Ostende : l’Hôtel des Thermes dresse ses imposants volumes sur la toile d’un ciel sombre. L’hiver transforme la station balnéaire en ville fantôme. Un couple s’y arrête sans l’avoir prévu. La Bristol 403* de la Comtesse Bathory glisse sous les arcades. La botte noire de la conductrice apparaît à la portière ouverte. Harry Kümel ne justifie son cinéma que par la forme : selon Victor Hugo, elle représente le fond remontant à la surface. Pour son second long métrage, il déplace l’histoire d’Elisabeth Bathory de la Hongrie du XVIe siècle à la Flandre du XXe et transforme le sanglant récit en conte nocturne et mystérieux.

Les lèvres rouges date de 1971 et s’inscrit dans une période faste pour le cinéma de genre européen. Mais ici, la forme chère à son réalisateur évoque autant Argento ou Bava que Duras ou Resnais. La présence de l’iconique Delphine Seyrig accentue cet étonnant mélange des genres. Vêtue de rouge, de noir, d’argent et de blanc, star échappée d’un Hollywood perdu, l’actrice à la voix d’or campe une aristocrate séductrice et fantasque dont le vampirisme semble bien plus joyeux que morbide. Le couple sur lequel elle jette son dévolu (elle n’a d’ailleurs pas le choix puisque l’hôtel ne compte pas d’autre client), semble a contrario hanté par de mystérieux démons. Secondée par la fidèle Ilona, la Comtesse trouvera là deux proies faciles.

©Malavida Films

Photographique autant que picturale, s’inspirant de Chirico et de Léon Spilliaert (lui-même ostendais), la mise en scène cherche l’unicité de chaque plan. Les grands espaces et leurs teintes froides traversés par de fantomatiques silhouettes évoquent aussi Paul Delvaux quand les rares extérieurs de Bruges rappellent Vermeer (peintre préféré de Kümel). Des intérieurs savamment composés aux extérieurs striés de lignes de fuites, l’image capture les mouvements de personnages séparés en deux camps  : ceux qui ne savent pas où ils vont et ceux qui savent ce qu’ils font.

Tentant d’échapper au jour naissant, la Bristol rouge troue la nuit à vive allure. Stefan s’entaille la gorge en se rasant. La Comtesse boit un cocktail laiteux de couleur verte. Le bleu incarne la nuit. Le jour prend une teinte pastel… Que dit la forme de ce film sophistiqué que l’on qualifierait aujourd’hui d’arty  ? Faut-il se poser la question  ? Harry Kümel fuit toute évocation analytique de son œuvre et s’en tient à son principe de base. Ne se revendiquant d’aucune école et d’aucun genre, il défend un cinéma qui ne serait que cinéma : « mon seul but, c’est de trouver des images, des mouvements, qui soient en accord avec l’intrigue et ce qu’elle cache ».

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Roulant de ville en ville, la Comtesse maîtrise l’art de la séduction. Âgée de 400 ans, donc hors du temps, au-delà des règles et profondément libre, elle se gargarise de ses propres mots, s’amuse à narrer l’histoire de son illustre ancêtre, parle d’amitié naissante et de lieux impossibles, fait danser sa voix, force les sourires, ensorceleuse et sûre d’elle. Impossible d’imaginer le film sans Delphine Seyrig tant il semble fait pour elle, réalisé sur mesure, lui permettant de jouer avec son mythe (la Comtesse aurait-elle fréquenté Marienbad, irait-elle plus tard à Calcutta  ?) et de dominer une distribution par ailleurs très inégale (excellente Andrea Rau mais bien fades John Karlen et Danielle Ouimet).

Ce déséquilibre des talents reflète finalement la manière dont les personnages existent et l’énergie qu’ils dégagent. Ainsi, faiblement charismatique et incapable d’imprimer sa marque au récit, Stefan, seul personnage masculin de premier plan, se voit éclipsé de bout en bout par des figures féminines retorses ou dominantes. Alors que l’époque ne s’y prête guère, le film surprend par son caractère anti-viril et célèbre, à sa manière et dans un cadre tout de même codifié, la supériorité des femmes.

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Par la volonté de son auteur, Les lèvres rouges tient évidemment moins par son histoire que par les émotions qu’il suscite. Fonctionnant comme une juxtaposition d’humeurs, distillant un érotisme contrarié, et, ne s’en tenant qu’aux étapes obligées du récit de vampires, le film développe une intrigue distendue et se déploie avec une grâce dissonante. La superbe musique de François de Roubaix (et ses cymbalums) souligne encore davantage une partition formelle parfaitement maîtrisée.

Se plaçant dès sa création hors du temps, Les lèvres rouges garde, cinquante ans après sa sortie, l’élégance des œuvres singulières, celles qui demeurent et brillent d’un feu unique. Le mystère demeure et accompagne l’élégance folle d’une actrice elle-même hors du monde (alors que sa vie fut tout le contraire), pure incarnation de cinéma, et en cela, éternelle.

Le film ressort en salles le 11 mars 2020 avec Malavida Films.

* Construit jusqu’en 1955, ce modèle de la luxueuse marque britannique, cèdera la place aux Bristol 404 et 405, voiture que conduira le démoniaque Reynolds Woodcock dans le Phantom Thread de Paul Thomas Anderson.

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