Le Prix du Jury attribué à Valeska Grisebach pour Das geträumte Abenteuer au 79e Festival de Cannes reconnaît un travail aussi discret que juste. Depuis Sehnsucht (Désir(s) en français) puis surtout Western, Valeska Grisebach construit l’un des cinémas les plus singuliers d’Europe dans la mouvance du Berliner Schule. La mise en scène épurée et réaliste montre des personnages déracinés évoluant dans une Europe postmoderne marquée par les silences, les déplacements, les fractures géopolitiques invisibles et des frontières floues.
L’Aventure rêvée radicalise cette sensation d’entre-deux. Le film se déroule à Svilengrad, ville bulgare située à la jonction de la Grèce et de la Turquie. Une archéologue, Veska (la magnifique Yana Radeva), accepte d’aider un ancien ami, Saïd (Siuleyman Letifov) impliqué dans un trafic d’essence. À partir de cette trame criminelle, qui voit s’opposer deux camps de la mafia locale, Grisebach construit pourtant tout autre chose qu’un thriller frontalier. Elle filme un état de suspension européenne.
Rarement le cinéma contemporain aura aussi bien saisi ce que deviennent aujourd’hui certaines périphéries du continent. Des zones traversées de trafics, d’économies parallèles, de travailleurs déplacés, de langues mélangées, mais aussi un étrange épuisement historique, à l’image des minuscules résultats de la fouille de la ruine médiévale qui est l’objet du chantier archéologique que dirige Veska. Chez Grisebach, les frontières spatiales ou historiques ne produisent pas des fresques épiques, mais des êtres flottants.
La temporalité du film marque cet état-limite. Tout semble constamment sur le point de commencer sans jamais réellement démarrer. Les personnages parlent, roulent, attendent, dévoilent leurs histoires personnelles qui renvoient à celles de leurs pays, traversent des paysages brûlés de soleil, négocient des choses qui restent souvent hors champ, disparaissent. Le récit avance comme une dérive. Pourtant, cette lenteur produit une tension souterraine. Contrairement au thriller classique, le danger ne surgit pas brutalement. Il imprègne progressivement l’espace lui-même à partir de la disparition de Saïd.
Le génie de Grisebach est de transformer les paysages balkaniques en états mentaux. Les stations-service, les terrains vagues, les routes frontalières, les cafés presque vides où l’on boit du raki deviennent des zones d’incertitude morale où chacun semble chercher une place qu’il ne trouve jamais complètement. On pense évidemment à Kelly Reichardt pour cette manière de filmer les marges géographiques comme des espaces existentiels, ou encore à certains films tardifs d’Abbas Kiarostami dans cette façon de laisser les trajets et les conversations produire eux-mêmes le récit.
Mais Valeska Grisebach possède quelque chose de plus concret et de plus européen aussi qui passe par la conscience très physique des fractures politiques du continent. Le film atteint une forme de réalisme presque documentaire qui finit par produire une sensation de mystère permanent.
Comme souvent chez elle, les acteurs non professionnels jouent un rôle essentiel. Yana Radeva compose un personnage bienveillant de matriarche composant avec sérénité et à-propos. Dans cette fonction d’archéologue chef de chantier veillant sur tous, elle est, à la limite, la seule à être à sa place. Sa retenue en fait un personnage magnétique, son visage semble constamment traversé par des pensées clairvoyantes mais jamais formulées. Face à elle, Syuleyman Letifov impose une présence opaque, à la fois séduisante et inquiétante.
La photographie de Bernhard Keller formalise sous les lumières sèches, les horizons poussiéreux, les routes blanches écrasées de chaleur, la tour en ruine : le monde paraît déserté mais chargé d’une tension invisible. Quant au montage de Bettina Böhler, il travaille admirablement les durées, les silences, les moments où le film semble accepter de ne plus savoir exactement où il va, de chercher avec Veska
Ce que raconte profondément L’Aventure rêvée, c’est le fantasme de l’aventure dans l’Europe d’aujourd’hui où les grands récits héroïques ont disparu. C’est le fantasme d’un cycle épique ou de cinéma devenu impossible sous ses formes connues et codifiées. Les personnages continuent pourtant à avancer, à traverser les frontières, à poursuivre des désirs flous. Veska fouille, déterre, classifie, décrit, comme si quelque chose du romanesque survivait encore dans les marges du continent.
Le film dure près de trois heures. Certains lui reprocheront sa lenteur, sa fragmentation, son refus du drame explicite. Mais cette dilatation est précisément ce qui lui donne sa puissance étrange. Grisebach filme des êtres qui vivent dans des zones où l’Histoire produit des états prolongés d’attente, de circulation et d’incertitude. C’est peut-être pour cela qu’avec une grande clarté, le film fait mouche. Il donne la sensation de regarder, à travers sa noble héroïne, l’état émotionnel même du continent et non pas une fiction d’Europe.
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