Le Prix du Jury attribué à Valeska Grisebach pour L’Aventure rêvée (Das geträumte Abenteuer) au 79e Festival de Cannes reconnaît un travail aussi discret que rigoureux. Depuis Sehnsucht (Longing, 2006), puis surtout Western (2017), la cinéaste construit l’un des parcours les plus cohérents de la Berliner Schule. Ses films suivent des personnages déracinés dans une Europe traversée par les déplacements, les fractures géopolitiques diffuses et les frontières devenues incertaines.
L’Aventure rêvée radicalise cet entre-deux. Le film se déroule à Svilengrad, ville bulgare située à la jonction de la Grèce et de la Turquie. Veska, archéologue interprétée par Yana Radeva, accepte d’aider un ancien ami, Saïd (Siuleyman Letifov), impliqué dans des réseaux de trafic d’essence. À partir de cette trame criminelle, Grisebach construit moins un thriller frontalier qu’un film sur les formes contemporaines de l’attente et de la circulation dans les marges européennes.
Le film décrit des territoires traversés par les trafics, les économies parallèles, les langues mêlées et les déplacements permanents. La fouille archéologique dirigée par Veska constitue le contrepoint discret de cette situation historique. Les vestiges médiévaux mis au jour paraissent dérisoires face aux circulations contemporaines qui traversent la région. Chez Grisebach, les frontières historiques ou géographiques ne produisent pas de récit épique mais fabriquent des existences suspendues.
Cette logique organise également la temporalité du film. Les personnages parlent, roulent, attendent, négocient, disparaissent puis réapparaissent. Beaucoup d’éléments demeurent hors champ. Le récit avance par dérive progressive. Pourtant, cette lenteur installe une tension constante. Le danger ne surgit jamais comme dans un thriller classique. Il imprègne progressivement les routes, les stations-service, les cafés et les terrains vagues, notamment après la disparition de Saïd.
Grisebach transforme ainsi les paysages balkaniques en états d’incertitude politique et morale. Les routes frontalières, les cafés presque vides où l’on boit du raki ou les stations-service deviennent des lieux où chacun semble provisoirement déplacé. Le film peut rappeler Old Joy (Kelly Reichardt, 2006) ou Certain Women (2016), où les déplacements et les temps morts deviennent la matière même du récit. On retrouve également quelque chose du Goût de la cerise (Taste of Cherry, Abbas Kiarostami, 1997) ou du Vent nous emportera (The Wind Will Carry Us, 1999), dans cette manière de faire des trajets, des conversations et de l’attente les véritables moteurs du film.
Mais le cinéma de Grisebach demeure profondément européen par son attention concrète aux fractures politiques du continent. Le réalisme presque documentaire de certaines situations finit par produire une impression durable d’étrangeté.
Comme souvent chez elle, les acteurs non professionnels occupent une place essentielle. Yana Radeva interprète une archéologue qui exerce une forme d’autorité calme sur le chantier qu’elle dirige. Veska apparaît presque comme la seule personne réellement stable dans cet univers flottant. Son visage reste traversé par des pensées ou des inquiétudes rarement formulées. Face à elle, Siuleyman Letifov impose une présence plus opaque, à la fois séduisante et inquiétante.
La photographie de Bernhard Keller organise le film autour de lumières sèches, d’horizons poussiéreux, de routes écrasées de chaleur et de ruines qui paraissent abandonnées. Le montage de Bettina Böhler travaille les durées, les silences et les hésitations narratives. Le film accepte régulièrement de ne plus savoir exactement où il va et de chercher avec Veska.
Ce que raconte profondément L’Aventure rêvée, c’est la survivance du fantasme d’aventure dans une Europe où les grands récits héroïques semblent épuisés. Les personnages continuent pourtant à circuler, traverser des frontières et poursuivre des désirs difficiles à formuler. Veska fouille, classe et décrit des vestiges comme si quelque chose du romanesque persistait encore dans les marges du continent.
Le film dure près de trois heures. Certains spectateurs lui reprocheront sa fragmentation ou son refus du drame explicite. Mais cette dilatation constitue précisément son principe. Grisebach filme des êtres installés dans des zones où l’Histoire produit des états prolongés d’attente et d’incertitude. Le film donne alors moins l’impression de raconter une fiction européenne que d’observer un état émotionnel du continent lui-même.
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