Jane Campion – "La Leçon de piano"

Si l’on évoque La Leçon de Piano, la plupart sera tentée d’entonner le leitmotiv de sa bande originale, plus que de vous parler du film lui-même. Quel étrange destin que celui de The Piano, palme d’or en 1993 et dont la belle partition de Michael Nyman avala littéralement le contenu si singulier, au point de laisser l’idée erronée d’un film distingué, à l’académisme de bon aloi. L’assimilation de The Piano aux envolées lyriques et orchestrales, aux accords emportés du compositeur anglais, évacuait ainsi la sulfureuse aventure de son héroïne Ada. The Piano n’est absolument pas à ranger dans l’armoire naphtalinée des costumes engoncés, bien au contraire, il s’inscrit totalement dans la thématique féministe de l’œuvre de la cinéaste, de ses héroïnes marginales, en quête de liberté et d’affranchissement dans un monde d’hommes, découvrant leur nature profonde et la profondeur de leurs aspirations souvent à leurs dépends. Si Jane Campion avoue adorer les Sœurs Brontë et en particulier les Hauts de Hurlevent, c’est plus pour son atmosphère visuelle tourmentée, poussée par la fureur du climat et des éléments, que dans son traitement des personnages. Car, en réalité, The Piano est beaucoup plus érotique que romantique, relisant la littérature à l’orée de l’évolution des mentalités, faisant passer le romantisme et ses héroïnes par le prisme d’une réflexion contemporaine, s’interrogeant sur les pensées entre les lignes, tout ce que dissimule la littérature du 19eme siècle.

C’est ce que fait si bien Jeffrey Eugenides dans Le Roman du mariage, mettant en évidence les correspondances entre les siècles, les idéaux immuables et leur confrontation au monde, sans éluder une sexualité encore tabou chez Jane Austen. Jane Campion situe son intrigue au 19eme mais évoque donc à merveille la puissance du désir, plongeant The Piano dans un vertigineux champ symbolique. Lorsque le silence de l’héroïne incarne celui de la femme sous le joug masculin, le piano devient une figure de libération, une « voix » pour exprimer ses désirs. Elle est la musique de ses pulsions, de son moi profond. Les vieilles demoiselles qui l’entendent jouer sont troublées, dérangées par un jeu qui n’est pas retenu et qu’elles ne parviennent pas à expliquer. A la manière d’un fluide qui s’échappe malgré elle, les notes de musique trahissent le non-dit, les frustrations renfermées, les interdits. C’est une idée magnifique que cette vision d’un piano qui prend littéralement la parole, des touches blanches qui effleurées ou tapées viennent traduire ce besoin du corps, cette sensualité que la bouche ne peut avouer. Bien loin des clichés romanesques, le destin d’Ada dérange autant qu’il émeut, dans cette libération par le corps et la découverte de sa sexualité. Le discours de Jane Campion n’est pas séducteur et l’évolution de son héroïne semble s’accorder aux intempéries du bush néo-zélandais. Elle s’enfonce régulièrement dans la fange, y plonge le pied ou y laisse tomber son corps, à l’image de son âme étouffée par les conventions et cherchant à s’en échapper. Rien de moins conventionnelle et moins confortable que l’intrigue amoureuse de The Piano. Le pacte pervers initial qui l’incite à tromper son mari (une touche contre une parcelle de corps dévoilé), s’il confine d’abord à la prostitution, comprend pourtant les prémisses du véritable amour. En matière de communication, les hommes ne sont pas mieux lotis, aussi désemparés comme mari que comme soupirant. Entre le plus distingué et le plus primitif, Jane Campion expose les simulacres. Persuadé d’être dans le droit légitime de l’autorité conjugale, d’abord patient, puis empressé, le mari espère la naissance de l’amour chez sa femme avant de lui faire comprendre qui est le maître. Mais aussi civilisé qu’il soit, il tentera d’abuser d’elle lorsqu’elle est évanouie. L’amant, qui préfère la compagnie des maoris à celle de ses semblables, dissimule et travestit son amour en cet étrange échange. Et tout au dessus flotte cette présence semi-innocente de la petite fille – fabuleuse Anna Paquin – témoin, porte parole de sa mère et voyeuse, observant les ébats d’Ada par le trou de la serrure.
Visuellement, The Piano reste passionnant tout autant dans ses tonalités clair-obscures que lorsqu’il adopte une picturalité entre romantisme à la Friedrich et surréalisme. Comme le peintre allemand dans son “Moine au bord de la mer”, Campion perd les personnages, tout petits, dans l’immensité des étendues ou au milieu des arbres. Mais ce plan d’ensemble d’un piano abandonné sur la plage rappelle quand à lui irrésistiblement le théâtre de l’absurde, un peu à la manière de Polanski dans Deux hommes et une armoire.
Si l’on mesure le chemin parcouru par Jane Campion depuis, elle poursuit la filiation et la réflexion d’héroïne en héroïne, à travers quelques-uns des plus beaux portraits de femme que le cinéma nous ait offerts. Le romantisme flotte dans chacun de ses films, mais comme une obsession, un désir de s’interroger sur ses échos dans le présent, toujours mis à l’épreuve du réel et pour mieux en souligner les utopies et les miroirs trompeurs. Elle traverse les ponts des époques et parle à toutes ses semblables. Ada est sœur avec les héroïnes de Bright Star, Portrait de femme, ou encore Holy Smoke et In the Cut. Luttant dans la douleur pour s’affirmer, elles dialoguent entre elles. Cinéaste charnel, Jane Campion expose la femme comme une figure inaltérable sans être immaculée. The Piano reste donc la magnifique histoire d’une libération, de celle qui enterrée, sort enfin de son tombeau, une histoire dans lequel le vent et la boue sont à l’unisson des sentiments.

La leçon de Piano (Australie/Nouvelle Zélande/France, 1993) de Jane Campion, avec Holly Hunter, Anna Paquin, Sam Neill, Harvey Keitel. 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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