Ombeline Lay et Caroline Capelle – ” Dans la terrible jungle “

La première séquence qui ouvre le film, baignant dans une lumière bleutée rassurante, invite le spectateur à pénétrer dans un univers clos et apaisant, une sorte de cocooning. La pièce, avec ses matelas au sol et sa musique zen, ressemble à une salle de psychomotricité expérimentale, nommée Snozelen. Cette entrée n’est pas innocente, elle symbolise toute l’étrangeté d’un projet insolite qui s’éloigne gracieusement du documentaire socio-pédagogique.

Dans la terrible jungle présente une galerie d’adolescents vivant dans un IME (institut médico-éducatif), atteints de troubles associés mais ayant comme point commun, la déficience visuelle. Cet environnement, véritable bulle leur permettant de s’épanouir, est le lieu presque “idyllique” où ces jeunes apprennent des gestes du travail avec un éducateur technique, répètent des morceaux de musique, discutent ensemble avec les travailleurs sociaux de la vie en communauté, se détendent à la piscine, suivent une scolarité adaptée. Cette organisation se construit à leur rythme, selon leur capacité, loin du système compétitif et coercitif qui exclue la différence.

Dans la terrible jungle : Photo

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Ombeline Lay et Caroline Capelle sont issus des arts décoratifs, et non du documentaire. Leur approche n’a rien de didactique mais décalée et ludique. Quand elles ont commencé le tournage de leur premier longe métrage, elles ne savaient pas très bien ce qu’elles allaient faire, débarquant avec des intérêts divergents mais complémentaires. Ombeline Lay avait un désir: filmer des lieux, des espaces autarciques. Alors que Caroline Lapelle souhaitait donner la parole aux adolescents. Après rien de défini, d’où la grande surprise de ce film poétique et drôle, qui invite la fiction à contaminer la forme étriquée du documentaire. Cette part fictionnelle est due à ces jeunes, tous formidables, qui ne sont pas dupes, savent qu’ils sont “observés” sans fausse pudeur. Les réalisatrices ne trichent pas, ne les mettent pas dans des situations pseudo réalistes prises sur le vif alors qu’elles sont partiellement répétées, voire scénarisées par jeunes résidents eux-mêmes dans leur inimitié ou en collectivité.

Les deux cinéastes ne filment pas des silhouettes interchangeables, mais des ados qui existent à l’écran. Ils sont acteurs de la réussite de ce faux documentaire.  Léa chante des morceaux pop arrangés par les éducateurs et les ados.  Ophélie s’empare des objets pour créer une musicalité. L’étonnant Médéric débite un flot de paroles souvent hilarant, en traversant l’IME sur son fauteuil roulant. Alexis avec sa voix fluette apparaît déguisé dans un costume combinant Batman et Superman… Cette petite tranche de vie au cœur de l’institution révèle des trésors cachés, se réinvente constamment sous nos yeux. La poésie s’invite, parfois brutalement stoppée par des accès de violence tragi-comique à l’instar de cette séquence choc où  Gaël se jette au sol, se fracasse contre les arbres, avec une détermination stupéfiante. La technicité des apprentissages apparaît en creux, reléguée au second plan. Une séquence montre bien un “élève” lisant le braille mais la rééducation, nécessaire et obligatoire, se retrouve dépassée par le désir de créer, d’inventer, à travers l’art, même le plus rudimentaire: chanter, danser, bouger, s’exprimer. Se dessine alors un projet presque théâtral visant à favoriser l’expression du corps et de la voix.

Dans la terrible jungle : Photo

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Dans la terrible jungle s’éloigne de la succession de saynètes d’observation grâce à la précision de la mise en scène. Entièrement composée de longs plans fixes, savamment cadrés, cette œuvre étonnante laisse les adolescents respirer, les situations se développer, la parole circuler. Le spectateur ne rit jamais contre ces individus atteints d’un handicap mais avec. Une complicité s’installe comme dans un happening permanent emprunt d’auto-dérision. Lorsque Léa analyse ses propres limites scolaires, conscientes que ses rêves ne seront pas faciles à atteindre, Dans la terrible jungle serre la gorge avec une pudeur et un regard qui laisse à bonne distance l’émotion.

Cette proposition singulière n’est pas sans évoquer un autre grand documentaire, Le pays des sourds de Nicolas Philibert, avec qui il partage cette même humanité discrète et cette douce folie, proche du burlesque, parvenant à faire oublier le ou les handicap(s) de cette communauté de garçons et de filles merveilleux.

 

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Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

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