Avec Le Retour du projectionniste, Orkhan Aghazadeh, cinéaste azerbaïdjanais formé à la London Film School, signe un premier long métrage documentaire aux airs d’épopée mélancolique, qui s’interroge sur ce qu’il reste du cinéma lorsque la salle et la communauté disparaissent.
Le film suit la quête de Samid, l’ancien projectionniste. Il rêve de renouer avec les séances de cinéma d’antan, qui réunissaient tout le village dans une salle communale et dont les anciens parlent avec une émotion intacte. Cet homme triste et vieillissant trouve dans le jeune Ayaz, féru d’animation, le partenaire idéal pour cette mission de résurrection.
Mais le parcours est semé d’embûches. Le film égrène les saisons (il a été tourné sur deux ans, et fait la part belle aux splendeurs austères de l’hiver caucasien), qui passent et repassent tandis qu’on attend sans espoir démesuré une lampe pour le vieux projecteur. Peu d’évènements viennent entamer la mélancolie diffuse du village azéri. Magnifiée par la somptueuse photographie de Daniel Guliyev, la campagne environnante bruisse de sons ténus. Craquements, souffles et silences composent le décor sonore feutré du film, que seul viendra ranimer le bruit cher du projecteur. Dans les paysages silencieux comme dans les scènes domestiques se lisent l’isolement, l’effritement de la vie communautaire, la nostalgie des anciens, l’inquiétude sourde des jeunes, la persistance de structures sociales et familiales traditionnelles, ainsi qu’un rapport ambigu à l’ogre russe. Si Poutine est « maudit » pour l’agression de l’Ukraine, une certaine nostalgie de l’ère soviétique affleure parfois, diffuse et contradictoire.
Entre Cinéma Paradiso et En attendant Godot, le documentaire se déploie d’abord comme une ode optimiste à l’amitié inter-générationnelle, à la solidarité et à la débrouille cinéphile. Tout le village est mobilisé pour préparer le grand retour du cinéma : les sages visionnent et censurent le film indien enfin arrivé sous forme de bobines ; les femmes cousent un immense drap blanc pour faire un écran ; le maire prête une salle. La projection finale devient une véritable performance collective : il faut inventer et tourner la fin manquante, doubler en direct, puisque le film est en hindi! On n’est pas loin du « film suédé » de Gondry… en beaucoup moins foutraque, en bien plus désenchanté car il faut aussi bientôt composer avec les imprévus, les ratages, les désillusions. Le retour du projectionniste se révèle alors autre que le feel good movie que l’on pense voir se dessiner. Mises bout à bout, les scènes hivernales, les visites de Samid au cimetière, la noirceur des nuits et la profondeur des silences, les menus échecs, font du projectionniste un roi sans divertissement bien plus que le héros qu’il voulait être pour son village.
Dans son discours amoureux sur le cinéma, le jeune réalisateur pêche parfois par un excès de surlignage. Tout est sur-cadrage, jeu sur les clair-obscurs qui rappellent la salle de cinéma. C’est beau- magnifique plan que celui des deux compères réunis autour du projecteur lors de leur découverte du film- mais cela finit par resserrer le film sur lui-même. De la même façon, les fils narratifs sont comme trop parfaitement tissés. Les révélations successives, les rebondissements ou les disputes semblent trop bien calibrés. Les cadrages, lumières et mises au point léchés tendent à émousser l’impression de réel. Mieux que les autres parviennent à nous toucher les scènes qui débordent du cadre: une baignade, l’ascension d’une colline enneigée, des femmes qui cousent. C’est lorsqu’il donne à voir le quotidien d’un village azéri que le film est le plus sensible et dépaysant. Il n’en reste pas moins qu’il vient rappeler que le cinéma peut être un sport de combat, qu’il existe mille façons d’être cinéphile (il faut voir les yeux des vieillards lorsque ils évoquent les projections d’antan!) et que l’accès aux films est une chance qu’il ne faut cesser de chérir.
Présenté dans de nombreux festivals internationaux, Le Retour du projectionniste a remporté le Prix du meilleur documentaire au Torino Film Festival. Il s’est également vu décerner plusieurs distinctions pour sa photographie, saluée pour sa grande maîtrise formelle. L’American Cinematographer Magazine Award et le Deutscher Kamerapreis, ont été attribués au chef opérateur Daniel Guliyev.
Le retour du projectionniste,
documentaire, 1h20, couleurs
Sortie le 21 janvier
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