Présenté dans la section Cannes Classics, Machine Gun Kelly retrouvait cette année les écrans dans une restauration 4K qui rappelait avec éclat ce que le cinéma américain de série B pouvait produire de plus vif, de plus nerveux et parfois de plus moderne que nombre de productions prestigieuses contemporaines. Réalisé en 1958 par Roger Corman, tourné en seulement huit jours avec des moyens dérisoires, le film apparaît aujourd’hui comme bien davantage qu’un simple polar de studio fauché. On y voit déjà se dessiner une partie du cinéma criminel américain des décennies suivantes, depuis les antihéros pathétiques des années 1970 jusqu’aux figures de gangsters désenchantés du néo-noir moderne.
La projection cannoise prenait aussi une dimension émouvante particulière par la présence de Julie Corman, épouse et collaboratrice historique de Roger Corman, venue présenter cette restauration supervisée par Film Masters. La copie a été restaurée à partir d’un fine grain 35 mm original, numérisé en 4K chez George Blood Audio/Video/Film, avec restauration sonore de la piste mono d’époque par John Keegan de Madhouse Productions et étalonnage assuré par Marc Wielage. Julie Corman a rappelé lors de la présentation combien le film comptait dans la trajectoire de son mari, notamment parce qu’il révélait déjà sa capacité à transformer les contraintes matérielles en style de mise en scène.
Inspiré de la véritable figure du gangster George R. Kelly, criminel célèbre de l’époque de la Prohibition et de la Grande Dépression, le film suit un homme dont toute la réputation repose moins sur son courage que sur la puissance intimidante de sa mitraillette Thompson. Surnommé « Machine Gun Kelly » par sa compagne Flo Becker, George Kelly apparaît ici non comme un génie criminel mais comme un être faible, superstitieux, rongé par la peur de mourir. Après un braquage raté au cours duquel son complice Fandango perd un bras, Kelly se laisse entraîner par Flo dans une opération d’enlèvement qui précipitera progressivement sa chute.
Le grand geste du film consiste précisément à ne jamais magnifier son gangster. Là où Hollywood fabriquait encore volontiers des mythologies criminelles héroïques, Corman filme un minable. Kelly n’est ni un stratège ni un rebelle romantique. C’est un homme terrifié qui n’existe qu’à travers son arme et l’image de violence qu’elle lui permet de projeter. Toute la perversité du personnage vient d’ailleurs du couple qu’il forme avec Flo Becker, interprétée par Susan Cabot, habituée des productions Corman. Flo pousse Kelly vers des crimes toujours plus spectaculaires moins par nécessité financière que par fascination maladive pour la célébrité criminelle. Le film raconte alors autant l’histoire d’un gangster que celle d’une fabrication médiatique du gangster.
Cette relation donne au film une énergie très particulière. Susan Cabot domine souvent Charles Bronson à l’écran. Elle parle plus vite, pense plus vite, rêve plus grand. Bronson, lui, joue constamment le retrait, la crispation, le doute. À 36 ans, dans l’un de ses premiers grands rôles, il construit déjà cette présence physique opaque qui fera sa légende, mais Corman détourne précisément cette puissance potentielle en révélant derrière elle un personnage lâche et presque ridicule. L’une des scènes les plus étonnantes du film montre ainsi Kelly terrorisé devant un puma enfermé dans une cage, comme si le véritable prédateur du récit n’était pas lui mais la violence fantasmatique qu’il tente désespérément d’imiter.
La restauration met admirablement en valeur le noir et blanc brutal du film. Les rues nocturnes, les chambres miteuses, les intérieurs pauvres, les garages et les entrepôts semblent déjà appartenir à un monde moralement épuisé. Corman filme vite, coupe vite, avance comme si chaque plan risquait de s’effondrer avant le suivant. Cette précarité devient un langage. Le film avance sans graisse, sans psychologie explicative, avec une sécheresse qui le rend aujourd’hui étonnamment moderne. Certaines poursuites ou certains cadrages annoncent déjà autant les polars américains des années 1970 que le cinéma de Jean-Pierre Melville.
La musique frénétique participe beaucoup à cette sensation de vitesse permanente. Tout semble filmé sous pression. Le budget minuscule, les décors fragiles, les personnages eux-mêmes donnent l’impression de pouvoir se désagréger à chaque instant. C’est précisément cette tension qui donne encore aujourd’hui au film sa force physique.
La projection cannoise rappelait aussi ce que Cannes Classics peut produire de plus stimulant lorsqu’elle remet en circulation non seulement des chefs-d’œuvre consacrés mais aussi des films modestes, imparfaits, nerveux, qui continuent discrètement à irriguer le cinéma actuel. Machine Gun Kelly appartient à cette famille de séries B qui finissent par raconter, avec davantage de lucidité que bien des grandes productions prestigieuses, la fragilité des mythologies américaines.
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