Observatoire fantasque du bizarre, écrin badass de pépites introuvables, rendez-vous annuel, obscur et génial, le Lausanne Underground Film Festival était de retour mi-octobre, pour la 25e fois. Culturopoing s’est joint à la fête et vous fait le récit écarquillé d’un festin immuablement hors du commun. Au menu de ce premier compte-rendu : une ouverture alarmée et solidaire, du rock’n’roll poétique, des bonnes soeurs en roue libre et même une périlleuse démonstration de funambulisme. En piste !

Mercredi 14 octobre 2026, à l’aube du 25e anniversaire du LUFF, Julien Bodivit se présentait  nostalgique devant son public. Seul sur l’estrade de la fastueuse salle Paderewski, un bloc de notes émues alourdissant son pupitre, le directeur artistique du festival top-départait la soirée par un souvenir. Il y a 24 ans, un soir de juin 2002 : l’ouverture de la première édition mais aussi l’aboutissement d’une année de travail acharné, idéaliste, collectif. Les équipes du LUFF se réunissaient alors dans l’Ancienne École de Chimie de Lausanne, bâtiment historique préservé de la ruine, réinvesti par des associations locales et transformé en bouillon culturel alternatif. Un espace « pour créer autrement ». Un espace qui n’existe plus. Comme lui, par-delà les frontières suisses, d’autres lieux sont menacés de s’éteindre à leur tour : face aux impératifs libéraux, face aux mises aux normes trop coûteuses, face à l’uniformisation – fascisante ? – des pratiques. « Ces lieux ont besoin de vous : ils ont besoin d’argent ou simplement de votre amour ». Le Casino de Montbenon, antre vorace des projections et des concerts du festival, devra lui aussi faire peau neuve : des travaux ambitieux qui devraient éloigner le LUFF de chez lui jusqu’en 2029. Pour aller où ? Problème pour plus tard sans doute. Car pour l’heure, Julien Bodivit annonce à nouveau une programmation dantesque : 113 œuvres cinématographiques, 33 performances sonores. Soit 146 façons de s’émouvoir certes, mais de façon solidaire et résistante. En piste !

Sans transition, place au film d’ouverture : Burn (2026). Avant même le compostage des billets, les travées du festival bruitaient l’enthousiasme. Un drame « pop » et « dark » glissaient les initiés, « un pur frisson japonais ». Après sa première mondiale au festival Sundance en janvier dernier, après la tournée des popotes asiatiques, voici donc que le deuxième long-métrage de Makoto Nagahisa débarquait en Europe et en Helvétie. Le réalisateur explorait dans We Are Little Zombies (2019) le destin de quatre orphelins, leur façon de faire société, sans adultes. Ici, nous explique Julien Bodivit toujours au pupitre, même thématique. Ce sont cette fois les « Toyoko Kids » qui occupent les images – ces enfants abandonnés, bigarrés, qui se réunissent dans les ruelles de Kabukicho, quartier rouge de Tokyo. Un sujet déjà bien documenté certes, mais les autres portraits se contentaient d’explorer l’esthétique décademment kawaii de ces gamins des rues. Nagahisa a lui mené l’enquête, a cherché à comprendre leur histoire, leur trajectoire, pour écrire un film fictif mais imprégné de leur réalité. Le boss du LUFF promet enfin une esthétique explosivo-ludique, un propos empli d’espoir et d’optimisme – et « c’est bien là tout ce qui compte » boucle-t-il.

Les séances d’ouverture sont, disons-le, une figure imposée casse-gueule des festivals de ciné : ni en compétition, ni tout à fait éditorialisée, on s’y pointe souvent par curiosité polie plutôt que par réelle conviction. Sauf que ce Burn-ci, c’est vraiment – vraiment – un super film. Naviguant entre tendresse et obscurité, jonglant habilement entre les émotions sordides et les éclats de rire, il est de ces bonbons tour à tour doux, amers et acides. Il rappelle pêle-mêle le désenchantement y2k de Lilya 4-ever (2002), la frénésie baroque de Love Exposure (2008) ; et pourrait presque s’apparenter à une réécriture contemporaine et rond-de-jambesque du Roi des Aulnes – celui de Goethe et de Michel Tournier. Alors oui, ça ne respire pas tout à fait la joie de vivre. Le film doit d’ailleurs se déguster à la lumière d’un gros paquet de trigger warnings, tenant notamment de la pédoprostitution et de la violence infantile. Mais qui aura la rétine solide, embarquera pour une crazy ride fourmillant d’idées de mise en scène ingénieuses, d’un travail à l’image brillant, de personnages merveilleusement bien écrits – parfois même en quelques lignes -, d’un casting impeccable, d’un sens du détail graveleusement efficace et, surtout, de quelques moments de grâce. Une sortie à surveiller de près dans votre multiplex de quartier !

Si la journée du jeudi 15 octobre fut occupée par le frauduleusement mystique Marjoe (1972), par l’hypnotisante séance de courts-métrages expérimentaux, ou encore par le vintage – et un peu cringe – Occupy Cannes (2025), le vendredi 16 s’est ouvert par un autre très beau moment de festival : la projection du documentaire consacré au méconnu groupe de rock poético-transgressif, les Fugs (2025). Le public parisien de l’Étrange avait déjà pu, début septembre, se régaler les yeux et les oreilles de cette traversée musicale signée Chuck Smith – producteur, scénariste, réalisateur, monteur du film. Elle débarquait cette fois à Lausanne et presque en retard, le train de son survolté géniteur arrivant ric-rac à la gare. Mais pas de panique, il est « trop content d’être là ». Chuck Smith confesse même être « heureux » – pour ne pas dire surpris – de voir son « rock-umentaire » intéresser par-delà l’Atlantique. Intéresser aussi un public jeune et néophyte, comme un passage de flambeau underground à celles et ceux qui créent aujourd’hui. Si les Fugs furent amputés de quelques uns de leurs membres éminents début des années 2010, Ed Sanders et Ken Weaver, chanteur et batteur, sont toujours vivants. « And they are still fighting the fight » nous rassure le réalisateur, comme pour réactualiser l’héritage du groupe, le rendre encore prégnant, 50 ans plus tard.

Perso, les Fugs, je n’en avais jamais entendu parler. Gage du tour de magie réussi : je suis sorti de la séance avec un Shazam bien rempli et avec l’intime conviction de réparer une injustice. Car c’est l’immense mérite de Chuck Smith : présenter de façon simple, didactique, contagieuse le parcours de ces « Rolling Stones de l’underground newyorkais ». En élargir également les perspectives pour les replacer dans un contexte culturello-historique – celui du bouillonnement beat et psychédélique, celui de la révolution sexuelle et de la guerre au Vietnam, celui de Paul McCartney et de Bob Dylan – mais sans jamais céder aux sirènes du formol et de la nostalgie. Il n’y a rien de sclérosant dans Fugs Film !, rien qui dirait que « gniagnia c’était mieux avant ». Au contraire. Le documentaire est une fabuleuse boîte à outils inspirationnelle. Une revue encyclopédique rétrospective pour penser l’avenir. Une façon de rappeler que face à l’injustice, face aux autorités totalitaires, la chanson, la littérature, la poésie, l’audace, les facéties seront toujours le bastion de la résistance, le berceau des pensées libertaires. Alors big up Chuck Smith, merci pour la magnifique découverte, et longue vie au rock’n’roll délicieusement jusqu’au-boutiste – cliclic par ici la musique !

Le LUFF a la science occulte, le chic invétéré des moments de majesté. La projection des Diables (1971) en était un. Unique, immanquable, spéciale. Imaginez : le luxe solennel de la salle Paderewski, bondée comme une messe le soir de Noël ; une introduction fiévreuse, éloquente, électrisante du génial programmateur Eric Peretti ; et puis bien sûr le chef-d’œuvre atemporel de Ken Russell, celui qui déchaîne ancestralement les foules mais qui se révélait – ENFIN – dans sa version non-censurée et d’origine. Un évènement. Eric Peretti nous raconte l’obstination acharnée de quelques passionnés – Mark Kermode en tête – pour remettre la main sur les scènes coupées que même le réalisateur pensait disparues à tout jamais. Il nous raconte les vingt ans de lutte acharnée pour que le studio Warner accepte de sortir ces images – encore choquantes aujourd’hui. Il nous raconte aussi les allers-retours innombrables – et parfois lunaires – entre la table de montage et les bureaux de censure au début des années 70. Il nous raconte enfin le tournage frénétiquement décadent ; les acteurices chauffées à blanc ; les bonus financiers proposés à celles qui acceptaient de se raser la tête ou de dévoiler leur pubis ; la rumeur qui laissait entendre que Ken Russell était en réalité en train de tourner un film pornographique. Entre autres choses ! Car Eric Peretti était magnifiquement show, au point d’en faire oublier – comble de l’avant -, qu’il y avait un après.

Et goddamnit quel après ! Bon et inutile de trop gloser du film. Inutile de faire l’injure d’enfoncer une porte ouverte à celleux qui ont déjà vu cette sublimissime ressortie, ou aux autres qui finiront irrémédiablement par la découvrir. Inutile d’expliquer à quel point Les Diables est un passage obligé, à quel point les scènes coupées ajoutent à ce bijou éternel un soupçon d’immondice sulfureuse et charnelle. Inutile non plus d’expliquer à quel point les fastueux décors de Derek Jarman n’ont rien perdu de leur superbe, ou à quel point le propos politique de la réalisation de Ken Russell – la répression du désir, l’instrumentalisation de la justice … – est encore tragiquement actuel. Oui, Oliver Reed est un monstre de charisme ; oui, Vanessa Redgrave livre une partition anthologique d’actrice. Tout cela, vous le savez déjà – ou le saurez bien assez vite ! Je ne peux, par contre, que vous encourager à voir ou à revoir ce film en salle, avec un public. Car, semble-t-il, un gros paquet de regards a senti son popotin décoller du strapontin vendredi 16 octobre au soir. Un gros paquet de regards hébétés, ahuris, qui se sont cherchés à la sortie, se demandant si la transe collective du film n’avait pas débordé – un peu – du grand écran pour contaminer l’assemblée. Ce genre de moment unique, immanquable, spécial. Quelle foutue classe que ce LUFF – je vous l’dis moi !

Dans la foulée, et parce que ce festival sait manier toutes les nuances du confusément bizarre, nous voici embarqués dans un changement d’ambiance. Radical. Toujours aux platines, Eric Peretti en appelle même à la « bienveillance » de la salle, préparant sourire aux lèvres à un film qui se regarde dans les heures les plus cocasses de la nuit. La rétrospective consacrée à Mario Mercier avait commencé la veille, avec Les Dieux en Colère (1964). Une première réalisation, un « poème fantastique, DIY et radical », qui avait à sa sortie laissé le public aussi sceptique que le cinéaste-écrivain français. Ce dernier se tourne alors vers l’écriture. Il se fait cependant interdire par la censure – de quoi se faire une idée du personnage -, et c’est presque malgré lui qu’il revient au cinéma. Dans La Goulve (1972), il dessine une trame à son image : empreinte de légendes wannabe et d’un ésotérisme foutraque – « goulve » revendiquant la contraction de « goul », « vulve » et « louve ». La mode est à la révolution sexuelle, le producteur Bépi Fontana lui impose  donc un érotisme racoleur, et comme dans son film précédent Mario Mercier travaille avec un casting – très – amateur. L’histoire aurait pu s’arrêter là : la sortie est un échec programmé, Mario Mercier s’en désintéresse et les bobines disparaissent. Jusqu’à refaire surface, comme par magie, dans une cave de l’arrière-pays niçois. Le Chat qui Fume s’en empare, saute sur l’occasion d’ajouter une chelouterie à sa collec, et ressort en grande pompe ce drôle de métrage – qui paraît lui aussi surpris d’être là.

C’est peu dire que La Goulve a divisé la réunion lausannoise. Une partie du public a pris la fuite, même dès les premières minutes du film. Difficile de lui jeter la pierre. Car tout, ou presque, est raté dans cette œuvre extraterrestre signée Mario Mercier : un doublage cryptique – et hilarant ; une direction d’acting aux fraises ; un scénario franchement barbant ; et une métaphysique visuelle trop bricolée pour faire mayonnaise. Mais voilà, l’autre partie du public s’est laissée touchée, attendrir, déconcerter par ce poème abracadabrant. Par son lyrisme crédule. Par sa corde tendue entre le je-m’en-foutisme et le ridicule. L’année dernière, le LUFF montrait Dimorfo, autre sommet d’incongruité, signé par l’espagnol Rodjara quelques années après la mort de Franco. En 2023, le festival suisse projetait plusieurs productions de l’inénarrable Doris Wishman. Tous ces films n’ont pas grand-chose à voir, si ce n’est qu’ils dénotent, qu’ils bousculent, qu’ils se moquent royalement des idées reçues, et qu’ils n’intéressent aujourd’hui qu’une poignée d’irréductibles complétistes, de forcenés du bizarroïde. Qu’on les aime ou pas, ces films sont pourtant le gage d’un cinéma de la crasse, un cinéma qui se relève les manches, un cinéma des tranchées, un cinéma dissident, un cinéma résistant. Et ce presque rien qui les rend vivants, leur donne aussi une importance vitale à l’heure où les productions se normalisent toujours plus, obéissent toujours plus à une pensée dominante. Merci Le Chat qui Fume de continuer à faire exister ces objets chimériques, merci au LUFF de les faire briller sur grand écran, merci à Mario Mercier de n’avoir fait aucun compromis à sa liberté de créer !

Rendez-vous très vite pour la suite de ces joyeuses aventures suisses !!

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Nicolas ANDRIEUX

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.