PIFFF 2015 – “Blind Sun” de Joyce A. Nashawati et “Evolution” de Lucile Hadzihalilovic

Il y a chef d’œuvre et chef d’œuvre.

Alors que le Paris International Fantastic Film Festival, délocalisée pour cette cinquième édition consécutive au Grand Rex touche à sa fin, et avant notre compte-rendu, revenons plus particulièrement sur deux films de cette sélection. Il s’agit de deux (co-)productions françaises, qui certes ne possèdent qu’une d’appartenance lointaine avec le cinéma d’exploitation fantastique, mais qui offrent deux points de vue uniques et remarquables proches d’un certain cinéma non pas expérimental mais plus justement qui expérimente sans cesse, quitte à décevoir le spectateur venu chercher un produit plus consensuel et grand-guignolesque. Deux chefs-d’œuvre à leur manière, selon le sens que l’on veut bien donner à cette expression aujourd’hui galvaudée.

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TERREUR AVEUGLE

Commençons par Blind Sun. Le passage au long-métrage de Joyce A. Nashawati était guetté auprès des fans de cinéma fantastique avec beaucoup d’intérêt. Voilà six ans que la jeune cinéaste franco-grecque nous livre régulièrement des petits bijoux implacables au format réduit. Il y eut en 2008 Le Parasol, coup d’essai remarqué déjà enveloppée d’une présence solaire omniprésente. L’année suivante, La Morsure l’impose comme une valeur à suivre et remporte même en 2010 le Prix du Meilleur Court-métrage de Gérardmer. En 2013, La Permission lui permet d’affiner son style et ses obsessions pour l’errance, l’étrange et les ambiances éthérées.

Précédemment intitulé Canicule lors du début de son tournage, Blind Sun continue le travail de la cinéaste. Alors que la Grèce vit des records de chaleur, un immigré que l’on regarde avec méfiance est embauché comme gardien d’une somptueuse villa par des propriétaires français. En s’occupant de cette demeure, il va petit à petit sombrer dans la paranoïa et perdre pied avec la réalité.

Avec une économie de paroles et d’effets, Joyce Nashawati compose une oeuvre angoissante, sur laquelle plane une appétance pour le cinéma transalpin (Argento n’est pas si loin), Cronenberg et le triptique claustro-parano de Polanski (Cul de sac, Rosemary’s baby et Le Locataire). Ce (bon) goût, très savamment dosé et ingéré, ne compose pas, et c’est heureux, un simple catalogue de reproductions formelles. D’ailleurs, la réalisatrice adjoint son film de sous-textes politiques (les multinationales, le racisme quotidien) et le façonne à l’aide de nombreuses idées, souvent suggérées ou laissées sans explications frontales ou didactiques (le défaut de tant de premiers films fantastiques et merveilleux). A ce titre, il faut saluer la justesse d’un découpage et d’une utilisation de l’ellipse et du montage.

Malheureusement, on trouve aussi dans cet exercice la propre limite du film. Si il arrive à créer son propre univers, la comparaison avec les modèles est inévitable, et ceux-ci demeurent malgré tout indépassés. Il manque donc quelques degrés de folie à ce Blind Sun, peut-être un peu trop scolaire et révérencieux, pour réellement atteindre nos attentes. Pourtant, on ne peut s’empêcher de s’attacher à ce petit trip lumineux un peu sage, à sa facture esthétique, à ses nombreuses idées et son inquiétante douceur.

Etymologiquement, un chef d’oeuvre est à l’origine un “ouvrage que le compagnon aspirant à la maîtrise devait exécuter suivant des règles précises édictées par le corps de métier (ou corporation) auquel il appartenait et sous le contrôle d’un jury de maîtres” selon le Larousse. La jeune cinéaste réussit l’examen, avec une mention bien, mais gageons que le second essai saura confirmer le talent qui plane de manière sous-jacente dans Blind Sun.

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DE L’AUTRE CÔTÉ DU (FILM-)MIROIR

Il se sera donc passé depuis Innocence une décennie pour que Lucile Hadzihalilovic nous revienne avec Evolution. Entre les deux, projets avortés et incompréhension des producteurs de plus en plus frileux. A tel point que les fidèles de la première heure ont pu ressentir une appréhension avant la sortie de Evolution. Le talent sera-t-il toujours là ? Bien évidemment, le récent court-métrage Nectar avait convaincu, mais l’attente était tellement grande. Lors de la projection il y a quelques jours, une grande partie de la salle était composée de fidèles qui ne demandait qu’à être convaincu. Une petite heure et demi plus tard, le constat est sans appel.

A l’instar d’Innocence, Evolution est un film-miroir. Du cinéma qui vous regarde, comme disait Daney, et qui devient à la fois polysémique et se prête à de nombreuses interprétations.

A l’instar d’Innocence, l’enfance est au cœur des thématiques. Ce n’est plus une école de jeune fille perdue dans une forêt close, mais une île composée uniquement de jeunes garçons d’une douzaine d’années et de femmes.

A l’instar d’Innocence, le film commence sous l’eau, pour rapidement nous faire épouser le point de vue d’un enfant. Il va subir une étrange (dé)formation opéré par les adultes (avant c’était une école isolée, ici c’est un hôpital perdu au milieu de nulle part).

A l’instar d’Innocence, la structure mélange celle du conte et du songe. Il résistera de la même manière à ceux qui ne l’acceptaient pas quelques années plus tôt (et on ne peut que les plaindre). Des films opaques, nébuleux, il en existe beaucoup. Demeurent ceux qui comme ici allient à la fois une incompréhension fascinante et une limpidité confondante. On aura beau essayer de les revoir, de les analyser, d’y placarder les décodeurs symboliques et esthétiques, d’y lister les références ou les explications allégoriques, rien n’y fait : la poésie et la magie initiales ne s’érodent pas. C’est à ça qu’on reconnaît une grande œuvre.

Evolution dépeint la quête de Nicolas. Voyage initiatique, trip romantique, mutation physique, jonchée d’opérations médicales chocs, de cadavres et de personnages merveilleux, que nous écrit la réalisatrice, dans sa langue si unique. Cette langue, elle ressemble à celle de Maya Deren et de Narciso Ibáñez Serrador (Les Révoltés de l’an 2000, évidemment, mais aussi La Résidence), de Valérie au pays des merveilles et de L’Esprit de la Ruche, toujours avec ce petit décalage, ce petit truc en plus ou en moins, qui compose son style si particulier. Il y a quelque chose d’universelle dans cette langue à hauteur d’enfant sans être mièvre ou grossièrement candide, qui nous replonge dans les propres limites et peurs infantiles et qui fait vibrer en nous quelque chose de profondément enfoui qu’on croyait éteint. Evolution pourrais s’intituler Nicolas au pays des cauchemars.

Comment ne pas être hypnotisé par les images au cadrage minutieux et à la photographie si particulière (signée Manu Dacosse), par les situations inexpliquées qui s’enchaînent comme une symphonie, par une utilisation du langage cinématographique et une économie des mots ? Car comprenez bien : Evolution n’est pas seulement un beau film, c’est surtout un film juste, d’une précision incroyable, qui ne laisse aucun doute possible.

Pour conclure, permettez-moi d’avoir recours à cette première personne du singulier, si chère aux mauvais blogueurs et aux journalistes de l’âge d’or des Cahiers du Cinéma. Aujourd’hui inimaginable dans le monde de la critique contemporaine dite sérieuse, cette forme s’impose ici et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’éthique m’oblige à préciser ma proximité avec la cinéaste, dont nous avons sorti le moyen-métrage La Bouche de Jean-Pierre en DVD*. Ceci étant, et pour éviter toute accusation de nepotisme journalistique, remettons bien les éléments dans le bon sens : c’est d’abord la découverte choc d’Innocence, probablement l’un des films majeurs de ces quinze dernières années, qui nous a amené à découvrir le reste de la carrière de Lucile Hadzihalilovic, et de l’approcher pour travailler à une sortie vidéo. Mais aussi et surtout, en faisant vibrer une corde sensible qui nous est propre, il devient nôtre, il nous appartient et la puissance d’Evolution s’impose de manière intime.

Ce que j’ai vu ce 19 novembre, c’est un chef d’œuvre, tel que nous l’entendons couramment. Un film parfait, tout simplement. L’attente sera longue puisque pour le (re)voir, il faudra attendre mi-mars 2016 en salle. J’y serai. Espérons que cette seconde indéniable réussite nous permette de voir plus de créations de la cinéaste, qui consolide sa position de cinéaste majeur de notre génération.

 

*édité par Badlands, société dirigée par Guillaume Perrin, Anthony Plu et moi-même.

A propos de Sylvain Perret

1 comment

  1. Fi du népotisme journaleux. Evolution est inclassable et ne ressemble qu’à LH qui persiste et signe et ne s’embarrasse pas de demi-mesure et ceux qui, à l’instar d’Innocence, s’en priveront et bien tant pis pour eux. Le film est distribué, c’est le plus important et oui, j’irai volontiers replonger 🙂

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