Hommage à Peter von Bagh à l’institut culturel finlandais le 24 février prochain.


Peter von Bagh
, quand il aimait quelque chose, ne l’aimait pas à moitié. Une grande chance pour nous, car ce regard pétillant, malicieux, perçant – malgré l’écran de ses lunettes – nous a légué beaucoup. Peter, son adrénaline, c’était la vie, l’humain. Alors, quand on aime par-dessus tout la vie, on aime – enfin le plus souvent – la culture et les arts. C’était donc un humaniste, Peter. Un humaniste et un marxiste. Ne prenant que son ultime documentaire sorti l’an dernier : Sosialismi. Peter prônait une culture au service du plus grand nombre. Pour ceux qui l’ont connu, c’était un homme – semble-t-il – pétri d’une grande gentillesse et d’une générosité sans égal. Cerise sur le gâteau, ce très grand cinéphile – et pas qu’au sens figuré ! – souvent irrévérencieux, était doté d’un sens de l’humour à toute épreuve, comme le prouve cette anecdote de Robert Daudelin, directeur général de la Cinémathèque québécoise, hébergé chez von Bagh à l’occasion de la 16ième édition du Midnight Sun Festival :

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Peter von Bagh – Crédit Photo: Vesa Moilanen

Au moment de mon premier séjour dans l’appartement-bibliothèque, le rayon qui surplombait la tête du lit était occupé par une édition en langue allemande (une des nombreuses langues que Peter maîtrisait) du Capital de Karl Marx. En feuilletant les livres j’avais noté qu’à la fin de chaque volume, il y avait une dizaine de références de la main de Peter. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ces pages avaient une telle importance ; je demandai à Peter de m’expliquer. La réponse en valait la peine : « A la fin de chaque livre, je note toujours les passages où Marx fait une blague » !” (1)

Antoisaa elokuvailtaa! – (2)

Peter voit le jour en 1943 dans la petite ville de Oulu. Ville natale à laquelle il consacre un documentaire, en 2013 : A Small Movie About Oulu in the 1950s. Peter affiche très tôt une attirance irrésistible pour la pellicule, l’image, le film ; ne décolle pas des salles obscures, avale les bouquins, expliquant, quelques années plus tard, la décoration toute trouvée de son appartement-bibliothèque. Il lui arrive même d’éditer et de préfacer des bouquins d’auteurs étrangers : Balzac, London, Strindberg, Freud. Parmi ses écrivains de prédilection : Proust, Tchekov, Maïakovskï, Faulkner, Dostoïevskï, qu’il évoque au cours de son film-hommage à Helsinki, en 2008. Comme tout -mane et -phile qui se respecte, Peter von Bagh était terriblement curieux. Une curiosité sans fond ni bornes, qui le tenait en haleine. Eveillé et éclairé. Une mine incroyable de connaissances, cet homme-là ; une encyclopédie sur pattes, essentiellement dans le domaine des sciences humaines.
Des passions, Peter en avait beaucoup. Deux, néanmoins, prédominent. Très fortes. Inoxydables. La première allait à son pays, la Finlande. La deuxième – celle qui a forgé son parcours – la culture. Plus particulièrement, le cinéma. Tous les cinémas, avec une préférence pour le cinéma d’auteur et le cinéma indépendant. Ce cinéma, qu’il avait tellement dans la peau, qu’il ne lui avait pas consacré moins que la totalité de sa vie, et … s’il vous plait, une série radiophonique. Malgré sa discrétion, malgré son humilité, Peter était, à l’instar d’un Scorsese, l’un des plus grands spécialistes de l’histoire du cinéma mondial. Sa thèse de doctorat, il avait choisi de la faire sur un chef d’oeuvre du 7ième art : Sueurs froides (Vertigo) d’Alfred Hitchcock. Verni comme pas deux, dans la foulée, il décroche  le boulot de ses rêves, celui sur lequel fantasme tout cinéphile ; se payant le luxe de devenir le premier programmateur de la Cinémathèque finlandaise. Plan idéal pour plonger dans les archives du patrimoine cinématographique finnois, les explorer, en exhumer les pépites. Une démarche à vie là aussi, car von Bagh ne cessera, tout au long de sa vie, de défendre la conservation et la restauration des films, ainsi que leurs projections, sans lesquelles le film n’existerait que sur papier. Enième numéro dans la liste d’un classeur rangé sur une énième étagère, ou dans un énième carton. C’est ce dont témoigne Daudelin dans son hommage lorsqu’il évoque le texte de von Bagh au symposium Conserver et montrer, durant le congrès annuel de la FIAF à Lisbonne, en 1989. Collecter, préserver, archiver, conserver, ET montrer. C’est pourquoi il participe au Projet Chaplin. Le but de ce projet : préserver tous les films du génie britannique des débuts du cinéma, Charlie Chaplin avant de les intégrer dans un fonds collectif exhaustif.

Films Bigger Than Life

Ce que nous laisse Peter von Bagh : le résultat d’une vie de militant culturel bien remplie. A son actif : une quarantaine de livres, plus de 50 documentaires, plus de 60 films et téléfilms, des émissions de radio, et même un label, Love records. Kyllà ! Fan de musique il l’était, et, à l’occas’, le froid glacial aidant, ne rechignait pas à s’humecter le gosier avec un petit verre de vodka. Créer, faire découvrir et transmettre, les mots magiques qui le faisaient bondir hors du lit chaque matin depuis l’adolescence, le Peter. C’est dans cette optique qu’il fonde en 1968 une revue de cinéma, Filmihullu. Sorte de pendant finnois des Cahiers du Cinéma. Il y prend une part active – et ce jusqu’à sa disparition – , comme rédacteur en chef et critique cinéma. Au début des années 70, von Bagh multiplie les projets. Sa philosophie, c’est Antti Alanen, ancien directeur de la programmation du FIAF, et actuel programmateur de l’institut national audiovisuel finlandais, qui la résume dans l’en-tête de l’article qu’il publie en hommage à son ami sur son blog : “Si vous avez quatre projets inachevés et ne savez pas comment les arrêter, commencez-en un autre“.

Donc voilà ! De nouvelles aventures, complémentaires et enrichissantes, l’appellent. Nous sommes en 1971. Von Bagh vient d’achever ce qui restera à ce jour un ovni, The Count. Va-t-il poursuivre ? Non. Peter est déjà ailleurs. Il suit d’autres chemins de traverse ; continue de rencontrer des gens, lors de discussions et de présentations. Il y en aura une, entre autres, de rencontre, marquante, avec la société de production indépendante, Filminor, ce qui l’amènera un temps à porter le costume de scénariste pour le compte du réalisateur Risto Jarva. Une deuxième, décisive celle-là, aura lieu avec les frères Kaurismäki. A la cinémathèque finlandaise. Il faut dire que les frangins y passent beaucoup de temps.

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Aki Kaurismäki & Peter von Bagh – Crédit Photo: Timo Lindholm

Cette rencontre décuple son énergie, accroît sa boulimie de projets. Peter croit à fond au talent de Aki. Peter avait du flair. Renvoi d’ascenseur, clin d’oeil et marque d’amitié, deux décennies plus tard, Peter jouera à trois reprises sous la direction de Aki. Leur amitié est indéfectible. Ces deux-là s’adorent. Au détour d’un interview, Von Bagh dira d’ailleurs à son sujet l’exact inverse de ce que l’on reprochait à Aki quand, ado, il tentait d’intégrer une école de cinéma: “Ils ont dit à Aki qu’il était cynique, alors que, de mon point de vue, c’est le moins cynique de tous les réalisateurs de cinéma.” (3) Et Aki de se remémorer Peter. Ces dimanches qu’ils passaient au théâtre Savoy d’Helsinki à dévorer du fin fond de son fauteuil – rouge, je suppose – des films présentés en préambule par Peter, tandis que, dans la salle frémissante, des sacs de bouteilles de liqueur tournaient parmi les spectateurs. Selon lui, les meilleures années de sa vie. Cette amitié rare, Aki l’immortalisera dans certains de ses films. D’abord en 1996, dans Au loin s’en vont les nuages; en 1999, dans Juha; enfin, en 2002, dans L’homme sans passé. C’est avec ces mêmes frères Kaurismäki que Peter lancera en 1986 le Midnight Sun Film Festival, dans la petite ville de Sodankylä. Un festival unique en son genre, avec trois particularités : programme 24/24, absence de zone VIP et camping dans un cadre idyllique. La classe intégrale au cercle polaire ! Un festival “[où] les gens sont sûrs de voir du 35mm autant qu’il est possible” (4). Un bonheur ne venant jamais seul, en 2001, il est promu directeur artistique du Il Cinema Ritrovato festival de Bologne. Un festival dédié aux films restaurés et à la valorisation d’un patrimoine cinématographique peu connu, voire ignoré. Il sera également sollicité à deux reprises par le festival de Cannes. En 1999, comme jury dans la section Caméra d’Or, puis, en 2004, comme membre du jury officiel du 57e Festival de Cannes, sous la présidence de Quentin Tarantino.

Sa vie durant, Peter s’émerveillait sans cesse devant les trésors du patrimoine cinématographique mondial. Et avec son copain Aki, s’enthousiasmait des prodiges de la lumière au cinéma ; la vraie lumière selon ces deux réfractaires à un certain cinéma digital. “Quand il n’y a pas de jeu de lumière à la surface de l’image, le cinéma ne vous touche alors plus, alors qu’avant il vous touchait tellement” (5) Insatiable bouffeur de pellicule, cet admirateur de Jean Renoir était toujours en quête de nouveaux films, ne s’arrêtant jamais, tant il avait à coeur de découvrir, transmettre, partager, analyser, interroger tant le présent que de préserver les traces du passé, et préparer l’avenir. Les perspectives étaient un sujet de préoccupation majeure pour Peter, ce qui  explique probablement son investissement dans le format documentaire. La vie n’étant pas éternelle, contrairement au cinéma, et contrairement aux arts qu’il chérissait tant, Peter von Bagh nous a quittés en septembre 2014.

L’institut culturel finlandais lui rend hommage le 24 février prochain avec, à 19h30, la projection de Helsinki, ikuisesti (Helsinki, Forever, 2008). Pour Peter, l’objectif de cet essai cinématographique était de construire une symphonie (visuelle) qui parte à la recherche de l’âme de la capitale finlandaise. Une Helsinki non pas filmée par ses soins, mais reconstituée dans une démarche de found footage, avec un corpus préalablement sélectionné. Ses ressources : l’histoire des arts en Finlande (musique, cinéma, peinture, poésie), sur une trame sonore qui entremêle des narrations en voix-off, émaillées ici et là de citations et de références. Des voix-off et des voix, contemporaines et patrimoniales. Autant de sensibilités, de regards, de visions, qui brossent un portrait constellaire de cette ville septentrionale vibrant en symbiose avec la nature. Son idée de départ, Peter von Bagh l’avait exprimée dans un entretien avec Desistfilm: J’ai trouvé le principe dans un de mes films – probablement le plus important – Blue Song – The Song of Finland (2004), une série TV de 12h sur l’historique d’un siècle de l’art finnois. En la réalisant, il devenait évident que tous les arts se rassemblaient et que c’est devenu l’histoire du pays.”(6) Pour le grand historien du cinéma qu’était Peter von Bagh, ce film est aussi l’occasion de réitérer son amour du cinéma, car difficile, d’un point de vue formel, de ne pas lire dans Helsinki, Forever, un hommage aux symphonies urbaines, ce genre si prisé du cinéma d’avant-garde du début du XXe siècle, et qui produisait des films d’une beauté hypnotique. Helsinki Forever, c’est donc un peu l’équivalent du Berlin, symphony of a great city de Walter Ruttmann. L’embrassement d’une ville. Ce film, von Bagh l’a pensé comme un hymne poétique, un dialogue sensible d’images extraites de films muets, de photos, de peintures, où la part belle est donnée au collage et au montage. Ces techniques privilégiées là encore des avant-gardes. Cette technique qu’affectionnait Peter. Technique dans laquelle il excellait. L’expression d’une maitrise et d’une sensibilité en arrière-plan, discrète. Comme lui.
Helsinki Forever, en conclusion, pourrait être vu, en somme, comme une micro-synthèse de sa vie.

 

 

(1), in hommage à Peter von Bagh dans Hors-Champ, Robert Daudelin, 19 janvier 2015.
(2), trad: «Passez une très belle soirée cinéma !»in article de Olaf Müller, Sight&Sound.
(3), in discussion matinale entre Aki Kaurismaki et Peter von Bagh, Msfilmfestival.
(4), in discussion matinale entre Aki Kaurismaki et Peter von Bagh, Msfilmfestival.
(5), in discussion matinale entre Aki Kaurismaki et Peter von Bagh, Msfilmfestival.
(6), in interview de Peter von Bagh pour Desistfilm, Julian Ross.
Notes: Crédit photo de l’image d’en-tête: Heini Lehväslaiho.

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