Où se trouve la limite ténue entre la plus grande bravoure et la folie guerrière la plus absurde ? Zoulou (Zulu), réalisé en 1964 par Cy Enfield, cinéaste américain exilé en Grande-Bretagne suite aux commissions maccarthystes, pose cette question durant ses deux heures et dix-huit minutes. Edité dans un riche blu-ray par la société Rimini Editions, ce long métrage trop méconnu en France alors même qu’il s’agit d’une institution en Angleterre (le fait qu’il y soit devenu un incunable télévisé des fêtes de fin d’année est abordé dans chacun des bonus du blu-ray) adapte tout autant une page de l’Histoire finalement très peu traitée au cinéma (la guerre coloniale anglo-zouloue qui se déroula durant toute la première moitié de l’année 1879) qu’il met en lumière une logique militaire forgée dans un alliage d’orgueil et de rigueur confinant à une sorte d’étrange déshumanisation, où la peur de mourir et la honte de donner la mort doivent s’effacer devant le pragmatisme de l’organisation du combat visant à faire tomber l’ennemi.

Folie guerrière (M. Caine) (©Rimini Editions)
Une plaie béante (dont le sang n’a pas encore coagulé lors de notre année 2026) a tout autant mutilé le corps militaire que la conscience collective britanniques. L’Angleterre a été traumatisée par la lourde et sanglante défaite d’Isandhlwena du 22 janvier 1879, dans la région du Natal en Afrique du Sud ; vingt mille guerriers zoulous y ont attaqué et tué mille cinq cents Tuniques rouges de l’armée anglaise, cette dernière soumise à la plus grave défaite de son histoire coloniale. Le lendemain eut lieu le second volet de cette tuerie : la Bataille de Rorke’s Drift vit quatre mille guerriers zoulous attaquer une garnison en poste dans une ferme située au milieu de rien, et comportant environ cent cinquante soldats, dont la moitié d’entre eux étaient blessés ou malades. Dirigée par le Lieutenant John Chard (Stanley Baker, également producteur novice sur ce film), officier issu de la société civile, ingénieur des ponts et chaussées prenant comme bras droit un officier au port aristocratique qui en est l’antithèse, le Lieutenant Gonville Broomhead (Michael Caine, dans l’un de ses premiers grands rôles), cette soldatesque boiteuse sera de gré ou de force menée au combat face à de féroces adversaires qui, munis de leur courage ancestral et des fusils des vaincus d’Isandhlwena, semblent invincibles. L’Histoire le dit, nous ne dévoilons rien : à la plus lourde défaite de l’Empire britannique succèdera son plus haut fait d’armes, La Bataille de Rorke’s Drift ayant relancé cette guerre anglo-zouloue que les colons remporteront au final.

Guerriers zoulous (©Rimini Editions)
Cy Enfield trace le sillon d’une idée étrange et finalement profondément antimilitariste dans ce western déguisé en film de guerre qu’est Zoulou : la bravoure et l’héroïsme qui l’accompagne ne sont que le fruit du hasard ; si les soldats se battent contre les Zoulous, eux très organisés, avec les techniques apprises au préalable dans leur formation militaire, il s’avère que la garnison de Rorke’s Drift est caractérisée par son délitement : oisiveté des soldats et des officiers, faiblesse physique généralisée (la ferme semble avoir été réhabilitée pour devenir une infirmerie de guerre), irrespect de la hiérarchie (un soldat blessé mais alerte, le Sergent Hook [James Booth], s’énerve et insulte allègrement sur le militaire moribond geignant sous lui dans le lit superposé qu’ils partagent, avant que l’on comprenne que le mourant est son supérieur direct !), sens moral dévoyé. Sur ce dernier point, l’intrusion dans le « fort » du révérend Otto Witt (Jack Hawkins) et de sa fille aussi belle que bigote Margaretta (Ulla Jacobsson) ressemble presque à une épreuve de force entre la rudesse de corps de garde de ce groupe de militaires et cette volonté religieuse et oecuméniste portée par ces deux personnages pacifistes, volonté envers laquelle le temps de guerre est aveugle et sourd, jusqu’au désespoir.

« J’étais venu pour construire un pont. » (S. Baker, M. Caine) (©Rimini Editions)
Par la caractérisation de ses divers personnages faits de rudesse et d’absence apparente d’états d’âme, par la description de l’orgueil militaire presque ubuesque du Lieutenant Chard (il sermonne l’un de ses soldats parce que les boutons de sa tunique ne sont pas rutilants avant un affrontement qui sent la mort), par sa façon de faire s’affronter deux modèles de civilisation et, de surcroît, de faire de la majesté du lieu l’écrin que la plus grande violence (les décors naturels du Drakensberg sont sidérants de beauté), Zoulou cousine quelque peu avec le cinéma de John Huston, avec la rugosité de son regard sur le monde et les rapports humains, sur la violence qui les régit et les fait parfois basculer dans une forme de troublante aliénation. Est-ce la présence de Michael Caine dans la distribution de Zoulou qui tend à associer le film de Cy Enfield à L’Homme qui voulut être Roi (The Man Who Would Be King, 1975), récit ultérieur de Huston empruntant à ce précédent anglo-zoulou la peinture de la mégalomanie naturellement imbriquée dans le pouvoir et la déraison qui s’ensuit là aussi naturellement ? L’absurdité de la guerre se verbalise à la fin de Zoulou : Chard et Broomhead parlent ensemble sur les vestiges encore fumants des combats qui les ont éreintés et horrifiés. Chard avoue alors à demi-mot que la boucherie qu’il a menée à son terme était sa première expérience de la guerre : « J’étais venu pour construire un pont. », dit-il pour achever la conversation. Ô combien simple, cette réplique toute buzzatienne contient en elle tout le discours critique sur le non-sens de la guerre de Cy Enfield et de son film.
Cette absurdité se renforce encore dans Zoulou par le soin apporté à la description de la vie du peuple autochtone, de ses rites ancestraux, de ses danses, de sa musique, de ses méthodes martiales. De ce point de vue, la cérémonie des mariages collectifs qui ouvre longuement le long métrage, permettant l’invasion de corps, de boucliers et de danses dans la séquence montrant le moment comme une belle scène de combat apaisé, prend des allures presque documentaires. Cy Enfield avait choisi de donner les rôles des guerriers zoulous aux véritables membres de la communauté, lesquels, pour nombre d’entre eux, n’avaient jamais vu un film, ne savaient pas ce qu’était le cinéma. Sans aller jusqu’à faire de Cy Enfield une variante contemporaine américano-britannique de Jean Rouch, la vie des Zoulous est cependant enregistrée, capturée avec un réalisme cru, dans une démarche fondamentalement humaine de cinéma-vérité.

Cinema-vérité ? (©Rimini Editions)
En ouvrant son film de cette façon, Enfield évacue le manichéisme propre aux composants westerniens de Zoulou, montrant moins les guerriers autochtones comme des êtres sanguinaires (représentation commune des peuples indiens dans la grande majorité du western américain classique) que comme une population civilisée, au moins aussi civilisée que les colons britanniques venant pour envahir son territoire. Par cette re-civilisation de l’Autre, Cy Enfield accentue l’absurdité de la colonisation elle-même, légitimée par l’idée que les peuples autochtones seraient inférieurs aux nations européennes qui viendraient les coloniser, les asservir et les spolier. Anglais et Zoulous sont caractérisés par leur égalité, par l’usage similaire d’une stratégie martiale, par le recours à la musique pour ritualiser leurs actions (belle scène montrant un affrontement de rythmes et de chants lancés comme des fléches par chacun des deux camps avant le dernier assaut du film). Le carnage d’Isandhlwena (sur lequel Enfield écrira le scénario d’une sorte de prequel de Zoulou dont il ne verra pas le résultat final, L’Ultime attaque [Zulu Dawn], réalisé par Douglas Hickox en 1979) ou la Bataille de Rorke’s Drift sont ainsi pointés du doigt par l’oeuvre de Cy Enfield : ce qui passe aux yeux du monde pour des moments de bravoure pour chacune des deux populations belligérantes ne semblent finalement porter en eux que leur profonde violence. Ou quand l’héroïsme devient un voile opaque dissimulant la barbarie. La beauté de Zoulou se trouve bel et bien à cet endroit-ci : il arrache le voile. Et la fin de cet aveuglement est absolument éblouissante.
Outre le film, l’édition du blu-ray par Rimini Editions comporte :
– Interview de Florent Fourcart, spécialiste de l’Histoire au cinéma (2026, 49’10 »)
– Interview de Sheldon Hall, historien du cinéma (2007, 11’39 », VOST)
– Le making of de Zoulou – 1ère partie (« The Making of Zulu: Roll of Honor », 2002, 25’47 », VOST)
– Le making of de Zoulou – 2ème partie (« The Making of Zulu: …And Snappeth the Spear in Sunder », 2002, 20’04 », VOST)
– La musique de Zoulou (« The Music of Zulu », 2007, 6’28 », VOST)
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