(Cannes 2026 – Cannes Premières) Gessica Généus – Marie-Madeleine

Après Freda (2021), chronique tendue d’une jeunesse haïtienne enfermée dans l’impasse politique et sociale de Port-au-Prince présenté à Un Certain Regard, Gessica Généus revient avec un film plus ouvert, plus trouble, moins frontalement réaliste. Présenté cette fois dans la section Cannes Premières du Festival de Cannes 2026, Marie-Madeleine déplace son regard du chaos politique vers les formes plus invisibles de contrôle moral et religieux qui organisent les rapports humains en Haïti.

Le film se déroule à Jacmel, sur la côte sud du pays. La mer, les églises évangéliques, les bars, les maisons colorées et les croyances populaires composent un territoire traversé de contradictions permanentes. Les images de Nicolas Canniccioni travaillent les lumières nocturnes, les peaux humides, les néons rouges et bleus, les fumées et les ombres avec une grande sensualité matérielle. Les décors de Nathania Pericles prolongent cette impression d’un monde saturé de signes religieux, de tissus, de couleurs et d’objets quotidiens qui semblent porter une mémoire invisible. Le montage de Martial Salomon laisse souvent les scènes respirer au-delà de leur fonction narrative, tandis que le travail sonore de Thomas Van Pottelberge fait circuler chants religieux, bruissements de la mer, musique populaire et silences avec une grande fluidité.

Marie-Madeleine, prostituée incarnée par Généus elle-même, recueille Joseph, jeune croyant évangélique joué par Béonard Monteau, incapable de trouver sa place dans l’univers religieux imposé par son père pasteur, Jacques, interprété par Edouard Baptiste. Le film pourrait devenir un récit de rédemption ou une romance symbolique. Il refuse les deux. Entre eux, presque pas de sexualité. Seulement une possibilité de repos. Un espace sans jugement.

Le plus fort est la manière dont Généus retourne la figure biblique de Marie-Madeleine. Depuis des siècles, celle-ci reste associée à l’image de la prostituée repentie sauvée par le Christ, alors même que cette lecture provient surtout des constructions tardives de la tradition chrétienne et non des Évangiles eux-mêmes. Le film inverse complètement cette logique. Sa Marie-Madeleine ne cherche ni pardon ni purification. Elle ne veut pas être sauvée. C’est elle qui devient figure de protection pour Joseph, presque une figure de salut terrestre. La prostituée cesse d’être le symbole du péché pour devenir le seul personnage réellement capable d’accueillir l’autre sans vouloir le corriger.

Face à elle existe pourtant une autre figure féminine, beaucoup plus discrète, presque effacée. Mélody, interprétée par Melissa Mildort, apparaît comme une sorte de double inversé de Marie-Madeleine. Silencieuse, pieuse, enfermée dans les attentes religieuses et familiales, elle incarne moins un personnage qu’une place sociale déjà écrite d’avance. Généus la filme avec beaucoup de douceur, sans ironie ni caricature. Là où Marie-Madeleine représente une liberté chaotique et instable, Mélody incarne une forme de pureté intériorisée, presque sacrifiée au regard collectif. Le film devient alors moins une opposition simple entre le vice et la vertu qu’une réflexion sur les différentes manières dont les femmes apprennent à survivre dans une société gouvernée par les normes morales.

Autour d’eux gravitent Sexy, interprétée par Ginou Jules, et Natacha, jouée par Gaëlle Bien-Aimé, figures plus libres, plus ironiques, qui apportent au film une circulation d’énergie populaire et un contrepoint parfois drôle à la rigidité religieuse du monde évangélique.

Le film parle beaucoup de morale, mais sans discours démonstratif. Généus montre surtout des êtres qui passent leur temps à définir ce qui est pur ou impur, acceptable ou condamnable. Le bordel devient alors le lieu le plus libre du récit. Non parce qu’il serait idéalisé, mais parce qu’il échappe au contrôle moral qui structure le reste du monde.

La mise en scène avance par sensations. Certaines scènes semblent à peine construites. Des corps parlent, chantent, se taisent, traversent les rues de Jacmel pendant que les chants religieux, les bruits de la mer et les lumières nocturnes fabriquent une matière presque hypnotique. Le film accepte les flottements et les ruptures de ton. Il perd parfois en tension dramatique. Il gagne une densité physique rare.

Visuellement, Marie-Madeleine rappelle parfois Beau Travail (Claire Denis, 1999) dans sa manière de filmer les corps comme des surfaces spirituelles autant que sexuelles. Certaines scènes nocturnes évoquent aussi Vitalina Varela (Pedro Costa, 2019), notamment dans le traitement des visages, des ombres et des espaces pauvres transformés en paysages mentaux. Plus discrètement, le film dialogue avec L’Évangile selon saint Matthieu (Pier Paolo Pasolini, 1964), non pour son esthétique biblique mais pour sa manière de filmer les marginaux comme les véritables détenteurs d’une forme de vérité humaine.

Comme dans Freda, Généus filme Haïti depuis l’intérieur, sans chercher à transformer le pays en décor de catastrophe destiné au regard occidental. Mais Marie-Madeleine apporte autre chose. Là où Freda observait surtout l’enfermement politique et social, ce nouveau film cherche des zones de circulation possibles entre les êtres, même fragiles, même provisoires. Le chaos collectif demeure en arrière-plan, mais le film regarde désormais ce qui peut encore produire de l’écoute, du désir ou de la douceur dans un monde saturé de jugements.

Quelques scènes explicatives alourdissent parfois le récit, notamment lorsque les oppositions religieuses deviennent trop clairement formulées. Mais le film retrouve toujours sa force dès qu’il revient aux silences, aux regards ou aux gestes simples. Il nous apprend que la liberté commence peut-être au moment où quelqu’un cesse enfin de vouloir sauver votre âme.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Frédérique LAMBERT

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.