Dariush Mehrjui, cinéaste iranien à la filmographie impressionnante, reste encore méconnu en France, près de cinquante ans après la sortie de son chef-d’œuvre, La Vache. Ce film de 1969, qui avait fait connaître au monde le cinéma iranien et avait fasciné le public par son mélange de néoréalisme et d’onirisme, a été diffusé sur les écrans français pour la première fois en 2014. On ne peut donc que se réjouir de la sortie aujourd’hui de Leila en copie neuve. Espérons que les autres films du cinéaste – plus d’une vingtaine – connaitront le même sort et finiront par échapper à la confidentialité.

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      Leila date de 1996 et s’inscrit chez Dariush Mehrjui dans un cycle de films consacrés aux femmes. Le réalisateur y dépeint le quotidien de Leila et Reza, jeune couple de la bourgeoisie de Téhéran. Tous deux apprennent, après une série d’examens médicaux, que Leila ne pourra jamais avoir d’enfants. Si Reza n’est pas affecté par la stérilité de sa femme, sa mère en revanche se désole de la nouvelle et va pousser sa belle-fille à accepter que son époux se remarie. En touchant à un sujet universel à travers le motif de l’infertilité, en se demandant « que substituer à l’enfant absent ? », le film est susceptible de parler à un large public et se démarque d’un certain cinéma iranien, strictement pittoresque ou réaliste. Parallèlement, l’inscription de cette thématique au sein de la société iranienne entraîne un traitement particulier qui met au premier plan l’importance de la norme, la pression sociale et la question de l’honneur dans un pays régi par le poids de la tradition.

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     Le cinéaste fait du personnage de la belle-mère la représentante d’un matriarcat autoritaire pour qui le respect des convenances prime sur le bonheur des individus. Figure monstrueuse, cette femme poursuit sa belle-fille et la harcèle, effectuant un travail de sape qui ne laisse au couple aucune échappatoire. Ses coups de téléphone, de plus en plus fréquents, sorte de leit-motiv sonore cauchemardesque au sein du film, y instillent une atmosphère proprement oppressante et contribuent à faire voler en éclats l’intimité du couple. Quant aux témoignages de tendresse, à la gentillesse excessive, au sourire figé de cette belle-mère, ils la rendent encore plus inquiétante, tout en soulignant la part d’hypocrisie et de fausseté qui semble nécessairement entacher les relations sociales en Iran.       Pour autant, Leila met à mal un certain nombre de stéréotypes traditionnellement associés à la société iranienne. La représentation des personnages masculins y est à cet égard remarquable : loin d’incarner une forme de tyrannie domestique, ceux-ci se caractérisent par leur tolérance. C’est ainsi que le mari de Leila, malgré son incapacité à résister à sa mère, fait preuve d’une ouverture résolument moderne. Le frère de l’héroïne, vieux garçon rieur et plein d’esprit, détonne par son excentricité et son amour de la musique et des lettres. Quant au personnage du beau-père, il témoigne d’une humanité et d’une sagesse exemplaire et incarne contre toute attente une forme de résistance aux convenances. A l’instar du couple formé par Leila et Reza, unis par une émouvante complicité, le réalisateur fait preuve d’une tendresse incomparable pour ses personnages.

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      Drame social et familial, Leila s’apparente surtout à un très beau portrait de femme complexe et empêché. Car malgré le chantage odieux de sa belle-mère et la culpabilité qui la ronge, jamais l’héroïne n’est réduite au rôle de pure victime. En donnant à voir l’égarement de son personnage, Dariush Mehrjui transcende la veine réaliste qui semblait prédominer dans les premières images du film pour mettre en lumière l’intériorité de Leila. La solitude du personnage, son impossibilité à partager sa douleur et sa honte sont rendues par le recours au monologue intérieur, de plus en plus présent au fur et à mesure de l’intrigue. De même, les effets de caméra subjective font la part belle aux visions ou aux hallucinations sonores de Leila, comme pour témoigner de son angoisse et de son aliénation. En renonçant à l’amour, la jeune femme semble vouloir s’effacer, disparition progressive suggérée par ces plans récurrents où Leila se dissimule derrière un mur, un arbre, et où l’on n’aperçoit plus que la moitié de son visage. Dans la séquence qui met en scène une conversation nocturne entre l’héroïne et son mari, le retrait volontaire de Leila est subtilement évoqué à travers la vision fragmentée de son corps : la caméra ne montre ici de la jeune épouse que ses mains – son buste et son visage restant cachés dans l’obscurité de la chambre.

       Si Dariush Mehrjui aborde dans Leila un sujet particulièrement sensible, il se garde de toute complaisance en évitant le mélodrame, comme semble le confirmer la fin du film, plus mélancolique que tragique, coda à la tonalité résolument nostalgique.

 

A propos de Sophie Yavari

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