Les premières minutes d’Entroncamento annoncent la couleur quant à l’ambition esthétique et thématique du second long métrage de Pedro Cabaleira (son premier, Verão Danado, réalisé en 2017 et qui avait en son temps reçu une récompense au Festival de Locarno, reste inédit en France). Gilinho (Henrique Barbosa), accompagné de sa petite amie Nádia (Cleo Diára) rendent visite à une petite frappe de la ville, Matreno (Rafael Morais), afin de commercer quelques kilos de drogue à écouler. Un désaccord entre l’acheteur et le vendeur fait capoter le rendez-vous, le ton et la colère montant avec une violence aussi saisissante qu’anxiogène. La mise en scène heurtée, caméra à l’épaule, renforce encore une impression de chaos que le film, sur sa longueur conséquente (il dure environ 2h10), ne contredira jamais. Par cette séquence ouvrant Entroncamento, peut-être l’une des toute meilleures de cette œuvre tendue, le réalisateur montre d’emblée les cartes de son jeu : son long métrage sera une œuvre colérique jusqu’à un épuisement généralisé de sa narration (les propos insultants et les menaces que se jettent longuement au visage les deux dealers ne peuvent aboutir qu’à une impasse), colère conditionnée par le statut social de personnages bloqués dans le carcan verrouillé et vérolé d’une délinquance apparemment inéluctable, infusant elle-même dans un racisme décomplexé envers les diverses communautés habitant côte à côte la ville d’Entroncamento.

Un monde de trafics (A. Vilaça, T. Costa, A. Simões) (©Les Alchimistes)
Ville natale de Pedro Cabaleira située au centre du Portugal, l’une des plus petites municipalités en terme de superficie mais l’une des plus densément peuplées du pays, Entroncamento est l’exemple-type de la cité-dortoir, et un symbole de l’enclavement d’une population qui ferait tout pour s’en aller mais qui, économiquement, socialement, n’en a pas les moyens. C’est ici que débarque Laura (Ana Vilaça), s’enfermant dans ce trou de béton pour fuir son passé, se planquer du regard du monde. Elle est accueillie par son cousin Bruno (Sérgio Coragem), père de la fille de Nádia se livrant lui-même à quelques trafics et autres cambriolages et recels pour exister dans sa cité. Trouvant péniblement un boulot alimentaire dans la manutention d’un supermarché, Laura arrondit ses fins de mois en vendant à ses collègues et à son entourage proche le shit qu’elle prépare de façon artisanale le soir dans sa chambre. De fil en aiguille, présentée aux caïds qui pèsent dans la ville et qui ne sont pas insensibles aux charmes et à la dureté de la jeune femme, déterminée à se faire respecter et à gravir les échelons de la hiérarchie du crime organisé concentré dans les petites limites d’Entroncamento, Laura prend du galon. Jusqu’à en vouloir toujours plus, revancharde envers une société qui ne donne pas équitablement les mêmes armes à tout le monde.
Laura est le centre du dispositif du film choral de Cabaleira et de la toile d’araignée de cette pègre locale semblant posséder tous les pouvoirs. De ce fait, ce personnage principal représente un symptôme, caractérisé par une volonté d’ascension sociale justifiée par l’injustice ressentie par les habitants de la petite ville et par la colère qui en découle. Aucune flamboyance dans le personnage de Laura : récupérant la vieille Opel Corsa décatie de son défunt oncle, roulant à fond les ballons au rythme d’une musique techno minimaliste et abrutissante, la jeune femme personnifie le film qu’elle habite ; Entroncamento ne cherche jamais à être aimable, préférant s’accrocher à un réalisme brut, à sa frénésie dénuée de clinquant, à un filmage en caméra portée et à l’utilisation régulière de plans-séquences (Pedro Cabaleira revendique l’influence du cinéma de Cristian Mungiu) plutôt qu’à une lisseté qui serait préjudiciable à l’expression de la vérité d’une cité fonctionnant dans un état d’urgence permanent.

Laura inscrite dans le réel (A. Vilaça) (©Les Alchimistes)
En montrant alternativement la volonté viscérale de Laura de s’extraire de la boue et les élans caricaturalement flambeurs des « parrains » et autres dealers du coin, entre studio d’enregistrement de gansgta rap, bagnoles rutilantes et baraques cossues, Entroncamento se fait observateur d’une certaine reconduction du capitalisme sauvage à l’échelle de la cité et des inéquités qui l’accompagnent, créant une délinquance au carré, elle-même enchâssée dans la nébuleuse du crime régissant la ville d’Entroncamento (Laura nourrissant le projet d’agresser un parrain local pour lui voler sa luxueuse BMW). Par sa mise en scène au plus près des personnages et de leurs actions, et par le constat social qui en découle, le film de Cabaleira évoque une version lusitanienne du Gomorra de Matteo Garrone (2008), avec les mêmes qualités et les mêmes ambiguïtés que recelait en lui le film italien devenu référentiel, l’oeuvre originelle du journaliste Roberto Saviano ayant elle-même généré une sorte de prolifération narrative par le biais de séries (Gomorra, 2014/2021 et Gomorra : les origines créée cette année et diffusée en France à partir de cet été).
Les qualités d’Encontramento se trouvent justement incluses dans cette idée de prolifération induite par le dispositif choral déjà présent dans le film de Garrone, permettant l’entrechoquement des récits et des personnages qui les conduisent, et par là même la photographie d’un monde impitoyable, fait de racisme (Gilinho appartient à la communauté gitane, vilipendée par les autres communautés, et se voit par là même méprisé), de misogynie profonde (Laura et Nádia doivent se battre « comme des homme » pour se faire respecter et entendre), de rejet généralisé provoquant tension, violence et chagrin intense (la scène où Gilinho affronte sa mère [Maria Gil], mortifiée par sa trajectoire de truand, laisse une impression durable), rejet d’ores et déjà implicité par la localisation même de la ville sur le territoire portugais, au centre du pays mais finalement loin de tout. Entroncamento devient alors un espace anarchique, semblable à ceux des récits westerniens où la loi du plus fort est toujours la meilleure.

Gilinho, personnage rejeté (H. Barbosa) (©Les Alchimistes)
Ces qualités contiennent cependant en elles leurs défauts : si le constat que met au jour Entroncamento n’est pas dénué de fondement (la pauvreté et l’errance sociale sont les premiers déclencheurs de la délinquance et des violences qu’elle provoque, en gros), le parfum de fatalité qu’exhale le film de Cabaleira et la peinture de son lieu enclavé, le pessimisme du statu quo ne laissent pas d’être à la longue un peu fatigants, le long métrage semblant ainsi parfois se repaître du marasme ambiant qu’il cherche à enregistrer. Ce qui est dommage : faisant preuve d’un véritable sens de la mise en scène du réel, formidablement rythmé et interprété (par des acteurs majoritairement non-professionnels), Entroncamento n’évite cependant pas toujours quelques facilités dans son propos, pleurant sur un état de fait désespérant que Pedro Cabaleira observe pourtant avec une fascination quelque peu déplacée. Si la beauté sombre du film repose sur l’expression d’un manque global de perspectives, ce fatalisme représente donc aussi les véritables limites d’un long métrage aussi intéressant que contestable.
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