différents personnages, évoquant les racines même d’un genre destiné à être lu à de jeunes enfants avant de s’endormir. Situés dans des décors identiques (une maison ou une forêt, lieu bucolique mais aussi obscur et propice à tous les dangers), ils révèlent à l’image un souci du détail jusque dans les moindres plis de tissu ou les flammes d’un four, brasier funeste se reflétant sur le visage de Gretel. Une méticulosité et une rigueur qui rend les travaux du cinéaste/technicien incroyablement modernes. Si les expressions des visages sont limitées, les mouvements des héros sont d’une fluidité exemplaire, rendant réalistes les réactions de peur ou de joie. Le réalisateur multiplie les mouvements de caméra, donnant une vraie profondeur aux dioramas, de ce long travelling latéral suivant le petit chaperon se promenant dans une clairière, jusqu’à un mouvement « de grue » dévoilant l’entièreté de la maison en pain d’épices. La fascination de l’animateur pour les monstres est déjà palpable, cherchant à rendre ses chimères les plus effrayantes et crédibles possibles. Que ce soit un immense loup cauchemardesque ou une enchanteresse évoquant la méchante sorcière de l’Est du Magicien d’Oz, le fantastique et le merveilleux, omniprésent dans ces histoires, rejoignent la dimension quasi magique de la stop-motion et ses possibilités.

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Le quatrième court-métrage (datant de 1953) s’éloigne du conte de fées en mettant en scène la tragédie du Roi Midas. Si l’univers semble tout droit sorti d’un livre pour enfants et que les décors évoquent plus un style médiéval qu’antique (les racines hellénistiques de l’histoire ne sont subtilement suggérées que par les motifs d’une amphore présente en arrière-plan), la passion de Ray Harryhausen pour la mythologie, qui se confirmera par la suite, trouve ici sa première représentation. Du Septième voyage de Sinbad au Choc des Titans, il œuvrera dans de nombreux péplums ou films d’aventures, donnant vie à des créatures mythiques. Ici, l’entité malfaisante est un mauvais génie, un démon à l’apparence de vampire renvoyant au Nosferatu de Murnau. Tel l’inoubliable statue de Talos prenant vie sous les yeux de marins sidérés dans Jason et les Argonautes, le cinéaste agît en véritable démiurge, rendant le spectacle de simples figurines animée réellement magique et fascinant. L’approche cinématographique s’étoffe de divers zooms et effets de lumière, le réalisateur optant pour des plans décadrés ou des contre-plongées rendant l’ambiance, au départ idéale et féerique, de plus en plus sombre et inquiétante à mesure que le piège se referme sur le héros.

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L’ultime film est une adaptation de la fable d’Ésope (l’antiquité grecque encore une fois) reprise par Jean de La Fontaine, Le lièvre et la tortue. Harryhausen y abandonne ses personnages humains pour mettre en scène des figures animales, à l’aspect anthropomorphe pour certaines. Techniquement il se révèle le plus abouti de cette anthologie, de l’animation plus fluide que jamais, à la réalisation et au montage mettant en avant l’humour et l’ironie de l’histoire. Cette vraie maîtrise de la grammaire cinématographique rend d’autant plus regrettable le fait que le cinéaste n’ait jamais réalisé de long-métrage, son projet d’adaptation de La guerre des mondes en 1942 ayant été annulé par la Paramount et le producteur George Pal, qui confieront le projet à Byron Haskin onze ans plus tard. Pourtant au-delà du court-métrage en lui-même, c’est sa conception qui se révèle la plus intéressante. Un carton durant le générique d’introduction annonce au spectateur que le film a été développé durant cinquante ans (de 1952 à 2002), l’artiste étant entre-temps affairé à des projets plus conséquents. Cette longue gestation devient un parfait reflet de la fable qui nous enseigne que « régularité vaut mieux que précipitation », ramenant à l’âme même de cette méthode qui réclame discipline, persévérance et patience. Aux antipodes des techniques alors en vogue dans le domaine de l’animation en cette fin de vingtième Siècle, celui qui n’a pourtant jamais caché son admiration pour Jurassic Park et les avancées d’ILM dans le domaine de l’image de synthèse, prouve qu’au cinéma, contes de fées et stop-motion sont intimement liés. Ce ne sont pas Jan Švankmajer et son Alice, ou Guillermo Del Toro, avec son futur Pinocchio pour Netflix, qui diront le contraire.

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A propos de Jean-François DICKELI

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