Léon Hirszman (1937-1987), réalisateur important du Cinema Novo brésilien, à redécouvrir dans l’édition DVD d’un film majeur resté longtemps inédit : “São Bernardo”.

“São Bernardo” de Léon Hirszman sort en DVD, accompagné de deux courts-métrages documentaires : “Majorité absolue” (1964) et “Chant de la canne à sucre” (1976), en plus de nombreux bonus d’entretien. Cette édition forme un ensemble thématique cohérent, puisqu’il y est question d’un esclavage qui perdurait encore au début des années 60, dans les grandes propriétés brésiliennes. “Majorité absolue” est des trois, la dénonciation la plus rageuse. Le film pointe l’analphabétisme, entretenu pour empêcher l’émancipation d’une majorité pauvre et affamée, car privée de terre pour cultiver. Le montage télescope l’arrogante Brasilia, mégapole immaculée qui vient d’être érigée par Oscar Niemeyer et Lucio Costa, avec les cases terreuses insalubres des campagnes, ouvertes aux quatre vents. Mais c’est aussi un hommage à la vitalité et l’intelligence populaires. Le labeur harassant des campagnes est transcendé par la polyphonie plaintive mais vivifiante des chants de travail (“Chant de la canne à sucre”). “São Bernardo” est un peu la clef de voûte de cette collection, versant fiction : une adaptation intemporelle et très ascétique du romancier Graciliano Ramos avec en fond, l’écho persistant des chants ruraux (le chanteur Caetano Veloso improvise librement, a capella). Le film, d’une portée universelle, rappelle que la tyrannie et la soif de réussite sommeillent en chacun de nous. Son antihéros, Paulo Honorio, travailleur pauvre du Nordeste, acquiert à force de manigances une grande propriété, dans laquelle il a été autrefois employé. C’est le récit d’une ascension dévastatrice : Honorio s’est laissé gangrener par sa volonté de revanche et d’argent, détruisant toute humanité sur son passage, la sienne la première. Il livre sa confession sans se repentir : damné mais orgueilleux. Cette édition forme donc une superbe introduction à l’œuvre de Léon Hirszman, cinéaste très engagé, et poursuivi par la censure.

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Léon Hirszman est regardé comme l’un des fondateurs du nouveau cinéma brésilien (le Cinema Novo) apparu dans la seconde moitié des années 50 ; un mouvement qui accompagna les mutations de la culture brésilienne dans les autres champs artistiques, le théâtre, et plus particulièrement la musique (la MPB, musique populaire brésilienne, et le courant tropicaliste). Le Cinéma Novo entendait rompre avec la production commerciale des studios brésiliens – un cinéma de genre qui imitait la production hollywoodienne (mélodrames, films d’aventure…), ou la tournait en dérision, comme dans les “Chanchadas”, des parodies dérivées des comédies musicales des années 30, remplies des musiques de Carnaval. À l’image des courants du cinéma moderne européen, ce nouveau cinéma souhaitait renouer avec la réalité documentaire, et plus encore sociale. Les réalisateurs allaient à la rencontre des ouvriers et de la population misérable des bidonvilles ou des campagnes.

Le Cinéma Novo accomplissait un cheminement semblable à celui du Néo-Réalisme italien, en lui donnant une dimension politique plus affirmée. Le cinéma brésilien devait s’émanciper de la domination américaine pour affirmer sa propre culture. Il lui fallait aussi œuvrer à une prise de conscience collective, afin de réparer les injustices sociales importantes du pays. Cette croisée des préoccupations : artistiques, culturelles, et sociales, faisait et fait encore toute la richesse du renouveau des arts brésiliens durant les années 60. Le bouillonnement progressiste et l’aspiration au grand syncrétisme artistique (une synthèse des traditions populaires nationales avec la modernité et les avant-gardes venues du monde entier), seront freinés par le coup d’état militaire de 1964.

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Dans ce contexte, “Majorité absolue” (1964), le deuxième court-métrage de Léon Hirszman, fait office de manifeste politique. Il participe du mouvement d’alphabétisation populaire lancé par Paulo Freire et dénonce dans le même temps, la concentration de la propriété agricole héritée des capitaineries portugaises. Les conséquences sont accablantes : la main d’œuvre paysanne est tenue en condition d’esclavage. Elle est aussi privée de toute représentativité. Ne lui reste plus que sa verve orale et ses chants de travail.

“São Bernardo” est réalisé sept ans plus tard, Hirszman. En adoptant un classique de la littérature brésilienne, Hirszman entendait contourner la censure, mais elle ne s’y trompera pas, puisqu’elle bloquera le film pendant un an, entraînant la faillite du réalisateur et de sa société de production. L’alibi littéraire, l’ancrage dans le passé et les traditions populaires, n’effaçaient pas l’actualité de “Sao Bernardo”, charge à peine voilée contre le capitalisme agraire des fazendas. Mais le film excédait sa critique en se donnant une ambition artistique plus large. La mise en scène, dérivée du théâtre d’avant-garde et inspirée de Brecht, entrait en convergence avec la culture populaire brésilienne : la représentation des campagnes du Nordeste (le Sertão) et aussi la narration orale, le conte, la fable ou la chanson. “São Bernardo” se termine sur une séquence documentaire montrant le chant des travailleurs ; c’est un hommage rendu à cet art populaire déclinant, vestige du lamento des esclaves africains. Hirszman l’approfondira ultérieurement en réalisant une série de courts-métrages documentaires, dont le “Chant de la canne à sucre” (1976) est un exemple.

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Il serait fastidieux de les détailler ici, mais les bonus d’entretien apportent un complément d’information très appréciable, notamment sur l’économie draconienne dans laquelle le film fût tourné ; une économie qui, d’une certaine façon, renforça la radicalité formelle des partis pris de mise en scène (filmage en lumière naturelle exploitant au mieux les sources disponibles ; minutage pointilleux des scènes en fonction du négatif ; travail en plans séquences au prix de longues répétitions préalables…). Les interviews d’Othon Bastos, l’acteur principal, de Laura et Edouardo Escorel, respectivement photographe et monteur du film, nous éclairent sur les méthodes de travail très rigoureuses de Hirszman. On conseillera aussi le visionnage de l’entretien avec Caetano Veloso. Le chanteur y retrace les séances d’improvisation faites en visionnant les séquences du film pour en constituer la bande sonore. Le chant à plusieurs pistes et voix superposées s’inspire des chansons folkloriques du Nordeste ; un travail qui influencera son évolution musicale, en particulier pour l’album “Arança Azul”, produit l’année suivante, conçu comme un prolongement de cette expérience. Comme on l’a dit du Cinema Novo, “São Bernardo” est, en somme, une grande œuvre de synthèse artistique, au confluent des traditions populaires et d’une modernité en train de s’inventer.

Mini Jaq DVD“São Bernardo” (1971) de Léon Hirszman

Version restaurée – film édité avec les courts métrages :

“Majorité absolue” (1964) et “Chant de la canne à sucre” (1976)

Bonus : entretiens avec Othon Bastos, Caetano Veloso, Edouardo Escorel, Laura Escorel

Les Films du Paradoxe

Disponible depuis le 20 octobre 2014

A propos de William LURSON

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