Cette reprise d’un film mal aimé à sa sortie a gagné avec le temps un statut culte auprès des cinéphiles même s’il reste encore méconnu du grand public, éclipsé il est vrai par Le Silence des agneaux pourtant réalisé cinq ans plus tard. D’ailleurs, absurdité des ressorties, les distributeurs n’ont rien trouvé de plus judicieux que de programmer le film de Jonathan Demme deux semaines avant celui de Michael Mann. Au milieu des années 80, après une éclatante réussite, encore sous influence du nouvel Hollywood, Le Solitaire, Michael Mann sort d’un échec cuisant avec La Forteresse noire, ambitieux film fantastique (partiellement) gâché par un monstre en caoutchouc.  Dino De Laurentiis lui propose alors d’adapter le roman culte de Thomas Harris, Dragon rouge, rebaptisé Manhunter et sorti en France sous le titre Le Sixième sens.

Pour la petite histoire, William Friedkin fut approché pour livrer sa vision du roman d’Harris et Michael Mann aurait proposé au cinéaste de L’Exorciste d’endosser le rôle du serial killer. Il refusa évidemment, et depuis, les deux fortes têtes ne s’adressent plus la parole. Autre étrangeté, au moment où Mann engage contre l’avis de De Laurentiis un jeune acteur débutant au charisme singulier, William Petersen, William Friedkin  termine le tournage de Police fédérale Los Angeles avec le même acteur, furieux polar urbain qui présente de nombreuses similitudes avec le film de Mann, tant sur le plan esthétique et thématique ; ces deux films sont de purs produits des années 80, transcendés par le regard exigeant de deux perfectionnistes et une vision  sombre de l’humanité, qu’elle soit mélancolique chez Mann ou cynique chez Friedkin.

Manhunter : Photo William L. Petersen

Copyright Splendor Films

Manhunter s’ouvre par une courte séquence en trompe-l’œil avec une image granuleuse (en infra rouge ?) et une caméra instable filmant l’intérieur d’une maison et s’arrêtant sur le visage d’une femme. La séquence suivante montre le bleu azur du ciel, plan cliché mais chargé de sens, dernier instant de sérénité pour le héros Will Graham. Sur un tronc d’arbre, dans une posture à la limite de la pose, il discute avec son ancien supérieur et ami, Jack Crawford (Dennis Farina, ancien flic devenu acteur) Graham, profiler du FBI, s’est retiré du métier, trop affecté par la proximité des tueurs qu’il traque, s’immisçant à l’intérieur de leur psyché. Il vit paisiblement avec sa femme et son enfant mais, attiré par une pulsion irraisonnée, il décide de reprendre sa fonction. Il part chasser un serial killer, surnommé « la dent vicelarde », déjà auteur de deux massacres de familles et qui n’agit que les soirs de pleine lune, créant une promiscuité avec une atmosphère à la lisière du surnaturel.  Pour approfondir ses recherches, il va s’entretenir avec une vieille connaissance, Hannibal Lektor, qu’il a envoyé derrière les barreaux lors de sa dernière enquête.

Dès ses premières images, intrusives et fascinantes, Michael Mann se réapproprie une esthétique convenue et commune, celle du clip, de la pub et du rock, à l’époque popularisée par le succès de MTV, pour imposer un univers glacé et glaçant privilégiant essentiellement le décor naturel et laissant le soin au chef-opérateur Dante Spinotti de sublimer, par ses incessants jeux de lumière, un récit classique.  Même si Michael Mann puise dans un imaginaire narratif du thriller de consommation, au milieu des années 80, le cinéma n’évoquait pas de manière aussi frontale la figure magnétique et repoussante du serial killer, et encore moins celle du profiler, absente des écrans et pour cause : il n’en existait alors que très peu.

Manhunter : Photo William L. Petersen

Copyright Splendor Films

D’une histoire sordide, Michael Mann en tire un splendide thriller vertigineux, dénué de la moindre trace d’humour et de distanciation, sur la frontière poreuse entre le bien et le mal. Il plonge le spectateur au cœur d’un cauchemar existentiel où un homme va se rapprocher des ténèbres pour découvrir la vérité. Michael Mann reprend tous les artifices clinquants de la série qu’il a créée, Deux flics à Miami, pour mieux les subvertir et les métamorphoser, conférant à son film une ambiance clinique et terrifiante, portant le maniérisme à un point de rupture. Derrière ces images marquantes multipliant les contre-jours, les effets bleutés, les couchers de soleil, marques de séduction renvoyant aux costumes branchés du héros, Manhunter frappe par la rigueur de la mise en scène. Le dénuement des lieux, vidés de tous leurs oripeaux inutiles, accentue cette impression d’être plongé dans un monde à part. Par le soin extrême accordé au cadre et à la sophistication des mouvements de caméra, souvent construits autour du regard de Will Graham, Michael Mann nous oblige à voir, à regarder les architectures, à scruter le moindre rebord du cadre, le moindre objet qui traîne sur la table. A l’image de l’inspecteur, Mann fait du spectateur un enquêteur, un observateur minutieux. Cette dimension hypnotique passe par un montage à la lenteur savamment étudiée, proche de la contemplation, contrepoint déstabilisant au regard de la sophistication de la réalisation qui épouse visuellement tous les tics de son époque.

Le cinéaste nous invite à regarder du cinéma et à réfléchir au sens du récit par la forme même qu’il nous propose. Une forme que l’on pourrait qualifier de néo-expressionniste, comme l’étaient en leur temps les grands films noirs des années 40. La brume qui envahit l’espace et les contrastes forts du noir et blanc font place désormais aux reflets sur les vitres ou les flaques d’eau, les miroirs déformant le réel ou encore les filtres de couleurs. Ce mélange détonnant de maîtrise absolue -aucun détail n’est laissé au hasard – et de lâcher prise – un goût parfois douteux pour le clinquant – n’est pas sans évoquer le grand cinéma allemand du muet.

Manhunter : Photo

Copyright Splendor Films

La référence à Fritz Lang vient à l’esprit, pas seulement pour la précision plastique mais dans l’essence même d’un récit articulé autour d’un personnage maléfique. Hannibal Lecktor n’est rien d’autre qu’une sorte de Docteur Mabuse des temps modernes, un psychopathe d’une intelligence redoutable dont l’ubiquité est plus symbolique et intérieur qu’explicite (même si, de sa prison immaculée, il trouve le moyen de communiquer avec le tueur en série et de mettre en danger Will Graham). Le pouvoir omniscient de la figure de Hannibal Lecktor effraie au plus haut point, d’autant plus qu’il est incarné par un Brian Cox alors peu connu, d’une impressionnante sobriété. Face à lui, William Petersen, tout en intériorité, compose un personnage troublant et parfois réellement inquiétant. Les rares séquences qui les opposent sont exceptionnelles, faisant basculer le récit dans un imaginaire proche d’un fantastique onirique et mystique auquel pourrait se rattacher à la même période La Féline de Paul Schrader. Enfin, pour corroborer  cette référence à l’expressionnisme, une hypothèse n’est pas à écarter : Francis Doloryde qui, tel un vampire, assouvit ses désirs à la tombée de la nuit, révélant sa personnalité profonde dans un univers nocturne. Décharné, mesurant presque deux mètres, le visage creusé, il ressemble étrangement au Nosferatu immortalisé par Murnau. Le jeu détaché et gracieux de Tom Noonan accentue cette similitude.

Comme dans les plus grands opus de Fritz Lang, Manhunter s’avère avant tout un  film sidérant sur le mal qui nous ronge de l’intérieur, nous obsède et finit par séduire des êtres en souffrance, prêts aux pires crimes contre l’humanité. Si Will Graham suinte la peur de franchir la ligne rouge, Francis Doloryde se révèle presque touchant lorsqu’il tombe sincèrement amoureux d’une jeune aveugle. En ce sens, cette œuvre charnière dans la carrière de Mann s’éloigne du roman pour se frotter au pur conte horrifique non dénué d’émotion derrière sa froideur apparente, traversé de quelques flashes lumineux (Will Graham et sa famille sur le bateau) avant de sombrer à nouveau dans les ténèbres, entre rêve éveillé et cauchemar insidieux. Les dix dernières minutes, sublimées par In a gadda da vida de Iron Butterfly, annoncent, par la simple puissance cinétique du montage, les chefs-d’œuvre à venir de Michael Mann que seront Heat et Miami Vice.

(USA-1986) de Michael Mann avec William Peterson, Joan Allen, Tom Noonan, Brian Cox, Kim Greist, Denis Farina

 

 

 

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Emmanuel Le Gagne

1 comment

  1. Guillaume

    “Pour la petite histoire, William Friedkin fut approché pour livrer sa vision du roman d’Harris”

    Egalement Roman Polanski et David Lynch, mais ce dernier refusa finalement de l’adapter au cinéma, trouvant l’histoire “trop glauque”!

    Jolie chronique et très bonne idée que cette ressortie d’un film toujours fascinant et hypnotique…peut-être le meilleur Mann?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.