Robert M. Young – « La Ballade de Gregorio Cortez » (« The Ballad of Gregorio Cortez ») (1982)

Le nom de Robert M. Young ne parle probablement pas à une grande partie du public, même le plus cinéphile. Le réalisateur est pourtant l’auteur de réussites telles que son western Alambrista ! ou le drame Nicky et Gino avec Ray Liotta et Jamie Lee Curtis. C’est cette injustice que Jean-Baptiste Thoret a décidé de corriger par l’intermédiaire de sa collection Make My Day ! disponible chez Studiocanal. Etonnamment, cette réhabilitation se fait via un téléfilm diffusé dans la série anthologique American Playhouse, qui vit se succéder devant et derrière la caméra des noms tels que Jonathan Demme, John Malkovich, Susan Sarandon ou James Ivory. Tiré du livre With His Pistol in His Hands d’Americo Paredes, La Ballade de Gregorio Cortez (diffusé initialement en 1982 par la PBS) suit la cavale d’un homme, en apparence coupable du meurtre d’un shérif qui venait de tuer son frère. En découle une œuvre engagée, poursuivant les obsessions du Nouvel Hollywood, dont la sortie en combo Blu-Ray / DVD va apporter une nouvelle visibilité bienvenue.  

copyright Studiocanal

Dans son introduction, Thoret inclut le metteur en scène dans une mouvance discrète et oubliée du cinéma indépendant américain des années 80 qui comprend Michael Rohmer (dont Robert M. Young fut d’ailleurs le producteur) ou encore John Sayles. Une génération perdue, noyée au milieu d’une période plus volontairement tournée vers le divertissement et le blockbuster, coincée entre leurs aînés des 70’s et la déferlante de la décennie suivante. Le réalisateur partage d’ailleurs avec Sayles un attachement profond au western et à ses codes, ainsi qu’un récit éclaté composé de flashbacks, qui préfigure celui de l’excellent Lone Star (polar avec Matthew McConaughey sorti en 1996). Si La Ballade de Gregorio Cortez assume pleinement sa nature, contant la cavale d’un hors-la-loi dans une fuite en avant constante durant sa première moitié, il s’amuse à prendre à rebours les attentes. À Hollywood, le film de cowboys n’avait alors pas la côte après l’échec retentissant de La Porte du Paradis et avant que Danse avec les loups ne revienne lui donner un nouveau souffle. Rares sont les cinéastes à s’y frotter, exceptés Walter Hill (Le Gang des frères James) et Clint Eastwood (Pale Rider). Young y apporte donc une vision personnelle, faisant de la structure narrative morcelée l’un des éléments de sa volonté de déconstruction du genre.

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Le long-métrage prend ainsi nombre de libertés et ose des partis-pris qui en font toute sa valeur. Si sa bande originale aux nappes synthétiques trahit la période de sa sortie, c’est au cinéma des années 70 qu’il renvoie le plus clairement. Robert M. Young ne met que peu l’accent sur les passages attendus du western, les fusillades étant très vite expédiées et peu spectaculaires. S’il orchestre une séquence d’action réussie entre le héros, des cavaliers et un train, son approche trouve sa spécificité ailleurs. Dans la lignée d’un Sam Peckinpah, dont l’influence infuse la production des 80’s (Walter Hill en tête, évidemment), le film cherche à mettre à mal les mythes de l’Ouest, de la manière la plus radicale possible. Dans des décors boueux, à mille lieux des traditionnels canyons gorgés de soleil, le cinéaste dépeint des personnages complexes, victimes de coups du sort au sein d’une tragédie anti-manichéenne au possible. Gregorio, héros malchanceux, bénéficie de l’interprétation touchante et sensible d’Edward James Olmos. L’acteur, qui apparaît la même année dans Blade Runner (aux côtés de Brion James et William Sanderson, qui tiennent également ici de petits rôles), très impliqué, produit d’ailleurs le long-métrage. Formellement, Young use de la caméra portée, saisissant des scènes dans l’urgence. Dans un style brut, sec, loin des plans majestueux chers à Ford ou Leone, il tend moins à créer des icônes que des figures humaines captifs de l’immédiateté des événements. Il aspire à toucher du doigt le réel d’une époque, comme prise sur le vif, et s’accorde ainsi parfaitement à son récit, où les personnages cherchent la vérité cachée derrière la rumeur et les accusations fallacieuses. 

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Narrativement, le film multiplie les intermédiaires. Blakely, le journaliste interprété par Bruce McGill, mène une enquête, cherche des témoins de l’événement initial moins pour faire innocenter Gregorio que pour lever le voile sur la réalité (à la manière du cinéaste). Ce faisant, chaque récit est retranscrit par un traducteur. Jamais de confidence directe, les propos sont ainsi transformés, modifiés, avant d’être médiatisés par un ultime canal de diffusion. Au fond, l’histoire nous est elle-même transmise par un long-métrage, tiré d’un roman, lui-même inspiré d’une folk song mexicaine. La légende qui est parvenue jusqu’à nous par diverses déformations artistiques et licences poétiques, est assumée comme telle dès l’introduction lorsque la fameuse chanson résonne. Du réel à sa retranscription, les filtres se sont succédé, déformant les faits. Le drame original est lui aussi une erreur, une incompréhension due à un Marshall s’exprimant en anglais à Gregorio Cortez et sa famille, mexicains qui ne connaissent que peu de mots dans cette langue. Dès lors, Young a l’excellente idée de ne pas traduire les passages en espagnol, laissant les spectateurs non hispanophones dans le même flou que son personnage. 

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Western tardif (comme le fut La Horde Sauvage), situé en 1901, dans une Amérique en pleine voie d’industrialisation, le film fait des nouvelles technologies un moyen de communication en même temps qu’un obstacle supplémentaire. Ainsi, un appel téléphonique est parasité par une mauvaise réception et un flash en anglais à la radio annonce un drame que le protagoniste, pourtant premier concerné, ne peut pas comprendre. Chaque fois que l’on touche du doigt la vérité, elle nous échappe. Un moment toutefois fait de cette incapacité à dialoguer, un ressort émotionnel tendre et bouleversant. Alors qu’il trouve refuge auprès d’un homme solitaire, perdu en pleine nature, Gregorio devient le réceptacle du malheur de ce dernier, pourtant parfaitement conscient que son interlocuteur ne le comprend pas. Un besoin de s’exprimer coûte que coûte, que l’on soit entendu ou non, qui rejoint de manière subtile la quête de justice de Cortez, héros d’une œuvre définitivement singulière et terriblement d’actualité. 

Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Studiocanal.

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