Bien qu’il officie depuis les années 70, John Woo devra attendre 1986 pour exploser aux yeux des cinéphiles du monde entier. Cette année-là, il signe une déflagration produite par son confrère Tsui Hark, intitulée Le Syndicat du crime. Un bijou du polar hong-kongais qui impose un style et des thématiques. Rapidement, une suite est mise en chantier avec la même réussite, et le cinéaste débute le mouvement le plus excitant de sa carrière avec la sortie de The Killer jusqu’à un baroud d’honneur dément précédant un exil américain, le définitif À toute épreuve. Pourtant, durant cette période faste où le metteur en scène tourne également des œuvres plus mineures comme Just Heroes ou Les Associés, un projet va mettre un terme à la collaboration et à l’amitié entre Hark et Woo. Tous deux se lancent en effet dans un projet de prequel au Syndicat du crime. Un film censé narrer la jeunesse du personnage de Mark, incarné par Chow Yun-Fat, et ses premiers pas de gangster en plein cœur de la guerre du Vietnam. Problème, les deux auteurs ne s’entendent pas sur leurs visions respectives et finissent par se brouiller définitivement.   

Une balle dans la tête © HK Video/Metropolitan FilmExport

Alors que le réalisateur de Tim and Tide poursuit de son côté ce qui deviendra Le Syndicat du crime 3 en 1989, John Woo modifie son premier jet en y injectant ses propres souvenirs de jeunesse, lorsqu’il arpentait les bidonvilles de l’enclave britannique. En résulte Une balle dans la tête qui suit le destin de Ben (Tony Leung), Frank (Jacky Cheung) et Paul (Waise Lee), trois amis sans le sou, entre petits délits et grand banditisme. Pour mener à bien son projet pharaonique, le cinéaste monte sa propre société de production et finance lui-même une grande partie du long-métrage. Le tournage se révèle être un enfer que ce dernier n’hésite pas à qualifier d’Apocalypse Now personnel. D’un montage initial de près de trois heures, il est contraint, sous la pression des studios, de revoir sa copie, aboutissant à une version finale de 2h15. Un récit fleuve qui, sous couvert de drame mâtiné de polar, embrasse les grands mouvements sociaux et les conflits armés des années 60. La petite histoire d’une amitié plongée au cœur de la grande, soit la matière narrative parfaite pour ce qui demeure l’un des films les plus essentiels de son auteur. La mythique collection HK Video initiée par Christophe Gans, propose aujourd’hui celui-ci dans une édition limitée UHD/Blu-Ray. Retour sur une œuvre dense et puissante qui opère, aux côtés de ses héros, un voyage intime et politique, géographique et thématique. 

Une balle dans la tête © HK Video/Metropolitan FilmExport

Le parcours chaotique du trio d’amis rejoint une évolution stylistique de la part de John Woo. Initialement, Une balle dans la tête rejoue les motifs classiques du cinéaste, à commencer par un romantisme lyrique. Dès son générique en fondus-enchaînés, accompagné d’une version instrumentale du tube I’m a Believer des Monkees, le long-métrage présente des instants de vie à la naïveté presque kitsch. Une sensation de candeur renforcée par des transitions en volets et des ralentis tape-à-l’œil, notamment dès que Ben rencontre sa petite amie. Des effets datés qui se révèlent n’être que des leurres. En réalité, Woo prépare patiemment le terrain pour la suite de son récit, violemment désenchanté. Il nourrit le quotidien de ses personnages, tout juste sortis de l’adolescence, de références purement américaines. Les jeunes hommes rêvent d’Hollywood, affichent des posters de James Dean, Elvis Presley et même John Fitzgerald Kennedy. Ils se forment en gang sortis de West Side Story, et affrontent leurs rivaux dans une scène de bagarre de rue parfaitement chorégraphiée. Grandement autobiographique, le film transpire la passion du réalisateur pour le pays de l’Oncle Sam, qu’il finira par rejoindre durant les années 90 avec plus (Volte/Face) ou moins (Paycheck) de réussite. Dans un supplément, Christophe Gans revient sur cette fascination quasi aveugle pour les États-Unis, qu’il assimile à une vénération. Ce rapport à une mythologie façonnée par un soft power qui aura des incidences bien réelles sur le périple des héros, peut se voir comme une bulle factice et trompeuse. Ben, Paul et Frank vivent au départ dans un monde de pur cinéma, leur confrontation au réel n’en est ainsi que plus brutale. En cela, la séquence de la course de vélo qui trouve un écho tragique lors du final dantesque sur des docks, est parlante. Les années ont passé, les chemins se sont séparés, les illusions se sont envolées, et les anciens amis sont devenus ennemis mortels. Il n’est pas anodin que ce dernier mouvement renvoie explicitement à Il était une fois en Amérique, autre monument qui met les souvenirs idéalisés de l’enfance à l’épreuve du réel cynique de l’âge adulte.

Une balle dans la tête © HK Video/Metropolitan FilmExport

Le passage d’une époque à l’autre s’effectue via une transition vers un nouveau genre cinématographique cher à John Woo, le polar. De jeunes désœuvrés issus d’un environnement digne d’un drame néo-réaliste (si l’on excepte les effets de style), les protagonistes vont devenir contrebandiers, braqueurs (dans une scène où ils sont doublés par des soldats, comme si l’Histoire pénétrait soudain leur entreprise), puis gangsters. Le film opère alors une première métamorphose, où le cinéaste renoue avec la violence et l’emphase filmique qui a fait la force de The Killer. Les affrontements entre bandes rivales laissent place aux gunfights homériques (à l’instar du morceau de bravoure dans un cabaret). Comme le remarque Gans, le réalisateur, fidèle au projet de prequel au Syndicat du crime, donne à ses personnages un passé, un vécu, dont ils manquaient jusqu’alors. Les héros de Woo, figures mythologiques quasi abstraites, sont ici incarnées, vivantes, faillibles. Elles charrient des traumatismes et des rancœurs. Néanmoins, il subsiste un personnage fidèle au style de l’auteur d’À toute épreuve. Luke (campé par Simon Yam) est une icône, un flingueur élégant, charmeur. Métisse d’origine française, il est l’illustration sur pellicule de ses influences hexagonales, Jean-Pierre Melville en tête, mais pas uniquement, en témoigne le poster de Catherine Deneuve sur lequel gicle symboliquement le sang du mafieux. C’est dans ce contexte qu’Une balle dans la tête connaît son ultime évolution, peut-être la plus inattendue. Au fantasme hollywoodien des bandits aux grands cœurs influencés par le septième art, se heurte la brutalité du réel. Dans une séquence de cavale, les apprentis criminels se retrouvent plongés en pleine bataille rangée, slalomant entre explosions, tanks et civils fuyant le conflit. Leur rêve de richesse est alors entaché par l’horreur du monde dans lequel chacun va devoir questionner sa morale. Sans même s’en rendre compte, ils viennent de basculer ainsi dans un autre registre, celui du film de guerre.

Une balle dans la tête © HK Video/Metropolitan FilmExport

Sous ses atours de grande fresque romanesque, Une balle dans la tête est en fait construit comme un triptyque. Les héros traversent ainsi trois genres cinématographiques très codifiés lors de différentes étapes de leur existence. La violence, habituellement opératique chez le réalisateur, devient sèche et réaliste. Ses ralentis ne sont plus des ballets gracieux, mais un moyen de saisir, de la manière la plus crue possible, les impacts des balles. Il s’inscrit dans les pas du Arthur Penn de Bonnie and Clyde ou, évidemment, de Sam Peckinpah, finissant d’ailleurs par convoquer Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia lors de la conclusion. Ses références religieuses, telles ses envolées de colombes allégoriques, sont absentes, ou tout juste circonscrites à un plan sur une piéta après le meurtre d’un jeune homme. Le long-métrage affiche ainsi un nihilisme absolu, bien loin des valeureux personnages de ses heroic bloodsheds. Obnubilé par ses ambitions, le trio ne perçoit même pas que celles-ci se heurtent à la marche du monde. Des mouvements sociaux qui secouèrent Hong Kong en 1967 (et que le cinéaste relie à ceux accompagnant l’annonce de la rétrocession en 1989), à la guerre du Vietnam, en passant par un écho aux événements de la place Tian’amen, c’est tout un pan du XXème siècle qui se retrouve ici retranscrit. Les protagonistes deviennent les témoins passifs et impuissants de l’Histoire. Pour autant, le metteur en scène n’oublie pas sa maestria et son sens du grandiose en orchestrant des séquences de manifestations amples et pleines de figurants. C’est d’ailleurs là que Ben est confronté pour la première fois à la dure réalité. Alors qu’il vit une rupture amoureuse, révolution dans son récit intime, un démineur se fait arracher les mains en tentant de désamorcer une bombe. La violence des sentiments rejoint celle, concrète, d’un corps blessé à cause d’un pays qui se déchire.

Dans une approche plus méta, difficile de ne pas percevoir dans la trahison de Paul, des échos à l’ancienne amitié entre John Woo et Tsui Hark. Là encore, les idéaux se heurtent à l’appât du gain, ou en tout cas, ce que le réalisateur ressent apparemment comme tel. Un passage en particulier finit d’enfoncer le drame dans une noirceur absolue. Au cœur d’un camp de prisonniers, la roulette russe de Voyage au bout de l’enfer (auquel Une balle dans la tête rend un hommage évident) se change en exécution forcée, opérant un point de non-retour. Les liens se défont et les esprits sombrent dans la folie. In fine, bien qu’a priori plus secondaire, Frank devient le véritable héros sacrificiel du film. Relecture pleinement assumée de Nick, incarné par Christopher Walken dans le classique de Michael Cimino, son destin s’achève dans une atmosphère à part, hors du monde. Des limbes urbains en quelque sorte, où les lumières se font tout à coup irréelles et expressionnistes. C’est lui qui incarne finalement le mieux l’innocence perdue au sein d’une œuvre dense, bouleversante, qui feint la naïveté pour mieux bousculer son public, le mettant face à l’innommable. 

La ressortie du film dans une copie HD en tous points parfaite, se double d’une interactivité foisonnante. Près de cinq heures de bonus, parmi lesquels certains suppléments présents sur le DVD édité par HK Video dans les années 2000. Principaux ajouts de ce combo, de nombreuses interviews exclusives ainsi que HK revisited épisode 5, une analyse passionnante en forme de discussion chaleureuse et détendue entre Christophe Gans, Julien Carbon, Léonard Haddad et David Martinez. À noter la présence d’un livret de 15 pages signé Nicolas Rioult et comprenant la retranscription de la présentation du film par John Woo lors du dernier Festival Lumière. Définitivement indispensable. 

Disponible en combo UHD/Blu-Ray édition collector limitée chez HK Video.

 

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A propos de Jean-François DICKELI

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