Découvert en 2024 au festival d’Arras, ce méconnu et pourtant incroyable bijou tendre ressort aujourd’hui en salles grâce à Malavida. L’occasion pour nous de replonger dans nos archives et nos sentiments, encore vivaces : il suffit, deux ans plus tard, de fermer les yeux, pour revoir ces deux drôles de figures Beckettiennes et slaves, faites de rires et de larmes, dans une Amérique trop grande pour eux. Un pays écrasant, peut-être encore plus aujourd’hui, broyant ses rêveurs et les étrangers qui ont fait sa grandeur en leur refusant le Rêve qu’il leur a pourtant vendu depuis des siècles. Une ressortie précieuse, en ce jour de midterm, où l’espoir, malgré tout renait.

Petite déflagration de subtilité et shoot de tendresse, signée Goran Paskaljević (frère d’arme et de coeur de Kusturica, étudiants ensemble à la FAMU), sur un scénario du Gordan Mihić (« Chat noir, chat blanc », « Le temps des gitans », tiens, tiens, ou « Balkan express »), voici donc « L’Amérique des autres ».
Soit Alonso (Tom Conti) et Bayo (Miki Manoljović), l’espagnol et le yougo, deux déclassés, deux émigrés courant en claudiquant vers le rêve américain. Exilés autant de leur pays que de New York, qu’ils observent depuis les rives et les rêves de Long island, Miki survit tant bien que mal en enchainant les boulots manuels, logeant dans une chambre miteuse du bar/restaurant que tient Alonso et sur lequel veille en silence une mère aveugle (Maria Casares, dont c’est le dernier rôle).
La vie s’écoule, dans une espèce de joie malgré les galères. On fait comme on peut, dans l’entraide et l’amitié, observant du coin de l’œil une belle jeune femme iranienne, se faisant soigner les bobos par la communauté chinoise dont les vitrines donnent sur le bar, dans une farandole tendre de survie.
Survient pourtant deux mouvements contraires qui vont tout chambouler : la mère d’Alonso désire repartir en Espagne pour mourir. Et la famille de Miki, sans le prévenir, décide de le rejoindre parce que là-bas, au cœur de l’ ex-Yougoslavie, sa plus jeune fille se meurt de ne pas voir son père.
D’écueils en deuils, Alonso et Bayo parviendront-ils à garder leur politesse du désespoir, ce rire qui guérit tout ? Le rêve pourra-t-il continuer à répondre au drame ?

- Le cirque de la vie
Il est difficile d’écrire hors des sentiments sur cette petite pépite miraculeuse que nous invite le festival en ce jour gris, une bulle lumineuse éclairée par le beau travail de Giorgos Arvantis (chef opérateur attitré d’Angelopoulos, excusez du peu) auquel la copie nouvellement restaurée que nous voyons en exclusivité à Arras rend superbement hommage. Une farandole colorée douce-amère accordée à merveille au thème d’Andrew Dickson (qui travaille régulièrement avec Mike Leigh), fabuleuse envolée de hautbois qui répond aux inlassables déplacements des deux déplacés.
On pourrait épiloguer longuement sur la beauté du duo à l’humour tragique et physique de Bayo/Alonso et y glorifier la qualité d’interprétation de Conti et Miki, dont le corps, les mimiques et les mouvements disent autant que les mots, dans un travail quelque part entre le cinéma burlesque et l’univers circassien dont les démarches et absurdités rappellent les glorieux hobo, de Chaplin aux égarés de Beckett (Vladimir et Estragon, ou le personnage de la mère dont les lunettes rappellent celles du Hamm de fin de partie).
On pourrait applaudir aussi cette qualité de ton, cette manière très slave de réagir aux drames par la débrouille et le rire ou la fantaisie (l’élevage de coq), tout en laissant respirer la beauté, quitte à la teinter de drame (la scène du puits, notamment) avec une réalisation qui, tel les personnages, s’inscrit avec légèreté, « comme en passant ».

- Eloge des petits. Leur Amérique.
En témoigne ce simple plan : lors d’un enterrement (effectué, tout de même, en pickup avec vache gigantesque), la caméra panote. Elle dévoile, pour quelques secondes seulement, en haut du cadre, les tours de Manhattan. Et en dessus, séparé par une ligne quasi parfaite, des centaines de tombes. Celle de ceux qui ont tout quitté pour rêver l’Amérique et permettre ces tours et dont le film prend le parti.

Ces touches discrètes et impressionnistes résument bien ce joli projet aussi funambule que ses héros, cherchant à chaque séquence un équilibre entre le burlesque et ce qu’il recouvre.
Car « L’Amerique des autres » cache beaucoup de larmes : des regrets, un enfant disparu, une histoire qui s’en va, un amour impossible, un avenir trahi et cette mélancolie qui ne quitte jamais ceux qui ont tout laissé. Il en parle avec une tendresse folle, qui n’en est aujourd’hui que plus actuelle, sans pathos inutile, sans rachitique horizon social appuyé.
Bien sûr, le film n’est pas parfait, et il souffre de quelques longueurs, notamment lors de son exil sur une autre frontière (n’en disons pas plus) et les conséquences douloureuses de son retour sur son héros, et il flirte parfois avec le bon sentiment. Mais ce « bon » est aussi sa force, et Goran Paskaljević, lui aussi, en joue et nous le dénonce sans cesse. Bien sûr, tout est faux, bien sûr tout est décor, dit-il, comme le puits ou la chèvre que l’on ramène comme un artefact. Bien sûr, tout le monde est désaccordé et hors de propos, qui pourrait l’être à cette arrière-cour sale. Mais ce hiatus est précisément le cœur du film.
C’est l’histoire de gens qui ne trouvent pas leur place, dans leur pays, dans leur famille, dans leur paternité. C’est l’histoire de gens qui poursuivent des fantômes et des regrets. Mais qui vivent tant qu’ils peuvent rêver. C’est le genre de film humble et rassérénant que l’on rêve de transmettre à ceux que l’on aime, et que l’on voudrait faire découvrir à tous.
Quel petit bijou discret.
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