The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

Entretien avec PARK Syeyoung 박세영, réalisateur de The Fin 지느러미

Était-ce un secret bien gardé des yeux du public français ? Il semble que Syeyoung Park n’ait même pas pu franchir nos frontières dans le cadre de festivals dédiés au court-métrage, au cinéma coréen ou aux cinémas de genre dans lesquels il aurait pu percer sur notre territoire, malgré ses nombreuses sélections dans des pays limitrophes. Il aura donc fallu plus d’une vingtaine de courts-métrages et 2 longs-métrages en 7 ans pour que ce jeune trentenaire ait la chance d’avoir The Fin, son deuxième long-métrage, projeté sur nos écrans, et bonne nouvelle dans le cadre d’une sortie nationale permettant d’avoir plusieurs séances dans l’Hexagone dès mercredi prochain.

 

Dans une Corée réunifiée, le trio formé par Mia une Oméga clandestine cachée dans un club de pêche décati, un Oméga anonyme venu lui rendre visite afin de lui remettre l’aileron de son défunt père mutant afin qu’elle l’enterre selon ses dernières volontés, et Sujin une fonctionnaire chargée de les traquer, dessine les tensions exercées dans une société dystopique, manipulée par la peur et sous la surveillance d’une dictature divisant pour mieux régner. Leur confrontation les amènera à remettre en question la place qu’il leur était assignée et à révéler leur part d’humanité ou de monstruosité.

 

 

 

D’emblée il ressort de ses précédents entretiens un jeune homme brillant, très curieux et cultivé (littérature, cinéma, art contemporain, pratique de la photographie). Park est un stakhanoviste autodidacte, rejeton de Youtube, à l’œuvre éclectique, un Adilkhan Yerzhanov sud-coréen, tant pour sa prolificité que son exploration des genres cinématographiques aux mises en scènes variées. On y sent son désir impérieux, son ambition et sa détermination, tout en étant éminemment attachant, farouchement indépendant, libre et franc-tireur, dans un pays pétri de conformisme aliénant.

 

Son cinéma est un cinéma total, celui de l’immédiateté, du temps réel, sous contraintes et sa pratique du cinéma est intimement liée à son quotidien, avec des prises de vue à la limite du documentaire et de l’expérimental, s’adaptant aux imprévus, ouvert aux coups de chance, apprenant de ses erreurs. À l’occasion de la sortie de The Fin, le public français se plongera dans son cinéma immersif, sensoriel, sensitif, texturé, avec une caméra haptique captant les mutations et changements de perspectives. Ses longs-métrages se distinguent par une esthétique de l’iridescence, captant ainsi la lumière plurielle et montrant ainsi les facettes changeantes d’un contexte, un personnage, une émotion.

 

Park ayant donné de nombreux entretiens à propos de The Fin, la construction de celui-ci synthétise ses précédentes réponses afin de ne pas le lasser à se répéter, et cherche à être complémentaire à ses dernières interventions. Il s’est pourtant prêté généreusement à ce copieux échange ressemblant à une masterclass autour de 15 sujets, rien que pour vous qui le découvrez, et pendant lequel il dévoile sa fabrication cinématographique avec des photos de coulisses du tournage de The Fin. Une façon de vous donner envie de suivre cet auteur, fils de ses œuvres, recelant tant de récits à vous raconter, et sur lequel il faudra désormais compter parmi la jeune génération de cinéastes sud-coréen·ne·s.

 

 

PARK Syeyoung 박세영

PARK Syeyoung 박세영 © D.R.

CulturoPoingAu prime abord, afin de vous connaître un peu mieux, un détail m’a interpellé, et qui sera notre introduction à votre portrait et notre entretien : la transcription de votre prénom « 세영 » est communément écrite en Occident en « Se-young » et en deux syllabes détachées par un trait d’union, et vous écrivez pour vous-même « Syeyoung » comme si c’était le rescrit de votre identité avec un « y ». Était-ce aussi une façon pour vous démarquer de vos homonymes féminines, les actrice et danseuse PARK Se-young 박세영 ?

PARK SyeyoungPas du tout. J’ai vécu à Toronto, au Canada, pendant ma jeunesse. Je me souviens qu’un professeur m’avait demandé d’écrire mon nom. J’avais 5 ans à l’époque et, comme je ne maîtrisais pas encore bien l’anglais, j’avais pensé que cela se prononçait « Syeyoung Park ». Ce nom a fini par s’imposer et je l’ai simplement gardé.

CPVous avez un parcours de vie singulier, atypique, semé d’embûches, qui s’est façonné par rapport à des frustrations, humiliations ressenties et des désillusions cuisantes, pouvez-vous revenir sur les grandes étapes de votre vie tumultueuse ?

PSJe pense que chacun a vécu et vit une vie unique. La mienne n’est pas si unique que ça comparée à celle de beaucoup de personnes autour de moi. Je suis né à Daegu, en Corée du Sud, en 1996. J’ai déménagé à Toronto, au Canada, avec ma famille pour accompagner mon père pendant qu’il préparait son doctorat. Nous sommes retournés en Corée du Sud en 2007 et j’ai fréquenté un internat, puis j’ai commencé à réaliser des films dès le lycée.

Au départ, je voulais écrire des romans en anglais, mais notre retour en Corée du Sud signifiait que je ne vivrais plus dans un environnement anglophone. J’ai compris que cela entraînerait une détérioration de mon niveau de langue, alors j’ai commencé à m’exprimer par d’autres moyens que le langage. J’ai commencé à dessiner des vêtements et des robes, puis j’ai acheté des tissus et je me suis mis à les coudre. C’était au collège, dans mon internat ; je n’ai donc malheureusement pas reçu beaucoup d’aide de qui que ce soit. Je me suis naturellement orienté vers la réalisation de films après avoir acheté une caméra bon marché. Je filmais mes ami·e·s dans les bois et nous nous amusions beaucoup. J’ai étudié pour intégrer K-arts, une université d’arts à Séoul, et j’ai réalisé des courts-métrages chaque semestre tout seul, car je n’étais pas d’accord avec la manière conventionnelle de faire du cinéma que l’école encourageait, et que je n’aimais pas.

Je tournais donc mes propres films, c’est-à-dire que je maniais moi-même les caméras. C’était à la fois en raison de mon petit budget et parce que je voulais tout apprendre sur le processus de réalisation cinématographique. Ainsi, dès le deuxième semestre à l’université, j’ai appris la cinématographie sur YouTube et j’ai commencé à chercher n’importe quel travail où l’on accepterait de m’engager. J’ai commencé par tourner des vidéos éducatives et des films de mode, puis j’ai progressivement évolué vers les publicités et les clips musicaux.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

CP Les arts sont très présents dans votre vie, comme rapports au monde, et sensibilités d’autres personnes avec lesquelles vous confronter, et pour vous-même des moyens d’expressions : écriture, photographie, puis le cinéma. Était ce le cinéma l’art le plus pertinent pour votre mode d’expression ?

PSOui, j’adore vraiment les « Notes sur le cinématographe » de Robert Bresson et « Cinéma 1 : L’image-mouvement et Cinéma 2 : L’image-temps » de Gilles Deleuze. Ce furent les seuls amis que j’avais à mes débuts à l’université. Construire et manipuler le temps et l’espace à travers les images en mouvement et le son, cela m’a toujours passionné. Et de tant de façons différentes. Le cinéma est un espace aux possibilités infinies.

CP Parmi vos artistes préférés (Robert Bresson, Michael Snow, Seijun Suzuki, Peter Greenaway, ceux de la Nouvelle Vague taïwanaise : Tsai Ming-liang, Hou Hsiao-hsien; John Cassavetes, Hollis Frampton, Lav Diaz, Pedro Costa, Albert Serra, Jonas Mekas…), vous aviez eu notamment un déclic en visionnant « The Dark Knight » de Christopher Nolan, qu’est-ce qui vous avait plu dans ce film spectaculaire, aux antipodes des noms cités, que vous considérez aussi comme de l’art ?

PS – J’ai vu ce film quand j’étais en 6è, donc je ne me souviens pas pourquoi j’étais si fasciné par ce film. Je suppose que je me sentais seul en Corée du Sud et que je cherchais à m’attacher à quelque chose. C’était l’un des premiers films que j’ai regardés de manière active, c’est-à-dire que j’avais payé mon billet et que je ne suivais pas passivement mes parents pour une sortie en famille ou entre ami·e·s. J’ai découvert les autres cinéastes plus tard.

CPAvez-vous des œuvres fétiches à recommander au public français ?

PSC’est l’une de mes vidéos d’une minute préférées sur YouTube. Un superbe film expérimental ! https://www.youtube.com/watch?v=QrxPuk0JefA

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

CPLa bibliothèque ou la salle de cinéma que vous fréquentiez étaient comme des refuges, choisir pour ce film un club de pêche clandestin où l’on vient se détendre, voire somnoler était-il un point d’ancrage similaire, où le lien même éphémère entre humains peut encore subsister dans un monde en perpétuel mutation ?

PSIl existe de nombreux clubs de pêche souterrains en Corée, mais peu de gens les connaissent. Ils ont été construits pour accueillir les citadins qui souhaitaient aller pêcher au bord de la mer mais n’en avaient pas le temps. Pendant le boom économique en Corée du Sud, ces clubs de pêche se sont multipliés, mais aujourd’hui, ce passe-temps est tombé dans l’oubli. Désormais, les seules personnes qui les fréquentent le font par nostalgie. Ils disparaîtront bientôt, mais ces lieux sont extraordinaires car ils sont à la fois très kitsch et très sombres. Je me sens toujours déprimé quand j’y vais. J’aimais l’idée d’une eau confinée, comme un étang. Mais artificielle. C’était un bon cadre conceptuel pour le film.

CP Pour The Fin qu’est-ce qui a nourri votre réflexion thématique et vos recherches esthétiques ? Vous aviez notamment évoqué « Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia » de Sam Peckinpah & « Julien Donkey-Boy » et « Gummo » de Harmony Korine : qu’ont-ils conféré en particulier à votre mise en scène ?

PS – « Julien Donkey-Boy » et « Gummo » sont pour moi des sources d’inspiration constantes. Ils sont tellement libres. Le cinéma devrait être libre, sans limites, implacable et dérangeant.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CPQuels furent vos lectures, visionnages, musiques ayant accompagné le processus de fabrication de ce film en particulier ? Vous aviez cité le ppongjjak 뽕짝 (le trot coréen) et les chansons de SHIN Kyungja 신경자, mais inutilisées ici, car les droits furent introuvables, elles étaient censées conférer un rythme particulier ou une ambiance précise que vous auriez aimé intégrer ?

PSLe trot coréen est conceptuellement similaire aux magasins de pêche clandestins. C’est un art tombé dans l’oubli et je pense qu’il va bientôt disparaître. Mais il porte en lui l’essence et les souvenirs de l’âge d’or de la Corée du Sud, à l’époque où le pays commençait à progresser économiquement, avant de devenir l’environnement hyper-mercantile qu’il est aujourd’hui. Il était beaucoup plus naïf, et il n’y a plus de place pour la naïveté de nos jours.

CP – Vous refusez un capitalisme débridé, uniforme et globalisé, mais afin de produire vos films, vous acceptez des commandes et travaux commerciaux 11 mois par an de marques notamment, loin d’être philanthropes…, et tout votre temps libre est consacré à vos projets personnels auto-financés. Vous n’êtes pas au bord de l’exténuation à ce rythme ?

PS – Non. Je ne suis pas en burn-out. Réaliser mes films, c’est ce qui me donne de l’énergie. J’apprécie également de mener d’autres projets, car j’apprends énormément : à nouer des relations avec les gens, à communiquer avec les clients, à dépenser mon argent à bon escient, à coordonner et gérer une équipe nombreuse, à planifier, etc. Il me reste encore beaucoup à apprendre.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CP – Votre financement personnel et d’apports privés rassemblent des sommes modestes pour un long-métrage, mais pas tant que ça pour un film d’auteur, indépendant :

* « The Fifth Thoracic Vertebra » 다섯 번째 흉추 « The 5th… » : 20M₩ (<12K€), dont 10M₩ (<6K€) de JEON Gowoon 전고운 [réalisatrice de « Microhabitat » découverte lors du 13è FFCP]

* « The Fin » 지느러미 : 35M₩ (<20K€) + production/post production étrangères

Pensez-vous arriver à financer davantage vos longs-métrages sans avoir à vous épuiser ? Ou il va vous falloir en quantité faire moins (arrêter peut-être les courts-métrages ?) afin de produire des longs-métrages à la hauteur de vos exigences de moyens et d’équipes ?

PSAvant The Fin, je réalisais des films en fonction de l’argent que j’avais gagné jusqu’alors. Je voulais arrêter de fonctionner ainsi, à l’époque comme aujourd’hui. Mais je ne voulais pas attendre un financement et je n’ai pas réussi à obtenir de subventions nationales ; mes seules options étaient donc d’attendre indéfiniment ou de réaliser le film avec l’argent dont je disposais. Aujourd’hui, je cherche des solutions alternatives. J’ai récemment réalisé « Slide strum mute » 해볼 수 있겠어? un moyen-métrage avec un chanteur sud-coréen appelé Woodz. Je travaille actuellement sur un autre court-métrage avec une marque de mode appelée San San Gear.

CPVous avez dit : « Plus l’environnement est difficile à contrôler, plus je suis stimulé, ce qui me donne envie de réaliser encore davantage. » et « Je ne voulais pas échouer. Cela a alimenté ma détermination. » En France, on a cette expression : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », vous prenez parti des accidents et lacunes avec lucidité et franchise, c’est déjà un super point fort, beaucoup pourraient s’entêter dans la même direction, vous êtes plus dans une approche ‘test & learn’.

PS – Merci. J’essaie de faire de mon mieux avec les moyens dont je dispose, mais je m’efforce toujours d’être plus ouvert sur le plan créatif, tout en restant plus prudent dans mes dépenses, sinon je ne pourrai pas tourner davantage.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CPÀ quoi ressemble une journée type de PARK Syeyoung quand il travaille sur son film ?

PS – Je passe la plupart de mon temps chez moi à monter, écrire et écouter de la musique. Je n’aime pas sortir, ni retrouver des gens. J’aime rester avec mes chats.

CPVous travaillez votre scénario d’abord en anglais, puis le traduisez en coréen car vous ne vous sentez toujours pas à l’aise dans votre langue natale ? C’est un atout en tout cas pour monter des coproductions internationales !

PS – C’est un mélange désormais. J’écris dans les deux langues, puis je fais passer le texte du coréen à l’anglais et vice-versa. Il n’y a pas d’approche à sens unique. J’essaie toutefois d’écrire les dialogues en coréen.

CP – Vous insufflez de l’agentivité aux objets, vos MacGuffins que furent le matelas dans The 5th et l’aileron dans The Fin, qui en donne le titre international du film, comme une synecdoque à votre récit. Pour vous l’écriture de votre scénario passe nécessairement par ces petits personnages principaux, avant même les humains ?

PS – J’aime le fait que le cinéma puisse insuffler de l’émotion et de l’immédiateté à n’importe quoi, même à quelque chose d’aussi banal qu’un pavé. Il y a de la beauté à porter un regard sur les choses négligées.

CP – Avec vos 2 longs-métrages, vous vous organisez un tournage sur une très courte durée se révélant en être le principal, puis vous vous retrouvez à tourner des prises vues additionnelles ultérieurement. Vous composez avec le réel du terrain, est-il possible à chaque fois de remobiliser vos équipes techniques et artistiques ?

PS – Je ne peux pas dire que ce soit possible à chaque fois. Parfois je tourne seul, parfois mes ami·e·s m’aident, d’autres fois, je tourne avec beaucoup de monde. Heureusement, mes ami·e·s sont gentils et compréhensifs.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CP – Vous avez dit qu’il n’y a pas d’expérimentation gratuite, aux sens propre et figuré (l’argent nécessité, et le résultat qualitatif à la hauteur de vos attentes esthétiques). On sent en vous un grand sens des responsabilités se confrontant à votre ambition. Vous vous établissez des règles sur la base des enseignements tirés de vos précédents tournages, ou tout est une première fois à chaque fois dans votre plan de travail ?

PS – Tout est toujours une expérience inédite pour moi, car il y a toujours de nouvelles personnes, de nouveaux lieux, de nouvelles histoires, etc. Je suis assez insensible à ce sujet, dans le sens où je n’apprends pas grand-chose de mes erreurs sur le plan mental. Mais les leçons que j’apprends et que je mets à profit sont celles qui sont ancrées dans mon corps. Comme la chaleur de l’été en Corée du Sud. C’est très pénible. Je sais donc que les gens ne veulent pas tourner dehors pendant de longues périodes estivales. Je m’appuie sur cette information afin d’essayer de rendre le scénario ou le quotidien du tournage plus agréable, par exemple en tournant dans des lieux équipés de la climatisation, etc.

CPPour ce film, vous avez davantage considéré la réception du public ? (cf votre remords par rapport à The 5th par exemple, et lors de The Fin j’ai été très surprise, voire choquée de lire que vous aviez du effacer des croix catholiques en néon rouge en post-production lors d’un tournage à Bogwang-dong 보광동 en plans larges, afin de ne pas perturber le public occidental pour un coût de 600K₩ (340€) [source d’un entretien en coréen]. Cela était-il bien nécessaire car les Occidentaux ont vu plein de films sud-coréens avec ces croix en néons (The Chaser 추격자, Secret Sunshine 밀양…) ?

PS – Cette information est un peu sortie de son contexte. Il s’agit peut-être d’une erreur de traduction ? On m’avait suggéré de la supprimer, mais nous ne l’avons pas fait. J’essaie de tenir compte de la réception du public, mais c’est tellement abstrait avant que je n’aie terminé le film que je m’efforce plutôt de suivre ce que je pense être juste pour le film, ce qui est également abstrait. Mais la réalisation cinématographique est un équilibre entre l’abstrait et la réalité, je dois donc m’améliorer dans ce domaine.

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CP Dans votre processus de travail, vous avez changé de logiciels : DaVinci Resolve pour The 5th, Premiere Pro pour The Fin. On vous les avait recommandés ? Vous aviez atteint les limites d’un logiciel libre vous obligeant à upgrader vers un outil plus robuste ? Vous vous étiez formé sur ces logiciels, ou vous avez appris en autodidacte selon vos besoins ?

PS – Je maîtrise tous les logiciels de montage, car chaque client demande un logiciel différent. J’ai dû tous les apprendre. J’apprécie DaVinci car il plante moins souvent que les autres programmes et me permet de travailler simultanément sur la couleur, le son et le montage. J’ai appris tout cela uniquement grâce à l’expérience et à YouTube.

CPVous aviez raconté que le mieux que vous puissiez faire était de créer un environnement de travail où vous ne ressentiez pas de manque de communication, car sinon ça vous aurait donné envie de tout laisser tomber et de rentrer chez vous. C’étaient des retours de vos équipes constatant les améliorations à apporter, ou vous vous en étiez rendu compte tout seul qu’il fallait progresser sur cet aspect ? Cette organisation d’un cadre de travail agréable pour les équipes passant par une bonne alimentation, le choix de personnes aimables, communicatives et non machistes fut un nouveau départ ayant permis de travailler plus sereinement ?

PS – Beaucoup d’ami·e·s étaient frustré·e·s à mon égard pendant nos tournages à cause des retards ou de conditions, telles que la météo. J’ai compris que la plupart d’entre i·el·s souhaitaient vraiment que leur travail acharné et le temps qu’ i·el·s m’avaient consacré soient reconnus. Cela fait désormais partie de moi et j’en tiens compte lorsque je prends des décisions.

CPVous aviez évoqué la post-production de The Fin à Berlin en 2022, et ce que vous racontiez était très troublant : vous travailliez avec des « équipes provocatrices qui diffusaient des bruits de torture et de meurtre par haut-parleurs, vous donnant l’impression d’être prisonnier d’un camp de concentration ». Si j’ai bien compris ces 6 mois passés là-bas furent éprouvants pour vous, et cela eut un impact néfaste sur votre santé ?

PS – C’était également une exagération destinée à faire de l’humour. Il y avait plusieurs équipes qui montaient leurs films ensemble dans le même espace. Mon film contient des sons étranges, tout comme les leurs. Nous avions constamment des projections et je faisais donc remarquer à quel point différents sons se superposaient les uns aux autres. Quant à ma santé, je voulais dire que je commandais tout le temps sur UberEats et que j’avais pris du poids.

CP – Vous avez admis avoir jeûné pendant le tournage de The Fin, vous aviez alourdi volontairement votre caméra et subi un régime, cette violence contre votre corps fut-elle payante au final pour votre tournage et le résultat créatif ? Ou vous vous êtes infligé cette torture et estimez qu’il est inutile de vous malmener ?

PS – Haha. Oui, je l’ai fait, mais j’étais beaucoup plus jeune à l’époque et mon corps n’est pas encore tout à fait remis, même aujourd’hui, alors j’essaie de ne plus le faire. Je pensais alors qu’être dans un état physique et mental légèrement inconfortable ferait ressortir une certaine acuité chez moi. Ça a marché. J’étais moins paresseux et j’avais le pas plus léger. J’ai apprécié cette évolution, mais aujourd’hui, j’ai trouvé d’autres moyens d’y parvenir sans avoir à me torturer autant.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CP – Vos films semblent naître de votre incapacité à supporter les cadres standardisés imposés par les écoles ou les sociétés de production, vous avez ressenti la nécessité de trouver le bon équilibre entre indépendance/liberté créative et système capitaliste, qu’il faut parfois savoir utiliser intelligemment. Pourtant vous avez réalisé que vous ne pouviez continuer seul sur The Fin, comment avez-vous rencontré la productrice OH Heejung 오희정 (Seesaw Pictures) pour la post-production, et quelles furent ses interventions vous ayant permis de vous en sortir ?

PS – J’ai rencontré Heejung sur le tournage d’un film dont j’étais le directeur de la photographie et dont elle était la productrice. Elle était drôle et sympathique. Je l’ai contactée un an plus tard pour lui dire que je souhaitais travailler avec elle afin de terminer mon film. Elle l’a visionné, puis nous nous sommes retrouvés afin de discuter de la manière dont nous allions procéder. Elle m’a été d’une grande aide pour mener ce film à bien.

CPPuis Philippe Bober (Essential Filmproduktion/Coproduction Office) s’est investi dans votre film, il vous avait convaincu du potentiel à sortir votre film en Europe, s’il était de la partie ? Vous avait-il parlé du maillage exceptionnel de salles de cinéma en France, permettant à des films confidentiels du monde entier de trouver le public français ? Comment est-il intervenu dans cette nouvelle collaboration ?

PS – Philippe m’a expliqué les spécificités du cinéma français, mais au-delà de cela, il m’a appris beaucoup de choses que je n’aurais jamais apprises en Corée du Sud. Il m’a aidé à élargir ma vision du cinéma, de sa production, de sa distribution et de sa sortie en salles.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CP – Vous êtes reparti de votre premier court-métrage inspiré par le « Moby Dick » de Herman Melville, dont vous n’étiez pas satisfait. Vous avez pu puiser autant dans l’universel que dans l’intime la dramaturgie de votre récit en format long-métrage. Plusieurs inspirations ont nourri la genèse de ce film, qui n’est paradoxalement pas très narratif :

Nous avons été touchés mondialement par la crise sanitaire de la COVID-19, et vous avez malheureusement vécu le deuil de votre grand-mère à cette occasion, choqué par la remarque de votre frère, qui disait ne pas comprendre la douleur de votre père de ne pas avoir pu lui dire adieu dignement, à cause des procédures de sécurité sanitaire appliquées, cela fut un des points de départ de ce film ;

mais également le retrait du masque en pleine pandémie transformait chacun — même les ami·e·s proches et la famille — en un étranger aux yeux des autres, un danger potentiel pour la famille et la société ;

et vous aviez évoqué aussi votre observation lors de trajets en moto sur les migrations côtières effectuées par des populations précaires et paupérisées, vous-même avez expérimenté l’éloignement géographique de la capitale à cause d’un niveau de vie requis trop élevé pour y vivre décemment ;

comme vous aviez été intéressé par le sort de la communauté des Cagots, descendants des Wisigoths ayant semé la terreur dans le Sud-ouest de la France en décimant les Catholiques car ils étaient Ariens au IVè siècle de notre ère, stigmatisés par la violence de leurs ancêtres et, encore plus, lors de l’épidémie européenne de la lèpre, ils furent depuis des boucs émissaires sur notre sol.

Déjà, grâce à vous, cela m’a permis d’en savoir davantage sur une facette de la culture française qui doit être très méconnue de notre public, donc merci à vous, et au service public de m’avoir fourni la documentation, pour cette exploration annexe, mais vous comment en êtes-vous arrivé à tomber sur ces Cagots par exemple ? Qu’est-ce qui a résonné en vous en apprenant leur sort si particulier ?

PSL’histoire néglige toutes sortes de choses, de personnes et d’événements. Beaucoup de choses ne sont pas consignées. Alors, qu’est-ce que l’histoire, sinon une vision subjective ? Je pense que le cinéma a le pouvoir de mettre en lumière des choses, des sentiments et des émotions oubliés, dont nous-mêmes ne nous souvenons même pas. Il existe de nombreux cas similaires à celui des Cagots en Corée également. La discrimination est omniprésente. Je voulais aborder ce sujet, non pas pour prendre position sur quoi que ce soit, mais simplement pour braquer le bon objectif, avec le bon éclairage et à la bonne distance, sur des personnes, des lieux, des époques et des souvenirs oubliés en Corée du Sud.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CPDans votre film bien tenu en durée, il y a pourtant moult thèmes qui le traversent :

Le besoin de s’affranchir et se libérer est très récurrent dans vos œuvres ;

Le choix et le libre arbitre ;

La fracture entre les humains et les Omégas, leurs relations : la distanciation entre les personnages tout en étant en quête de liens ;

La marginalisation et le poids de l’arbitraire : la définition d’un Oméga et la détermination de l’humanité, de ce qui ne l’est pas, la monstruosité qui en découle ;

L’exploitation d’une main d’œuvre bon marché, utilisée pour des tâches dangereuses ;

La pollution environnementale par les humains : visuelle, sonore et écologique ;

La facilité avec laquelle l’héritage du traditionalisme peut se rompre d’une génération à l’autre, notamment lors d’un rite funéraire traditionnel non exécuté et des sentiments persistants par rapport à cette lacune…

Malgré toutes ces visions effrayantes ou ces sujets lourds, ce qui transparaît de vous est une grande empathie envers le vivant, comment s’est construit votre scénario afin d’en faire un récit dense sans perdre l’émotion à susciter ?

PSPour être honnête, ce film n’est pas parti d’un scénario. Le script n’était qu’un plan et un prétexte pour aller sur le plateau et tourner. Presque tout dans le film a été découvert en cours de tournage ou créé en post-production.

CP Estimez-vous avoir mis en images tout ce que vous souhaitiez raconter pour cette histoire ?

PSBien sûr que non. C’est pourquoi j’ai réalisé un autre film et que je travaille actuellement sur le suivant. J’espère ne jamais atteindre tout ce que je me suis fixé comme objectifs.

CPL’écriture du scénario de The Fin s’est-elle faite comme pour The 5th avec une partie collaborative, incluant vos interprètes, comme au théâtre, qu’on appelle une « écriture au plateau » ?

PSBien sûr. Mais pas seulement cela : cela s’est également fait sur le plateau et en post-production. À l’instar de DaVinci Resolve, nous avons réalisé le tournage, l’écriture et le montage d’un seul tenant, simultanément.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CP – Vous avez une perspective singulière sur votre pays natal, car vous en avez été exilé un temps, le déracinement, puis la réintégration culturelle et linguistique ne furent pas aisés lorsque vous y êtes revenu, si bien que vous avez pu voir votre mère patrie de l’extérieur, puis de l’intérieur, et avec les regards d’étrangers n’ayant pas vraiment de notion consistante sur tous ces aspects, plaquant une approche binaire des situations/identités. Cela a du être déstabilisant de raconter enfant votre pays natal, sans en savoir vous-même beaucoup ? Puis d’apprivoiser vous-même votre culture natale par la suite à votre retour ?

PS – Pas vraiment. Je vis en Corée depuis plus de 20 ans maintenant. À ce stade, je peux donc dire que j’en sais plus sur ce pays que sur Toronto. Mais pendant un certain temps, je n’avais pas vraiment le sentiment d’y avoir ma place, alors que je souhaitais m’y sentir à ma place. Même aujourd’hui, certaines choses me sont encore très étrangères. J’aime cela et j’essaie de m’accrocher à ces sentiments lorsqu’ils me viennent.

CP La Corée du Sud est un pays de conformisme à tout niveau, le Confucianisme aidant, la respectabilité n’est acquise que si vous êtes obéissant et déférent. Ce que j’ai trouvé intéressant en vous lisant est que vous ressentiez de toutes façons une uniformisation du monde, et nous tou·te·s devenions conformistes dans nos valeurs et notre comportement, rares sont c·ell·eux arrivant à sortir des sentiers battus. Être un franc-tireur en Corée du Sud vous marginalise-t-il d’office ? Devez-vous faire vos preuves au quotidien afin de rassurer vos compatriotes que vous êtes un bon citoyen, ou vous vous en fichez, et ce qui vous importe est de prouver votre valeur uniquement par votre art ?

PSJ’essaie de me conformer juste assez pour décrocher des contrats, travailler et gagner de l’argent. J’essaie de m’en éloigner autant que possible lorsque je réalise mes films.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CPLa Corée du Sud renvoie à juste titre une impression de changements permanents, dans un néolibéralisme effréné, ce qui lui en donne une mémoire instable et agitée, une disparition rapide échevelée de lieux par exemple en mode ‘ vite vite 빨리빨리’, votre vieux club de pêche fut détruit pour une nouvelle salle de jeux vidéos peu de temps après votre premier tournage. C’était ce sentiment d’urgence lié aux conditions tournage que vous souhaitiez capter ? La convocation du souvenir de la pêche comme celui du cinéma avec l’imaginaire car tout est éphémère, seul le souvenir humain se préoccupe de ce que fut l’Humanité ?

PS – Oui. J’aime cet endroit et je veux y mourir, mais en même temps, j’ai l’impression d’avoir besoin de vacances loin d’ici ; pourtant, j’essaie de rester ici et de faire en sorte que ça marche, de trouver un sens. Cette dichotomie et ce dualisme sont salutaires car ils me permettent d’être à la fois détendu et tendu, ce qui me semble important quand on fait des films ; d’une certaine manière, la Corée du Sud est donc un bon endroit pour faire des films. Tout change si vite et si je ne fais pas attention, je risque d’être emporté.

CPVotre film joue avec les codes de la dystopie (propagande, Ligue de jeunes pour la liberté, surveillance…), avec lesquels le public est projeté dans une dictature, mais qui ne semble pas si éloignée de nous car vous vouliez pointer les dictatures bien trop contemporaines que nous vivons sans nous en affranchir : la gentrification, l’uberisation des services, le repli sur soi… ?

PS – Oui. Je voulais refléter ce que je ressentais en Corée du Sud au début de la pandémie de la COVID-19. La méfiance générale qui régnait entre les gens, les décisions précipitées prises par le Gouvernement, et ce sentiment de culpabilité intense que j’éprouvais à l’idée de pouvoir infecter quelqu’un tout en ne voulant pas être infecté moi-même. Le temps semblait si différent à l’époque. C’était presque comme un état de limbes.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

CPVous aviez évoqué que vos parents avaient vécu l’espoir d’une réunification des deux Corées, notamment avec la Politique du Rayon de Soleil ‘햇볕 정책’ mise en place entre 1998 et 2008. Qu’est-ce que cela vous a fait de voir le propre effondrement d’une utopie aux yeux de vos parents, une désillusion ouvrant le XXIè siècle ?

PS – C’était dévastateur, mais comme je l’ai déjà dit, le temps passe si vite et nous sommes davantage préoccupé·e·s par d’autres choses. Je pense que tout le monde sait désormais que nous sommes bien plus loin de la réunification que nous ne le pensions. Et donc, le désir de réunification a lui aussi disparu, car c’est devenu quelque chose de trop abstrait. Ce n’est plus un « sujet » d’actualité.

CPDans The Fin, on voit des personnages gravir une colline avec 3 cadavres, on ne peut que penser à la symbolique de la hauteur pour les Coréens, entourés de montagnes sur leur territoire, comme une enclave au bout d’un continent, mais aussi à la symbolique du chiffre 3, fort de sens dans la numérologie chinoise ayant imprégné la culture coréenne. Cela avait-il un sens particulier pour vous également cette séquence avec cet aspect symbolique (‘산’= montagne/3) ? Et lorsque ces personnages arrivent au sommet jettent les cadavres à la mer, convoquant une autre symbolique et autre sens pour vous, pouvez-vous revenir sur ces disparitions en mer ?

PS*SPOILER* J’aime cet endroit, car c’est là qu’a été tournée la scène finale de la saison 1 de « Squid Game ». J’ai apprécié que notre film et cette série aient filmé ce lieu de manière si différente. C’est un endroit très coréen, comme vous l’avez dit, avec ses reliefs montagneux, ses falaises et la mer. Quant au chiffre 3, il n’y avait pas de signification particulière derrière, si ce n’est que je ne voulais pas me contenter de montrer le cadavre de Mia et que je voulais que son cadavre fasse partie d’un grand nombre. C’était important : un seul semblait trop important, deux semblaient trop peu, et trois semblaient suffisants pour représenter « beaucoup ».

CPLe casting est constitué de proches et ami·e·s amateurs (HAM Seokyoung 함석영 & JUNG Sumin 정수민), revenant régulièrement (Gohwoo 고우 & Jaeyi 재이), avec l’apparition de caméos de personnalités (JEON Gowoon 전고운, WOO Moongi 우문기 & LIM Daehyeong 임대형 dans The 5th) ou d’interprètes bien identifié·e·s comme MOON Hyein 문혜인 qui rejoignit aussi l’équipe de production de The Fin. Comment avez-vous été amené à intégré YEON Yeji 연예지 & KIM Pureum 김푸름 dans votre casting ? Avaient-elles passé des auditions pour The Fin ? Ou leur jeu dans leurs précédentes œuvres vous avaient convaincu d’emblée ?

PS – J’ai fait mes études avec Yeji (à l’université). J’ai rencontré Pureum sur un plateau de tournage où elle tenait le rôle principal et où j’étais directeur de la photographie. J’ai contacté Yeji pour le rôle dix ans après notre rencontre, et Pureum quatre ans après la mienne.

CPLeur jeu devait refléter le climat politique de votre récit : comment les aviez-vous dirigées ?

PSNous avons communiqué de la manière la plus honnête et la plus ouverte possible. Heureusement, elles étaient tout aussi ouvertes à l’expérimentation que moi, ce qui nous a permis de tourner de nombreuses prises différentes et d’essayer beaucoup de choses variées.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

CP – Peur, incompréhension, colère et rage sont des émotions et sentiments irrigant The Fin : vous ont-elles fait des propositions afin de les transmettre selon leurs ressentis de leur personnage ?

PS – Bien sûr, mais je ne m’en souviens plus. Cela fait si longtemps que j’ai tourné le film. Je me souviens plus vivement d’avoir observé leurs visages dans la salle de montage pendant les trois ou quatre années qui ont suivi, ainsi que leurs différentes prises, et d’avoir été très reconnaissant qu’elles m’aient offert un large éventail d’émotions à partir desquelles façonner le film.

CP Étaient-elles d’accord de salir l’image propre de vedette construites pour elles auparavant ? Avaient-elles envie de ne pas se laisser enfermer par cette image trop lisse justement ?

PS – Je ne pense pas qu’elles soient toutes les deux arrivées sur le plateau en pensant qu’elle voulaient devenir des stars. Heureusement, nous étions sur la même longueur d’ondes quant à la manière d’interagir sur le plateau et d’aborder les personnages.

CPLa majorité de vos protagonistes de vos œuvres sont des femmes : est-ce un choix délibéré de mettre en avant des personnages féminins ?

PS – Ce n’est pas vraiment délibéré. À cette époque, j’avais le sentiment que les hommes en Corée du Sud étaient beaucoup plus représentés dans les médias et les films. Les femmes, beaucoup moins.

CPUne de vos intentions visuelles était de montrer le vernis fragile de la civilisation. Vous aimez les images texturées pour une vérité suggérée que nous ne voyons peut-être pas vraiment. Vos paysages du film sont façonnés à partir de lieux réels, mais transformés par le contexte de tournage et le processus cinématographique. Pouvez-vous revenir sur cette fabrication et votre collaboration à la direction artistique avec LEE Yoonseo 이윤서 ?

PS – Nous avons prospecté de nombreux lieux différents. Ce qui m’importait, c’était de trouver des lieux réels sans avoir à les modifier complètement. Je ne voulais pas non plus tourner en studio, mais dans de vraies rues. Yoonseo m’a aidé à peaufiner les détails de ces lieux tout en respectant leur authenticité.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

CP – Comment avez-vous tourné d’abord ? Cela ressemblait apparemment souvent à des tournages sauvages en mode guérilla ? Et avec quel équipement pour votre caméra ?

PS – Nous avons tourné avec une Alexa Mini et un objectif zoom Cooke 25-250 vintage. Je voulais être aussi loin que possible de l’action, tout en ayant la possibilité de réaliser des gros plans. Je voulais que les interprètes ne sachent pas exactement où la caméra était braquée, car j’aimais la tension que cela créait. Je voulais moi aussi découvrir la scène au fur et à mesure, c’est pourquoi j’ai utilisé cette technique.

CPL’apport de LEE Seunghaak 이승학 à la lumière a pu vous garantir quelques prises réussies malgré la pénombre des lieux ?

PS – Bien sûr, mais nous n’avons pas éclairé les prises de vue en extérieur. Nous n’avions ni le temps ni les moyens. Nous avons tourné partout et tout ce qui se présentait.

CP Quels furent les supports utilisés afin de rendre palpable la pollution du cadre de l’image et de la texture ?

PS – De nombreuses techniques de superposition dans DaVinci Resolve, ainsi que l’ajout de beaucoup de maquillage « sale » sur les personnes, les vêtements, etc. sur le plateau. Nous nous sommes vraiment efforcés de « détruire » l’image numérique pour qu’elle reste tangible, palpable.

CP Ainsi que les outils et logiciels ayant peaufiné le rendu visuel définitif conférant au film une dimension spectrale ou spirituelle ?

PS – J’ai essayé d’utiliser le moins d’images de synthèse possible et de travailler avec les limites des images dont je disposais.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

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CPVos restrictions budgétaires ont stimulé votre créativité, pourtant la réalité fait qu’il y a des bidonvilles à Séoul sans chercher bien loin, il y a notamment un plan d’ensemble récurrent en plongée sur un énorme bâtiment dans lequel logent Mia et sa mère, et on y voit des pancartes monumentales avec des slogans. On pourrait penser à tort que c’est une inspiration de l’esthétique soviétique héritée par la Corée du Nord, mais vous vouliez au contraire nous faire réaliser que cette propagande était déjà bien existante avec ses billboards commerciaux géants en Corée du Sud ? Et que dans votre fiction, la péninsule étant réunifiée, ce lavage consumériste de cerveaux était désormais son équivalent ?

PS – Je pense que l’esthétique est bien plus proche des images marketing consuméristes de la Corée du Sud que de celles de la Corée du Nord. Je voulais que la propagande soit flagrante et sans détour, car je pensais que dans la société du film, il y aurait moins besoin de persuader et davantage d’immédiateté pour imposer.

CPQuel fut l’apport de Capra à l’étalonnage ? Vous aviez arrêté de bidouiller et triturer de votre côté pour ce film ?

PS – PARK Chanwoo 박찬우, le coloriste, a travaillé sur les couleurs pendant deux ans, bien plus longtemps que quiconque ne le ferait sur un projet, ce qui a permis d’obtenir un résultat beaucoup plus détaillé à tous les niveaux. Il a contribué à détruire méticuleusement l’image de diverses manières.

CP On sent que la subjectivité s’adopte par la façon dont vous avez filmé vos personnages et lieux, néanmoins la création sonore confère au visionnage une expérience immersive intense. Comment avez-vous collaboré avec KIM Yoohoon 김유훈 au son ?

PS – Yoohoon a également travaillé sur la partie sonore pendant deux ans. Il a énormément apporté au film, il en a façonné l’atmosphère et a proposé des idées brillantes pour la conception sonore. Il a vraiment porté 50 % du film.

CP – Deux ritournelles scandent les séquences du film : on entend à plusieurs reprises « Nangjugol Lady » 낭주골 처녀 chantée par LEE Mija 이미자 et une réinterprétation des « Gnossiennes » d’Erik Satie par Seokyoung HAAM 함석영 : ces deux idées musicales étaient présentes dès l’écriture de votre scénario ?

PS – Oui. Je souhaitais intégrer des chansons de trot coréen aux pièces classiques pour piano. Elles ne s’accordaient pas, mais c’était justement ce qui faisait leur charme. Nous avons réussi à les faire fonctionner ensemble. Je pense que le film est en quelque sorte un hymne. Un chant de sirène. Cela a constitué un bon point de départ conceptuel pour la musique.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

CP Aviez-vous briefé en amont HAAM Seokyoung 함석영 sur des intentions musicales afin de lui donner des pistes de travail sur les ambiances des séquences ou a-t-il du attendre le montage image/son afin de vous proposer une bande originale ?

PS – C’est un vieil ami et il a composé plus de 50 morceaux pour le film. Au début, je l’ai laissé faire ce qu’il voulait, puis je lui ai fait part de mes commentaires par la suite. Il en a composé des certaines au début, pendant le tournage, et aussi après. Donc tout au long du processus de réalisation du film.

CPVous aimez les changements subtils de perspective que permet un montage, cette étape de la fabrication d’un film est assez magique, on essaie d’y trouver un rythme et une progression. Comment avez-vous réussi à travailler à 4 quand chacun a sa sensibilité et garantir une cohérence narrative, tout en gardant les émotions les plus perceptibles possibles ? (Clémentine Decremps, Jiyoon HAN & Benjamin Mirguet)

PS – Des personnes formidables ont participé à ce film et, comme sa réalisation a pris trois ans, nous travaillions parfois ensemble, parfois séparément. Chacun s’est investi à 100 % dans le film et tout leur travail acharné, leur sensibilité et leurs contributions ont été essentiels pour façonner le film. Cela n’aurait jamais été possible si j’avais travaillé seul.

CP – Comment avez-vous vécu ce processus à plusieurs ? Est-ce que cela vous a appris à prendre du recul quant à votre propre création ? Ou cela a créé de nouvelles frustrations ?

PS – J’ai apprécié ce processus car, avant celui-ci, j’avais l’habitude de travailler seul. Ce que j’ai vraiment apprécié, c’était de discuter et de débattre de différents points de vue. Cela m’a appris à quel point chacun est différent et combien il existe de possibilités différentes pour faire avancer un film.

CPEn France on dit : « Nul n’est prophète en son pays », c’est parmi les siens qu’on a le moins de succès. Émerger dans son pays où l’offre culturelle est pléthorique est ardu, et souvent il faut en passer par les festivals afin d’être visible, puis reconnu. Les festivals coréens ont pourtant bien repéré votre travail dès « Cashback » (18è Mise-en-scene Short FF, 20è Daegu Independent Short FF, 17è Cheongju International Short FF…) et The 5th fut sélectionné et récompensé dans plusieurs festivals, notamment internationaux (8è Woche der Kritik de la Berlinale, Bucheon Fantastic FF, Fantasia FF, Sitges FF, Singapore International FF, Torino International FF…), bon, en France on a été très mauvais, il aura fallu attendre votre 2è long-métrage pour qu’on voit votre œuvre sur grand écran ! Mais là, c’est le grand saut, grâce à un festival de catégorie A avec le 78è Festival du film de Locarno qui sélectionne The Fin, avec de sérieux coups de projecteur sur votre travail par vos compatriotes au 51è Festival du film indépendant de Séoul 서울독립영화제, 13è Muju FF 무주산골영화제 Next Cineaste ‘넥스트 시네아스트’, 27è Jeonju IFF 박세영, 모든 것은 영화가 된다 ‘Mini Focus: Park Syeyoung, Everything Becomes Cinema’… Qu’aviez-vous ressenti lors de ces annonces de sélections ? Un soulagement que tout ce travail acharné soit enfin reconnu dans des circuits allant au-delà du format court-métrage ou du cinéma de genre ?

PS – C’est quelque chose dont je suis également très reconnaissant. J’apprécie énormément que mes films soient reconnus, cela m’aide à trouver l’énergie nécessaire pour en réaliser d’autres.

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

CPVous aviez été au Marché du film du Festival de Cannes : on vous avait suggéré d’y aller, que The Fin était le long-métrage suffisamment solide pour y séduire des partenaires ? Ou c’est vous qui aviez décidé d’y aller bille en tête et jouer votre va-tout ? Qu’en avez-vous pensé de ce Marché ? Cela vous a-t-il permis de vous jeter dans le grand bain de la commercialisation de votre œuvre ? Face à des conglomérats maîtrisant la chaîne de vie de leurs films de la production à l’exploitation en salles, vous en avez retiré des enseignements pour vous-même ?

PS – J’ai appris que je devais aimer encore plus le cinéma et être encore plus passionné. Ce fut pour moi une expérience très enrichissante qui m’a aidé à trouver la force d’aller de l’avant et m’a donné beaucoup d’élan pour achever The Fin.

CPEn tout cas, cela permet que ce film sorte en France grâce à un distributeur osant investir dans une science-fiction alternative comme je les aime (08/07), soit même avant votre pays natal (22/07), cela vous fait quoi d’être projeté dans le pays de l’auteur du « Notes sur le cinématographe » ?

PS – C’est incroyable. Un rêve devenu réalité. Je suis reconnaissant envers toutes les personnes qui ont soutenu le film et j’aimerais vraiment rencontrer le public et m’entretenir avec lui en face à face.

CPVotre 3è long-métrage « Who Stole My Cross? »  누가 내 십자가를 훔쳐 갔는가? est en cours et vous aimeriez le présenter à la Quinzaine des Réalisateurs au prochain Festival de Cannes en 2027, vous avez déjà un objectif tout fixé ! Vous avez la volonté de poursuivre une vision personnelle selon vos propres termes, mais face aux défis d’une nouvelle ère, alors qu’en est-il pour vous de l’I.A. ? Seriez-vous tenté d’utiliser cet outil qui pourrait vous faciliter le travail ?

PSJe ne pense pas vouloir utiliser l’IA. J’ai déjà du mal à me servir de la caméra et des outils de montage. J’aimerais d’abord en savoir plus sur ces outils.

CPQue peut-on vous souhaiter dorénavant ?

PSJe souhaite à tou·te·s ce·lle·ux qui lisent ces lignes de rester en bonne santé pendant cet été extrêmement chaud ! 감사합니다 ! (* Merci) Merci pour tout ça et pour ces questions géniales !

 

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

 

 

📆 2 rencontres parisiennes accompagnent The Fin, le film de PARK Syeyoung :

Avant première le 7 juillet à 20h @ mk2 Beaubourg avec présentation & débat : réservation

Ciné-débat le 11 juillet à 20h15 @ Espace Saint Michel avec présentation & débat : réservation

Sortie le 8 juillet avec Damned films avec un article qui sera publié ce mercredi.

 

 

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

The Fin 지느러미 de PARK Syeyoung 박세영

 

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